La réception de Saint-John Perse par les
musiciens contemporains
Rendant, pour introduire
mon propos, à César ce qui lui appartient, j’aimerais, toutes
affaires cessantes, m’acquitter d’une dette, celle qui me lie à
Daniel Aranjo, l’auteur du maître-ouvrage paru à Pau en 1988
sous ce simple intitulé : Saint-John Perse et la musique
(J. & D. Editions) ; et je tiens aussi à dire ma vive reconnaissance
à Eveline Caduc, à qui je dois d’avoir pu accéder
à la lecture de ce magnum opus. Car ce livre-monument (600
pages), magistralement écrit et très savamment composé,
est une véritable Bible, au service de cette autre Bible qu’était,
selon Jean Paulhan, l’œuvre entier de Perse. On y découvre l’analyse
le plus fouillée, quasi exhaustive, de tout ce qu’a ruminé,
dès sa prime jeunesse, le poète en matière de sons,
et, du même coup, l’explication de bien des passages consacrés,
dans ses Œuvres, non seulement à des points essentiels de
doctrine esthétique, mais à ce qu’en songeant au lexique
deleuzien je serais tenté d’appeler les "blocs de sensations" du
poète d’Eloges : à tout ce qui concerne son expérience
et ses goûts, notamment quant à ses compositeurs et interprètes
favoris. Pour ma part, je dois à Daniel Aranjo le plus clair des
réponses aux questions que je me posais depuis longtemps sur les
rapports entre Alexis Leger et Franck, ou bien Debussy, ou encore Vincent
d’Indy, Roussel ou Varèse. C’est toute l’intelligence et la sensibilité
de Perse, qui se trouvent ici mesurés à celles de son époque.
Et c’est fascinant. C’est fascinant, parce que semblable mesure est réciproque
: on a le sentiment que, s’agissant de Varèse par exemple, Perse
s’est
reconnu en lui comme étant l’un "de ces génies qu’environne
la foudre" dont parle Aranjo (p. 419) ; mais l’inverse n’est pas moins
saisissant, dès lors qu’il est possible de faire état, après
analyse, d’une "consanguinité" (au sens proustien) entre les Déserts
ou Arcana de Varèse, et les grands poèmes persiens.
Daniel Aranjo, cependant,
précise, dès le Seuil de l’ouvrage (p. 15), les limitations
qu’il a cru devoir assigner à son entreprise. "Notre livre, écrit-il,
ne parlera pas, sauf exception (les deux sujets étant parfois connexes),
des musiciens qui se sont sentis attirés par le Poète, et
l’ont mis en musique. Saint-John Perse et la musique, c’est le rapport
de Saint-John Perse avec le fait musical et les musiciens de son choix".
Notons l’insistance sur le choix : elle laisse subodorer l’une des
constantes si caractéristiques du tempérament persien, d’être
jaloux de son autorité, laquelle ne fait qu’un avec celle du langage
; le poète se doit par conséquent de ne jamais acquiescer
a priori à l’idée même de "mise en musique", celle-ci
risquant de signifier l’annexion possible d’un art par un autre.
Mais le choix lui-même,
où trouve-t-il à se motiver, si ce n’est dans les attirances
et passions du poète ? Fondé à enquêter sur
les goûts et fantaisies de ce dernier, Aranjo est en droit de mettre
la sourdine en ce qui concerne l’autre dimension, celle dans laquelle
le musicien est prêt à se passer de l’autorisation du poète
pour s’emparer de son texte ; seulement, l’enquête risque de paraître
sinon inachevée, du moins à compléter – comme si le
texte persien lui-même n’en finissait pas de se proférer,
comme s’il était toujours (et aussi bien de façon posthume)
in
progress. Car le poète Perse, qui a intéressé
de son vivant bon nombre de compositeurs, continue de fasciner aujourd’hui
certains d’entre eux ; et à l’évidence, si ces derniers ont
à cœur de faire appel à lui, c’est qu’ils l’écoutent,
c’est qu’ils communiquent encore de quelque manière, et sua sponte,
avec l’éclat et l’ampleur de son verbe. Etudier la réception
de Saint-John Perse par les musiciens contemporains, c’est donc, par delà
les données et les sources relevant de l’idiosyncrasie et des volontés
du poète, et en surmontant, si possible, les interdits qu’il prononçait,
essayer de prendre en compte l’inscription de son verbe non plus seulement
dans le contexte qui fut le sien et qu’il a su marquer en l’exaltant, mais
à même nos propres exigences, et, bien sûr, au sein
de nos fantasmes.
Sans prétendre par
conséquent dépasser la perspective qu’a si brillamment
ouverte Daniel Aranjo, je me suis laissé tenter par le projet d’en
cerner quelques prolongements. Mais je tiens à le préciser
à nouveau : je suis redevable de cette idée même, et,
l’impulsion première une fois donnée, de l’aide nécessaire
à sa réalisation, à Eveline Caduc, à laquelle
vont ici mes chaleureux remerciements.
Notre souci commun a été,
bien évidemment, de laisser parler les faits, et d’abord de les
rassembler. Grâce à Martine Cadieu, responsable de plusieurs
émissions à France-Musique, et à qui nous désirons,
Eveline Caduc et moi, dire notre sincère gratitude pour les précieuses
informations qu’elle a eu la gentillesse de réunir sur l’histoire
de la musique contemporaine et le devenir de certaines partitions, grâce
également à Maïc Chomel, qui dirige la phonothèque
de l’Institut National de l’Audio-visuel et nous a autorisés à
disposer, pour illustrer le présent colloque, d’extraits de ses
archives, grâce enfin à Martine Auger, qui a effectué
la présélection des bandes, nous avons pu nous procurer quelques
enregistrements rares (y compris d’entretiens), lesquels attestent du sillage
tracé jadis par Saint-John Perse.
Il a été possible,
d’autre part, de recueillir des témoignages vivants, et absolument
essentiels, quant au glissement poétique qui tend à s’instaurer
d’un art à l’autre, mais aussi bien d’une œuvre à l’autre,
dès lors qu’entre en jeu la ferveur des participants à la
célébration d’un même rite. Parmi les "musiciens de
Saint-John Perse" - j’appelle ainsi les créateurs qui ont travaillé
sinon de façon directe avec lui, du moins à partir de ses
écrits – cinq vont être ici évoqués : ceux à
l’œuvre desquels il nous a été donné d’accéder.
D’abord, un compositeur
venu du Nord, en l’occurrence du Danemark, Karl-Birger Blomdahl.
Ensuite, deux artistes bien
connus à Marseille et à Aix, Maurice Racol et André
Boucourechliev ; qu’il nous soit permis de dire notre profonde gratitude
à Madame Racol et à Madame Boucourechliev, qui sont venues
à Nice afin de commenter pour vous les enregistrements des musiques
à l’élaboration desquelles elles ont jadis assisté.
Et nous avons la joie d’accueillir aussi deux compositeurs vivants,
et qu’a inspirés l’art de Saint-John Perse, Tona Scherchen et François
de Orador. Tous deux ont accepté avec beaucoup de gentillesse de
répondre devant vous à nos – et à vos - questions.
Le temps d’une conférence
contraint cependant à ne donner d’exemples que de façon homéopathique
! J’ai dû par conséquent me résigner à ne présenter,
en guise de florilège, que des fragments – si ce n’est des bribes
– d’œuvres musicales significatives des cinq créateurs ci-dessus
désignés – en regrettant que le hasard des choses n’ait pas
permis d’en accroître le nombre… Et du coup, je me suis laissé
imposer par les circonstances un plan qui n’en est pas tout à fait
un, puisqu’il se contente de suivre la chronologie. Il consiste à
prendre appui, d’entrée de jeu, sur l’Anabase de Perse mise
en musique voici quelques années par Karl-Birger Blomdahl. Cette
même Anabase, on la retrouvera en fin de course, traitée
fort récemment par le tout jeune compositeur qu’est François
de Orador ; et nous lui demanderons (un peu artificiellement, certes ;
mais chronologie oblige !) d’encadrer trois "musicalisations" de
l’œuvre-phare, si l’on peut dire, qu’est Amers, par – respectivement
– Maurice Racol, André Boucourechliev et Tona Scherchen.
Ainsi, nos cinq compositeurs
– qui, je le répète, n’épuisent en aucun cas la liste
des "metteurs en musique" du poète - ne se sont attelés finalement
qu’à deux des ouvrages persiens. Faut-il en tirer quelque
leçon ? Celle qui me vient à l’esprit est sans doute un peu
simple ; qu’il me soit cependant permis de l’évoquer. Anabase
et Amers sont deux épopées "nomades", fort différentes
assurément, mais qui ont en commun de n’insister sur la dynamique
du voyage et la poésie du mouvement qu’en équilibrant la
fièvre du déplacement par la contrainte d’un rituel. Limiter
Saint-John Perse à ces deux œuvres, ce n’est pas l’amoindrir, mais
c’est prendre un risque : celui de perdre de vue le souci structural
d’unité qui fait, chez Perse, de chaque poème non seulement
un tout, mais un tout qui s’inscrit lui-même dans une "architecture
scénique" (le mot est d’Henriette Levillain), seule capable de lui
conférer un sens.
Alors, puisque chronologie
il y a, et dès lors que l’on s’avise de la pertinence (et de la
rémanence, chez Saint-John Perse), d’une telle dramaturgie, pourquoi
ne pas réfléchir sur l’ordre éventuel – s’il
existe ! – que nous a imparti la recherche en s’aiguillant pour ainsi dire
d’elle-même sur Anabase, avant Amers ?
Réinventons en effet
– ou au moins, faisons l’inventaire – de l’ "architecture scénique"
d’Anabase : le poème comporte deux Chansons, lesquelles
encadrent dix Suites. Ces Chansons, qui se font face en se
tenant aux deux extrémités, c’est-à-dire "au-dessus"
du développement, imposent leur clôture à celui-ci,
c’est-à-dire aux étapes successives de la "véritable"
Anabase
; mais précisément, lesdites étapes
développent
ce que, dans leur symétrie, les Chansons articulent. Or une
relation presque secrète, qui, bien qu’essentielle, ne s’énonce
que de manière furtive, à savoir dans la "pensée"
du fondateur nomade d’Anabase, aiguille ce dernier
de la terre
vers la mer : "Et ma pensée n’est point distraite du
navigateur" (X, p. 114).
Si, cependant, comprendre
Saint-John Perse, c’est ne pas se contenter de le lire, mais le vivre,
"vivre" cette relation consiste à éprouver ce lien en en
faisant un lieu, c’est-à-dire à le pratiquer en le
parcourant, et cela en tous sens : en le rendant non seulement répétable
ou réitérable, mais réversible. Par cette "réversibilité"
qui implique la réciprocité, la trajectoire terre-mer-terre
que nous suggère la chronologie conquiert sa légitimité
: revenir sur ses pas, mais en ayant avancé, et sans que s’annule
le mouvement, mais en reprenant place là même où l’on
se trouvait, tout cela n’est-il pas déjà inscrit dans
la généalogie des poèmes persiens ? Le mini-panorama
auquel procède le présent exposé participe à
sa manière de cette réversibilité, au moins en ceci
: du fait du geste qui accomplit le "saut", d’Anabase à
Amers,
il y a, et il y aura eu, flux, du clos à l’ouvert ; et –
une fois effectuée la migration de l’une des deux œuvres à
l’autre, dès lors qu’on se sera lové dans Amers -,
il y aura, il devra y avoir, et il y aura eu, de toute évidence,
reflux,
retour, ritournelle, ainsi que l’impose le va-et-vient,
sur place,
des vagues !
Si la justification de mon
plan par la chronologie des partitions peut ne pas sembler tout à
fait avoir été concoctée a quaternis capillis,
c’est précisément à cette image-princeps de la
vague qu’elle le doit. Pourquoi ? Une brève interview (deux
minutes dix-huit) de Daniel Aranjo par mon ami Daniel Caux, enregistrée
à la radio, et qui va maintenant vous être diffusée,
devrait, me semble-t-il, vous le suggérer. Elle concerne Saint-John
Perse, via Erik Satie et Debussy. Mon hypothèse est qu’Erik Satie,
qui se targuait, comme on sait, d’appartenir à la Rose+Croix, a
peut-être été pour quelque chose, sinon dans la conversion,
du moins dans l’allégeance (dissimulée, mais à coup
sûr fondamentale) de Claude Debussy à la "section d’or". On
doit en effet à un musicologue anglais, Roy Howat, d’avoir pu déceler,
dans La Mer notamment, la quasi-omniprésence d’une image-clef,
celle de la spirale, dont l’expression mathématique (par la sectio
aurea) est inséparable de la représentation physique
du mouvement des vagues : le "poème symphonique" debussyste est
tellement imprégné de son sujet que celui-ci déborde
et ruisselle de toutes parts ! De son côté, le honfleurais
Satie s’est assez joyeusement adonné – avant Ravel – à divers
jeux d’eau micrologiques et autres spirales sonores que Marcel Duchamp
eût volontiers qualifié d’infra-minces ; voyez (et
écoutez)
Sports et divertissements…
Il est donc licite de supposer
une connivence "aquatique" entre Satie et Debussy (ce qui ne préjuge
pas des différences) – telle est du moins la thèse classique,
soutenue par le Professeur Roger Shattuck dans The Banquet Years,
d’une relation fractale entre les "petits" frémissements
moléculaires
de
Satie et les "grandes" pulsions molaires de Debussy. Or, ainsi que
l’a souligné Aranjo, l’époque de Satie et Debussy est bel
et bien celle que va venir ponctuer de son côté, et avec toute
la force de sa multidimensionnalité, la poésie "océanique"
de Perse : chez le poète, qui admire Debussy et tient Satie en amitié,
l’"héraclitéisme" musical de La Mer (p. 254) se trouve
faire pièce au "nécessitarisme" poétique d’Amers.
Qu’ils soient distincts, voire opposables, nul n’en doute ; néanmoins,
il est permis de les regarder comme deux concepts complémentaires,
à
l’instar des deux disciplines auxquelles ils renvoient. Ce que Perse
privilégiait en effet chez Debussy, comme il affectionnait, semble-t-il,
la simplicité satienne, c’est la force et l’énergie
de son "classicisme", au détriment de son prétendu "impres-sionnisme".
Le paradoxe qui sous-tend pareille affirmation n’est qu’apparent : il est
en réalité l’indice d’une cosmicité vécue.
Et ce dernier point est
capital. On s’est plu à montrer que Perse s’était voulu,
dès ses poèmes de jeunesse, le chantre de la conque,
celui de l’écoute du ressac, bref du bruissement universel,
à même les volutes spiralées des grands coquillages.
Ce thème d’un vorticisme cosmique, que Mireille Sacotte a
su évoquer brillamment, baigne en effet, d’Anabase à
Amers
et au-delà, l’œuvre entier du poète. Or il s’agit bien d’un
thème "universalisant". Car Saint-John Perse ne se borne pas à
prolonger les vorticismes de son temps, il les relance en les désenclavant
: il suffit, pour s’en persuader, de songer qu’avec cette symbolique du
tourbillon unique engendrant le multiple, on n’est pas si éloigné
de la bicyclette de Jarry – donc de la "pataphysique" que Deleuze a pu
comparer (fort sérieusement !) au dépassement de la métaphysique
selon Heidegger. Et de Jarry à Duchamp, puis à John Cage,
n’a-t-on pas affaire à une thématique-clef du XXe
siècle, celle qu’a évoquée l’américain William
Anastasi d’une universalisation par le pivot médian, par
la médi-ation
d’un centre vide, thématisation déjà présente
chez Satie ? A ce propos rappelons que le poète n’a pas manqué
de mentionner, dans son autobiographie de l’édition de la Pléiade,
au titre des années 1912-1914, son "amitié' avec Erik Satie
sans donner plus de détails ; mais Aranjo vaut là-dessus
d’être consulté (pp. 407-417). N’oublions pas que le Socrate
de Satie figurait dans la discothèque des Vigneaux.
Intervention / interview radio-France
Ce que Satie composait –
et que Perse a pu apprécier – ne saurait se réduire, bien
sûr, aux deux enregistrements que l’on a retrouvés aux Vigneaux
(outre le Socrate dans la version orchestrale dirigée par Henri
Sauguet, une anthologie qui comprenait Parade, Relâche, et
les deux Gymnopédies orchestrées par Debussy, le tout
dirigé par Louis Auricombe). On sait d’autre part que le "pindarisme"
de Saint-John Perse - témoignant de son culte pour la Grèce
– s’est exprimé de façon fulgurante à deux reprises,
lorsqu’il s’est essayé à traduire deux Pythiques (je
renvoie ici à Aranjo, p. 526-528) ; cette référence
laisse supposer qu’il appréciait l’hellénisme "fin de siècle"
du Maître d’Arcueil, et ne demeurait pas insensible à l’oxymore
de "grossièreté raffinée" propre à l’humour
satien, non plus qu’à l’Arte povera qui nimbait de nostalgie
la Mort de Socrate ou les Gnossiennes.
Il reste que son hellénocentrisme
se souciait apparemment fort peu de l’intention de fétichiser la
Grèce comme entité géographique – pas plus que Satie
n’avait voulu, en choisissant ses titres, ou bien par le recours à
une traduction aussi plate que possible de Platon, rééditer
une quelconque "couleur locale", ou replonger dans quelque "atmosphère"
grecque que ce fût. Le titre d’Anabase ne "raconte" pas Xénophon
et la retraite des Dix-Mille, et (malgré ce qu’on en a dit parfois)
le décor n’est pas censé – même si l’ouvrage date de
1924 - évoquer la Chine des années vingt, pas plus qu’il
ne saurait décrire la Guadeloupe ; ce sont pourtant les lieux que
hantait Alexis Leger à l’époque où il élaborait
son œuvre.
Il faut donc se résoudre
à l’admettre : la geste d’Anabase ne s’est conçue,
comme l’a toujours affirmé son auteur, qu’en référence
à la possible remontée vers une "Mer intérieure" -
spirituelle, mais non japonaise pour autant ! – dont il lui est arrivé
de soutenir qu’elle était, en fait, interchangeable avec une Terre
"elle-même intérieure". Cela ouvre une fenêtre sur la
signification profonde de la seconde épopée à
laquelle nos musiciens se sont intéressés : Amers.
Tenir en effet, comme l’écrivait Saint-John Perse à Joseph
Conrad lorsqu’il fit le projet d’une expédition vers le désert
de Gobi, que la terre y est "le plus beau simulacre de la mer que l’on
puisse imaginer ; l’envers et comme le spectre même de la mer", n’est-ce
pas se frayer, en profondeur plutôt qu’en surface, un chemin, ou
la possibilité d’un chemin, lequel, depuis Anabase, ouvrirait
un accès, ou la direction d’un accès, vers Amers ?
Mais n’est-ce pas ipso
facto, et dans le même mouvement ou contre-mouvement, assumer
prophétiquement, ou au moins de façon prémonitoire,
le changement de paradigme – pour ne pas dire le retournement – de mer
en terre : l’assèchement, inséparable à
son tour de sa réciproque, ou de sa réversion – laquelle
va, sinon conditionner, du moins optimiser la rencontre ultérieure
avec les Déserts d’Edgar Varèse ?
Car la conjonction que je
soupçonnais tout à l’heure avec un certain énergétisme
chez Debussy, avec aussi l’ascétisme de l’Arte povera "post-socratique"
d’Erik Satie, il me semble qu’elle a trouvé à se confirmer
sur le tard, à la faveur de l’amitié soudaine qui a lié,
à dater du 21 décembre 1940 – jour de l’"envoi" que fit Perse
à Varèse d’une édition originale d’Eloges –
le poète et le compositeur ; ici encore, je renvoie à la
somme d’Aranjo, qui s’est scrupuleusement acquitté de sa mission
de chroniqueur (p. 423 sq.), et dont les attendus et commentaires sont
à retenir. (Ce que ne dit pas Aranjo, c’est que la fille du chef
d’orchestre Hermann Scherchen, sous la direction duquel ont été
créés à Paris, en 1954, les Déserts – sans
doute l’œuvre "persienne" par excellence de Varèse –, Tona Scherchen,
elle-même compositrice de renom, s’est à son tour passionnée
pour Saint-John Perse, au point de devenir l’auteur d’une "mise en musique"
tout à fait remarquable d’Amers, qui vous sera présentée
tout à l’heure.)
Sans prétendre apporter
pour autant une preuve indiscutable de la "consanguinité" de Perse
et de Varèse, je vous suggère de méditer la parole
que le poète a offerte un jour au musicien. L’enregistrement que
vous allez entendre à présent, consacré à un
éloge historique prononcé par Saint-John Perse à New
York le 21 mai 1963, au cours du dîner de gala donné
en l’honneur d’Edgar Varèse à l’Hôtel Plaza par
la Fondation Kousevitzky à l’occasion de la sortie du disque d’Arcana,
contient cette phrase-clef : "à celui qui, sous des formes nouvelles,
traite sincèrement d’art créateur, il advient un jour de
faire figure de classique parmi les répondants d’un ancien modernisme".
Peut-être Perse fait-il ainsi écho, à neuf années
de distance, à une lettre de Louise Varèse, datée
du 16 octobre 1954, laquelle lui annonçait la création, qui
eut lieu en effet le 2 décembre 1954 au Théâtre
des Champs-Elysées sous la baguette d’Hermann Scherchen, de Déserts
; après l’avoir informé de la venue de Varèse à
Paris, où l’on enregistrait, dans le studio de Musique Concrète
de la R.T.F., les trois bandes que le compositeur projetait d’interpoler
dans les pauses de l’orchestre, Louise Varèse avait conclu à
propos de son mari : "il reste plus jeune que les jeunes et continue à
les devancer – plus important, comme vous il est grand poète".
Voix de Perse (1963) : "Varese, nous nous levons en votre
honneur…"1
J’ai mentionné la
méfiance que Saint-John Perse éprouvait à l’égard
des compositeurs qui s’offraient à le mettre en musique. Une
objection qu’il fit valoir contre deux ou trois d’entre eux, notamment
à l’encontre d’un musicien anglophone d’origine arménienne,
Alan Hovhanness, était qu’ils ne le connaissaient qu’en traduction,
et ne se risquaient à transposer musicalement aucun original. Perse
insistait au contraire pour que l’on abordât son œuvre sans l’adultérer.
Il la regardait comme intraduisible, et témoignant, déjà
au niveau de la langue, de la singularité profonde d’une poétique
sui
generis – car les Anglais, par exemple, ne font que décrire,
tandis que les Français connaissent la fusion des contraires ! Selon
Perse, il ne pouvait être question de se saisir du texte français
comme s’il s’était agi d’un texte traduit de n’importe quelle langue
; et a fortiori la musicalité dont tel de ses poèmes témoignait
n’était aucunement transposable, elle ne pouvait être que
rebelle à toute inféodation à la musique de quelqu’un
d’autre, du fait de sa configuration même, laquelle ajoutait un second
interdit, cumulable avec le premier – celui de son originalité.
Sa réserve à
l’endroit des candidats à l’appropriation sonore ne naissait-elle
pas toutefois de la sévérité qu’il s’appliquait à
lui-même, laquelle rendait ses œuvres à peu près inapprochables
à ses propres yeux ? Il n’en est que plus touchant de constater
avec quelle facilité il accepta de laisser la bride sur le cou au
compositeur danois dont j’ai parlé, Karl-Birger Blomdahl ; et ce
sur la simple recommandation de son traducteur suédois attitré,
Lindegren. C’est qu’il faisait toute confiance à ce dernier : il
savait que ses traductions avait soulevé l’enthousiasme dans les
contrées scandinaves.
Cet argument de facilité,
toutefois, ne devrait pas faire illusion – et sans doute Perse ne s’est-il
pas montré si naïf en cette circonstance. Car ce que Blomdahl
avait en réalité proposé à Saint-John Perse,
ce n’était pas une "simple" mise en musique, mais la résurrection,
sous le couvert d’un oratorio propre à en restituer l’esprit, de
la mise en scène des spectacles pindariques ; à l’évidence,
semblable projet, faisant la part belle à la Grèce archaïque,
ne pouvait que séduire l’auteur d’Anabase. Juste avant le
Prix Nobel, Saint-John Perse donna par conséquent son feu vert ;
et il veilla par la suite à la complétion et à la
création de l’œuvre, laquelle, en fin de compte, vit le jour en
1955.
Les premiers critiques suédois
ne se privèrent pas d’admonester assez vertement Blomdahl. Son dodécaphonisme
(que nous jugerions aujourd’hui modéré…) pouvait passer pour
iconoclaste, dès lors qu’il dictait au compositeur, en plus des
séries de hauteurs habituelles, une méthode de tronçonnement
des séries en mini-séquences, laquelle, généralisée,
pouvait mener effectivement à des restructurations audacieuses affectant
l’économie de l’œuvre entière.2
Le musicien s’en est expliqué dans un texte ultérieur, publié
en suédois, mais dont Eveline Caduc a pu se procurer la version
anglaise, The song about a Prince and his people : au souci de confier
une égale responsabilité sonore au chœur et à l’orchestre
– ce qui correspondait tout à fait aux vues de Perse -, Blomdahl
avait fait correspondre le principe d’un partage homogène des énoncés
musicaux et des moments successifs du discours. Si l’on tronçonnait
le discours selon les schèmes du fractionnement sériel, c’est-à-dire
par fragments regroupant des sous-ensembles de paroles et de sons, on obtenait
une fluidité nouvelle, se coulant entre les dimensions de l’espace
et du temps pour réaliser, à même l’écriture,
un réseau mouvant de figures ambiguës.
Sans doute pourrait-on évoquer
à leur endroit ce qu’à la même époque le Heidegger
d’Acheminement vers la parole (Unterwegs zur Sprache, 1961)
s’était efforcé de thématiser, lorsqu’il avait forgé
le concept de Zeitspielräume, c’est-à-dire d’"espaces
de jeu temporels". Le travail de Karl-Birger Blomdahl consistait en une
suite de dosages subtils, propres à aiguiser la perception vers
de tels "espaces de jeu", au moins pour des moments brefs ; sur un microcosme
comme la première Chanson d’Anabase par exemple, la prosodie
prenait un relief inusité, et Saint-John Perse se déclara
heureux du résultat.
L’enregistrement que je
vais maintenant diffuser afin de vous donner une idée des "espaces-temps"
ainsi frayés ne sera pas celui de la Chanson dont je viens
de parler, mais celui, beaucoup mieux audible sur le plan technique, du
deuxième chant d’Anabase. (Il me faut vous prier en tout
état de cause de bien vouloir excuser l’état défectueux
de la bande. Les conditions d’écoute, si insatisfaisantes qu’elles
soient, sont un peu moins éprouvantes dans ce deuxième chant
que celles que réserve le début de cet enregistrement, lequel
provient d’une cassette audio qu’une de ses étudiantes suédoises
a offerte jadis à Eveline Caduc).
L’orchestre et le chœur
de la Radiodiffusion suédoise sont placés sous la direction
de Sixten Eckberg.
Enregistrement-radio : l’ Anabase de Blomdahl
Comment ne pas s’interroger,
quand on écoute cette véritable "course à l’abîme",
à la fois sur sa densité sonore surprenante et sur la signification
qu’il convient d’attribuer à l’aspect sauvage, dénudé,
presque décharné, des moyens qui l’ont pourtant suscitée
? Vous l’avez constaté, Karl-Birger Blomdahl a renoncé à
ce que j’appellerais volontiers les ornements ou les postures – c’est-à-dire
à tout ce qui est "fioritures orchestrales" -, pour réduire
son incantation à une sorte de halètement – dans la mesure,
aujourd’hui du moins, où ce que nous entendons relève bien
du souffle des exécutants et non pas seulement de celui de la bande
! Ce parti pris me paraît judicieux : il me semble convenir, d’abord
au "coursier" dont il est question à la fois dans la première
Chanson
et dans la dernière, et ensuite à tout le déploiement
interne d’Anabase. Ne peut-on en effet considérer, comme
le suggère Jacques Robichez, que tout l’argument de ce poème
se concentre dans cette étrange définition de la poésie
comme "transhumance", que Saint-John Perse a exprimée dans son Discours
de 1965 à Florence, en hommage à Dante pour son septième
centenaire ? Voici ce texte-clef (cf. la Pléiade, p. 457) : "Pareils
aux Conquérants nomades maîtres d’un infini d’espace, les
grands poètes transhumants, honorés de leur ombre, échappent
longuement aux clartés de l’ossuaire. S’arrachant au passé,
ils voient, incessamment, s’accroître devant eux la course d’une
piste qui d’eux-mêmes procède. Leurs œuvres, migratrices,
voyagent avec nous, hautes tables de mémoire que déplace
l’histoire".3
Si l’on devait chercher
de nos jours un écho visionnaire à ce passage, et
à ce que j’appelle "la course à l’abîme" de Saint-John
Perse dans la version Blomdahl, sans doute le trouverait-on dans l’intervention
que Jean-François Lyotard a prononcée en 1993, lors d’un
colloque de Paris VIII sur L’Idée musicale et qu’il
a intitulée Musique, mutique.4 Commentant
l’un des Petits Traités de Pascal Quignard, dans lequel il
était question d’une musique silencieuse, celle du corps
qui ahane et se plaint et a peur de la mort, Lyotard s’est penché
sur cette mutique en quoi consiste un tel discours proto-musical,
"angue au-dessous des langues" propre à ces "troupeaux qui parlent
une langue" entièrement muette, c’est-à-dire qui
ne peut être que l’"odeur sonore de l’espèce". Et il a pris
le parti d’épiloguer : l’art, dit-il, "transite à travers
les conjonctures historiques, comme le souffle de l’abattement se glisse
à travers les battements qui segmentent l’espace sonore et qui donnent
à la musique ses matériaux".5
Mais n’est-ce pas minimiser
la "transhumance" à laquelle songeait l’auteur d’Anabase,
que de la cantonner à une simple errance "muette", encombrée
de plaintes inarticulées, et de (non-) sonorités ? Pourquoi
lui assigner un site, celui de la seule musique ? Et que peut bien vouloir
signifier ce recours à un "silence" qui n’en est pas un, à
un silence empli de bruits ? - En réalité, précise
Lyotard, "il en va de la matière visuelle comme de la matière
sonore…La différence entre les beaux-arts procède de celle
de ces matières, c’est-à-dire des diverses façons,
toutes contingentes, qu’a le corps d’être menacé de nullité…Le
meuglement est opiniâtre, permanent comme l’urgence de ne pas mourir.
C’est pourquoi le témoignage que l’œuvre peut en porter, serait-il
toujours suspect, - ce témoignage, que nous appelons sa beauté
ou sa sublimité, n’est pas non plus périssable".6
Ainsi, malgré les
différences, on est au plus près de ces poètes "transhumants"
qui, "honorés de leurs ombres", s’évadent de l’"ossuaire"
de Saint-John Perse, et de ses "clartés" ! Je vous renvoie là-dessus
aux pages 46-50 de l’ouvrage de Schlomo Elbaz, Lecture de l’"Anabase"de
Saint-John Perse, qui a très bien décrit le mouvement
de fusion des contraires et la mutation du poème tout entier en
"course dans le désert" : loin de se consumer dans la reprise (militarisante)
de Xénophon, la symbolique de l’Anabase renoue avec la basis,
c’est-à-dire avec une certaine manière de conduire le
vers que l’époque de Pindare avait mise à l’honneur ;
celle-ci devient chez Perse l’instrument d’un infléchissement du
tempo des versets, lesquels se soumettent à l’exigence de précipitation
qui en organise le déferlement.
C’est pour cette raison
qu’il ne me paraît nullement interdit de généraliser,
à propos de l’œuvre de Perse, la thématique structurale de
la"vague", pour en faire une réalité plus que marine ou océanique
: celle, suprême, du souffle et de son déferlement
– le souffle étant le rythme de l’esprit. En ce sens, le langage
persien "contient" la quête du désert, car Anabase
est aussi le récit onirique d’un périple dans le désert
de Gobi, depuis le littoral jusqu’au fin fond de la Mongolie ; périple
au cours duquel l’expédition ne quitte la mer que pour cingler vers
la "mer intérieure" (c’est-à-dire vers le "non-périssable"
selon Lyotard). Et c’est pourquoi, quand il songe à la Chine, Saint-John
Perse veut se démarquer du confucianisme, qu’il définit comme
le "littoral" de la pensée : mieux vaut – en vue de la méditation
- s’immerger dans un monastère taoïste – les Saints taoïstes
ne nomadisant, comme on sait, que pour accéder à l’immortalité
!
De même en musique,
les Déserts varésiens n’offrent-ils pas, avec leurs
inserts sur bande magnétique, quelques échappées hors
du temps de l’orchestre, vers des "espaces" infinis ? Dans la perspective
qu’ouvre Varèse, le règne de l’électronique, avec
le plérôme de ses bruits, s’annonce plus riche encore, du
moins en puissance, que celui de la multiphonie (entée sur les harmoniques)
des voix mongoles. L’électronique permettra désormais de
fantasmer la plénitude de l’"(h)or(s) du temps" ; en ce sens il
y a bien, chez Edgar Varèse comme chez Saint-John Perse, l’aspiration
à ce mirage d’une contemplation maximaliste (et non pas, comme
chez les "répétitifs", minimaliste) s’infiltrant dans
l’interstice d’un "entre-temps", d’un temps "suspendu", bref d’un Canto
sospeso…
Je me résume : ce
que vise, en dernière instance, Anabase, c’est à coup
sûr le moutonnement indéfini des vagues, étant entendu
que l’enjeu réside toujours amont, dans la pureté
d’un idéal (ultime) de renoncement, qui peut effectivement jouxter
– et jouer – l’ascèse de l’assèchement. Ce qui est
donc à conquérir, c’est le bonheur dans la sécheresse
plutôt que dans la poussière… Mais cela doit nous inciter
à reconsidérer l’Orient de Perse : il s’agit d’un Orient
extrême (et nullement "moyen"!) dans la mesure où le dépaysement
auquel nous convie le poète est l’affaire même de la pensée
(ou de la spiritualité) du désert. Le mirage ainsi suggéré
ne saurait jaillir que sur fond d’austérité. Le paradoxe
: tout cela nous est révélé sur le mode de la splendeur…
C’est très précisément
ce mixte d’éclat et d’obscurité, auquel le poète a
su donner – notamment dans
Amers – d’inoubliables lettres de noblesse,
qui fait le prix de la seconde illustration que je voudrais vous
proposer. Celle-ci, qui ouvre la série des trois mises en musique
d’Amers que je vous ai annoncée, va nous offrir l’occasion
d’écouter la musique d’un compositeur fort attachant : Maurice Racol.
L’œuvre de ce dernier – qui vécut à Marseille, où
il était avocat – présente l’originalité d’avoir été
imaginée avant que son auteur ait lu Amers : ce n’est
qu’à l’issue de cette lecture qu’il prit la décision d’écrire
à Saint-John Perse pour lui demander l’autorisation de transcrire
des extraits de son poème en tête des sept mouvements de la
partition instrumentale qu’il venait d’achever, et qui portait un titre
tout autre : Juxtapositions. Mais nous avons la chance d’accueillir
parmi nous sa veuve, Madame Juliette Racol, que nous remercions vivement
d’être venue : elle vous exposera, mieux que je ne saurais le faire,
les tenants et aboutissants de la relation de Maurice Racol avec Saint-John
Perse.
Intervention de Madame Juliette Racol
: d’ Amers à Juxtapositions
En guise d’introduction à ma communication, je vous propose d’écouter
ce portrait poétique du musicien Maurice Racol.
SATELLITE,
défiant l’espace
et le temps !
Simplement un homme à découvrir
!
Maurice RACOL
helléniste compositeur !
Pour cela il n’est pas nécessaire
de descendre dans les profondeurs
terrestres
ou sous-marines
de sonder le cosmos.
Sa "grotte" est une humble
demeure à flanc de colline
provençale -
Sa "main" n’est pas
empreinte sur une paroi murale ; mais
elle a tracé des signes magiques,
des rythmes,
des architectures sonores
sur l’espace silencieux de pages blanches.
Solitaire ...
Visionnaire
il est sorti de son "tonneau"
il est allé sur l’agora rencontrer
ses pairs
ses amis.
Mais les dieux qui l’habitaient
l’ont enchaîné sur un
rocher de solitude
foudroyé dans son vol -
Il a certes rencontré
des êtres de chair
et d’esprit !
des veilleurs de lumière ...
Mais il s’est heurté
souvent
à l’indifférence
à l’obscurantisme.
Il était de nulle part ! Il
était de partout !
sans impresario
sans portefeuille
paré seulement
de son talent
de sa passion.
Il a chanté l’amour
la beauté
l’invisible surnaturel
le magnifique,
l’insolite univers qui l’habitait.
Il est à l’écoute du monde !
Le
rayonnement de sa culture,
la
chaleur communicative de ses passions
vivent intensément dans la richesse
prolifique
des correspondances qu’il entretient
avec
les poètes
les musiciens compositeurs - interprètes,
les critiques
la presse les politiques !
Avant de déterminer
les circonstances de la rencontre du poète et du musicien, d’analyser
les caractéristiques de leur interférence, après le
raccourci lyrique qui vient de vous être offert, permettez-moi quelques
compléments d’information sur la personnalité de Maurice
RACOL.
Né
en 1908, décédé en 1988, ce compositeur a vécu
de longues années dans son Roucas-Blanc, banlieue marseillaise dans
une demeure pleine de charme cernée de verdure, de chants d’oiseaux.
Après 40 ans de brillants services au Barreau marseillais, cet artiste
a mené une vie retirée, enfin toute consacrée à
sa passion de toujours : l’écriture musicale.
Nous pourrions citer les études musicales faites parallèlement
à ses travaux de juriste, nous nous contenterons d’affirmer qu’il
était un parfait autodidacte, une personnalité surprenante,
attachante parce qu’essentiellement éprise et curieuse de tout savoir,
ouverte aux manifestations de l’esprit
Helléniste
fervent, il s’est passionné pour les œuvres de l’Antiquité
et spécialement pour la musique grecque ancienne.
Il était à l’écoute du monde et a enregistré
toutes sortes de manifestations musicales depuis le folklore le plus primitif
jusqu’au jazz, à la musique contemporaine dans ses effets les plus
outranciers.
il était homme de savoir mais aussi
homme de cœur : il appréciait
et savait mettre en valeur ceux qu’il estimait, ceux qu’il aimait !
Il savait créer des contacts
lier des amitiés privilégiées
Denise
Hemmerdinger , musicologue, chercheuse au C.N.R.S. : ils ne se sont jamais
rencontrés, mais se communiquaient dans l’enthousiasme leurs travaux
respectifs. Depuis la disparition de Maurice, Denise s’est longuement et
patiemment penchée sur les nombreux documents et témoignages
de la vie du compositeur et grâce à la précieuse collaboration
de Paul Tacussel, nous permet d’apprécier ses recherches dans un
magnifique ouvrage.
Mag Tayar, musicienne de talent, professeur au conservatoire, compositeur
elle-même, titulaire depuis plus de 50 ans à l’orgue de la
Grande Synagogue de Marseille n’a cessé de témoigner son
admiration, son attachement à Maurice.
Elle a joué ses œuvres au clavecin, au piano, à l’orgue,
à Paris, en Allemagne, à Boston, au Japon bientôt...
Nommons aussi Helia Thezan, soprano dramatique à l’Opéra
de Paris dont la beauté, la voix incomparable ont su interpréter
les mélodies de Maurice.
Il avait une dilection toute particulière pour les poètes
:
la musicalité de leurs mots,
leurs structures verbales,
leurs fantasmes
suscitaient son inspiration ou lui
permettaient d’établir des correspondances avec ses trouvailles
musicales
Que
de compositions savantes
d’audacieuses alchimies
de modulations exceptionnelles
de rythmes complexes et émouvants
sont révélateurs de sensibilité
de vie intérieure
Il a aimé faire chanter les voix humaines sur de beaux poèmes
de Rainer Maria RILKE, René CHAR, Marie-Jeanne DURRY et tant d’autres...
Il a écrit pour instruments seuls,
pour orchestres
L’univers dans lequel il a vécu, celui qu’il a créé
est d’une telle richesse qu’elle paraît inépuisable..
Mais venons maintenant à évoquer les circonstances de la
rencontre du poète et du musicien !
Le document essentiel est la lettre que Maurice RACOL écrivit le
21 décembre 1971 à Saint-John PERSE. Nous vous en donnons
lecture :
"Très cher Monsieur, je suis musicien et compositeur et je ne
pense pas que cela soit pour vous déplaire si j’en crois ce qu’écrivait
à votre sujet Valéry LARBAUD, un jour déjà
lointain, à Léon-Paul FARGUE, que lorsqu’on vous parlait
de quelqu’un vous demandiez aussitôt : "Est-il musicien ?"
La lecture d’un article (photocopie ci-jointe) qui m’a été
consacré dans le numéro d’octobre du "Panorama musical de
Marseille" vous donnera quelques renseignements sur cet état où
je suis, qui est une de mes raisons de vivre, peut-être la plus impérieuse
!
Or, voici ce qui m’amène à vous écrire.
Pendant les dernières vacances d'été, j’ai composé,
sous le titre de Juxtapositions, une œuvre en sept parties pour un ensemble
de cuivres et timbales.
Dans le même moment, je relisais votre monumental et magnifique poème
Amers. Brusquement - fut-ce un jeu de correspondance (je crois comme René
CHAR à ces correspondances), j’ai eu le sentiment et l’intuition
que mon œuvre musicale avait des résonances avec votre poème.
C’est ainsi que je me suis appliqué à inscrire en tête
de chacun des mouvements de cette œuvre des extraits de votre poème.
Sous cette forme, ces citations pourraient constituer pour un chorégraphe
des figures d’un ballet qui trouveraient leur source dans votre poème.
Qu’en pensez-vous ? Je ne pourrais et ne voudrais rien faire avant d’avoir
recueilli votre sentiment.
Votre
poème est d’ailleurs d’une telle richesse - poème de gloire
s’il en fut ! - qu’il pourrait m’inspirer une autre œuvre, purement instrumentale,
celle-là, et que je voudrais intituler, si vous le permettiez, du
même nom : Amers !
Si
cela peut vous être agréable, je serais très heureux
de vous communiquer la partition de Juxtapositions.
J’espère que je n’abuse pas trop de votre temps précieux
et je souhaite que vous puissiez me répondre bientôt.
Croyez, Très cher Monsieur, avec toute l’admiration que j’ai pour
vous, à l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Maurice RACOL.
Il s’agit donc de la création d’une œuvre orchestrale pour cuivres
et percussions en résonance avec le magnifique poème "Amers".
Il est certain que la séduction poétique, de quelque horizon
qu’elle vienne, a toujours été très importante pour
le musicien.
Il retrouve dans le mouvement
les images
les émotions
de l’inspiration poétique, le
même élan passionnel que dans son inspiration musicale !
Il s’agit pour lui d’un cheminement parallèle de source
de joie
d’exaltation
de plénitude
Il
a besoin de retrouver des frères de lumière
Il n’est pas seul à découvrir, à créer.
La richesse du verbe poétique
l’incite à explorer
son propre univers
ses sensations
l’intensité de sa vie intérieure.
Il n’y a ni
opposition
ni affrontement
ni surtout dépendance
Mais
rencontre
reconnaissance de magnificences.
Les lecteurs, les auditeurs que nous sommes restons humbles devant les
œuvres de ces démiurges, aux mêmes illuminations mais si différentes
dans leurs expressions.
Certes le musicien a souvent nourri son art de la poétique contemporaine,
mais aucun de nous ne peut vraiment cerner la mystérieuse alchimie
!
Nous constatons seulement l’existence de chocs émotionnels, sources
de créativité.
Nous vous proposons de vous faire écouter deux extraits de "Juxtapositions".
Les battements,
les vibrations,
la rutilance
des cuivres, des bronzes
Les solos
de cor ou de tuba
exposent des thèmes élégiaques doux et mystérieux,
des accords déchirants ou des rythmes énergiques accentués.
"L’œuvre écrite pour 2 trompettes
1 cor
2 trombones
tuba et cymbale
se développe en sept mouvements et fait écho à travers
ceux-ci à différents passage du grand poème de SAINT
JOHN PERSE, "Amers" dont elle n’est pourtant en aucune manière
une illustration sonore.
Je suis particulièrement reconnaissant à Madame Racol, ainsi
qu’à Monsieur Jean Lamiral, qui a bien voulu nous lire ce texte
si émouvant, de nous avoir fait comprendre à quel point la
poésie de Perse pouvait sembler exaltante pour la sensibilité
d’un artiste comme le Maurice Racol des Juxtapositions : exaltante
jusqu’à lui paraître prémonitoire. Il faudrait enquêter
sur cette prémonition… Pour ma part, et bien que je n’ignore nullement
que le choix des timbres instrumentaux – trompettes, cor, trombones, tuba,
cymbales – a été imaginé par le compositeur, j’ai
découvert, au hasard d’une lecture de Vents (au titre prédestiné
!), ceci : "nous t’épierons, colchique d’or ! comme un chant
de tuba dans la montée des cuivres" (I, p. 193). Il me semble
que le caractère "éclatant" (Maurice Racol dixit)
du premier mouvement, Liminaire, des Juxtapositions, se trouve
en quelque sorte annoncé dans et par cette métaphore
musicale du Perse de 1945, qui préludait au grand "chant de mer"
de 1957 dans lequel Maurice Racol a cru se reconnaître.
Prenons une autre page de la même partition. La Marche, septième
et dernier mouvement des Juxtapositions, que l’auteur décrit
comme "ponctuée d’accords dissonants martelés par des timbales,
et qui s’achève après une série de triolets de trompettes
sur des accords jetés fortissimo", renvoie certes à
Amers,
mais le passage choisi pour figurer en exergue n’est autre que la Dédicace,
c’est-à-dire la page ultime du poème7 ;
et la dernière fulguration de celle-ci, ou si l’on préfère
son bouquet final, signe l’acquiescement définitif du poète
à ce qui le dépasse et l’engloutit - l’omnipotence sauvage
de l’élément marin :
Et l’homme au masque d’or se dévêt de son or en l’honneur
de la Mer.
Ainsi, la "colchique d’or" de Vents s’est évanouie ; mais
Amers
livre le secret de cette évanescence (déjà notifiée,
au moins en filigrane, dans Vents) : c’est "la Mer" qui force "l’homme
au masque d’or" à se dénuder, à montrer son visage.
Et que signifie cette épiphanie du visage ? Que la métaphore
elle-même s’est effacée ! Alors, le poète devient
ou redevient lui-même ; à cette condition, la
Mer devient ou redevient elle-même. Cette "condition",
Perse la désigne nommément : c’est la perte de l’ "or" ;
ou ce que nous avons appelé ici le "renoncement".
S’agissant de la Mer, ce qu’Amers déconstruit, c’est par
conséquent ce que Debussy y avait introduit - la sectio aurea
: le contrôle, par le Nombre d’Or ou la Divine Proportion.
Entendons-nous bien : il n’est pas question pour Saint-John Perse de disqualifier
la symbolique de l’or, ni la numérologie sur laquelle elle repose
depuis le Moyen Age ; il n’est nullement nécessaire non plus de
mettre entre parenthèses les notions que la morphologie des fluides
a pu nous inculquer concernant l’économie de la spirale. Mais ce
qui ressort de la dernière proposition d’Amers, et qui est
proprement irréfutable, c’est la précarité de nos
prises et la finitude de nos structures, face au maëlstrom
de l’Etre. La moindre des tempêtes ne suffit-elle pas à nous
désarmer ? Face à la mer, tout ce que nous éprouvons
ne se résume-t-il pas en ce "contact nu et aveugle avec l’autre"
dont un philosophe-poète, Jean Wahl, avait jadis évoqué,
en termes de feu, le mystère ?
Appliquées à l’œuvre entier de Perse, ces considérations
rééditent, au moins à grands traits, une esthétique
du sublime ; ce qui pourrait bien nous renvoyer à Burke et à
Kant… Références d’autant plus vraisemblables qu’elles font
contrepoids, si l’on peut dire, à une pensée comme celle
de Nietzsche, dont Perse, on le sait, s’était senti proche au départ,
mais par rapport à laquelle il n’avait pas tardé à
revendiquer – au nom de l’Art – une attitude de défi : Nietzsche
était-il allé jusqu’au bout de sa décision de rompre
avec le nihilisme des faibles ? Dans sa Note pour un écrivain
suédois sur la thématique d’"Amers", écrite
à l’intention de Lindegren et publiée en 1959 à Stockholm,8
le poète avait redit son souhait de "mener à la limite de
l’expression humaine cette vocation secrète de l’homme, au sein
même de l’action, pour ce qui dépasse en lui l’ordre temporel".
Et d’ajouter ceci : "Si j’étais métaphysicien, j’accepterais
allégrement l’illustration du mythe de Shiva…" (p. 571) – Comment
en effet interpréter ce retour sur soi qui se veut dans le même
élan une élévation vers le Sacré, si ce n’est
en tablant sur ce qu’il faut bien se résoudre à appeler une
"expérience métaphysique" ? – Mais le rôle de Shiva
n’en est que plus décisif. Car chaque fois que Saint-John Perse
mentionne Shiva, c’est à lui-même qu’il renvoie. Lors
d’un entretien avec Mireille Sacotte (entre 1971 et 1973, aux Vigneaux),
il a expliqué comment sa nourrice de la Guadeloupe – une Indienne
shivaïte – le fit agréer, à la mort du grand prêtre
de la communauté bouddhiste à laquelle elle appartenait,
comme l’enfant dans lequel le dieu Shiva allait se réincarner au
cours des cérémonies rituelles de l’an neuf : à l’âge
de trois ans, "le soir de la fête, complètement enduit de
safran, tatoué au front du trident shivaïque, juché
sur un trône porté à bras d’homme, il fut, lors d’une
grande procession nocturne, présenté aux fidèles"
(Mireille Sacotte, Saint-John Perse, 1991, pp. 34-35) ; et le rite
se répéta trois années durant…
Une seconde anecdote, comparable à celle-ci, et que Perse avait
plaisir à raconter, met en scène trois bergers mongols, qu’il
rencontra lors de son voyage au départ de la Chine, dans le désert
de Gobi, et qui se prosternèrent devant lui en croyant déchiffrer
sur son front le signe de "l’ajna, le chakra supérieur
du corps subtil, soit l’œil de la Sagesse réservé au Bouddha
et à ses émules" (M. Sacotte, p. 35). Si bien que, de la
Guadeloupe à la Mongolie, Perse a vécu – ou cru vivre
– sa propre identité sous les dehors d’un masque. On comprend
alors pourquoi, selon lui, la vérité du poète ne se
laisse approcher qu’en se démasquant, et en quel sens l’expérience
poétique doit être qualifiée de "métaphysique".
C’est que le modèle qu’elle prétend instaurer – antérieurement
à toute religion – est celui d’une prédestination
qui "dépasse l’ordre temporel" pour déboucher directement
sur une communion plénière avec le Sacré. Il est normal,
dans ces conditions, que l’image à laquelle Saint-John Perse tend
à s’identifier soit celle du shaman, de ce magicien/guérisseur
dont le verbe ne saurait être qu’obscur, dès lors que "sa
voie d’accès à la sphère du sens n’est plus la logique
des calculs abstraits mais l’expérience de la transe, la dépossession
de celui en qui parle un autre" (M. Sacotte, p. 185).
Ce sont toutes ces résonances qui confèrent son mystérieux
rayonnement à la parole "shamanique" de Saint-John Perse, telle
que l’a choisie Maurice Racol pour accompagner ses Juxtapositions.
La partition, du reste, se ressent de cette aura : si l’on prête
attention à la "transposition inverse" à laquelle s’est livré
le compositeur vis à vis du poète, on s’aperçoit de
la spécificité de la dette qu’a contractée le musicien.
En effet, rien ne permet de soupçonner a priori que les brefs mouvements
de l’œuvre de Racol aient été agencés en vue de correspondre
à un "programme" futur, à découvrir ou à
construire ultérieurement, lequel se serait ensuite incarné
miraculeusement en configurant les échantillons prélevés
dans Amers ; mais force est d’en tenir compte lors de l’écoute
: Maurice Racol a éprouvé, selon son propre aveu, la schize
du shaman, ou ce que Mireille Sacotte nomme "la dépossession de
celui en qui parle un autre" - et il est devenu une sorte de messager du
poète, il a fait de sa musique une véritable herméneutique
de la poésie ! Aussi écoutera-t-on l’enregistrement des
Juxtapositions
(que nous remercions Madame Juliette Racol d’avoir bien voulu nous confier)
en rapportant le caractère de recueillement
de l’interprétation
– le choix du tempo, la dimension "éteinte" des sonorités
fortissimo,
la douceur des nuances…- non pas à la stridence que donne à
entendre le texte persien si on le prononce, ou si on l’écoute intérieurement
; mais à la retenue qui sied à une véritable re-création.
Diffusion de l’enregistrement des Juxtapositions
(Maurice Racol)
Avec le compositeur que nous allons aborder maintenant, André Boucourechliev,
la démarche est très différente. Plutôt que
de se laisser piéger par la sémantique – ou, pour parler
comme Barthes, la "signifiance" – du texte, en tentant d’articuler en sons
le "récit", ou le "programme" de ce qu’énoncent les mots,
Maurice Racol avait choisi, en somme, de commencer par les sons : ses Juxtapositions
se voulaient au départ strictement auto-référentielles.
À la limite, les citations persiennes n’étaient pour lui
que des pièces rapportées… De manière plus classique,
Boucourechliev se déclare séduit par le texte, et entreprend
de le transposer. C’est ce que l’on entend d’habitude par une "mise en
musique" - à ceci près, qu’il ne
sera aucunement question, dans les Amers pour 19 instruments
(1973), de confier quoi que ce soit
à la voix. Par là, Boucourechliev renoue
avec la tradition du "poème symphonique", donc avec Liszt ou Richard
Strauss : le texte est présupposé, sans jamais apparaître
à l’audition. La musique est réputée se suffire à
elle-même, mais cette autonomie, pour le compositeur, ne se conquiert
qu’après coup, de façon que le droit à l’existence
sonore ne soit jamais tout à fait acquis. L’œuvre se voit condamnée,
par son créateur lui-même, à n’être que
par
procuration.
Ne s’agirait-il pas cependant de ce que Boucourechliev lui-même,
dans son livre paru chez Fayard en 1994, sur Le langage musical,
flétrissait à propos de la Symphonie fantastique et
de Lelio, à savoir l’attribution aux sons du "pouvoir d’évoquer
une réalité extérieure", pouvoir qu’il qualifiait
de "tout à fait illusoire" parce que "non seulement fallacieux,
mais aussi autoritaire", en ce qu’il visait à imposer arbitrairement
au public un "contenu" ? Pourtant, si les partitions de Berlioz "passent
à la postérité", elles le font "tout programme oublié"
: leur apparente inféodation à une démarche de "communication",
loin d’obérer "la qualité strictement musicale de l’œuvre",
joue au contraire "un rôle de première importance, celui de
libérer la forme de ses schèmes préformés"
(p. 167-168). Ainsi, il suffit de laisser le texte "à la stricte
place qui lui est assignée" pour "échapper à la mimésis
musicale, à toute tendance illustrative du sens du texte
(…). Une démarche extrême consisterait à le réduire
totalement au silence, à le retirer de l’œuvre, laissant en creux
l’empreinte de ses signifiants, comme l’a fait Heinz Holliger avec des
poèmes de Celan… Cette fascination des gouffres prive le musicien
de la poésie de Celan, mais apparaît, en l’occurrence, comme
une expérience aux limites, folle et irrésistible – demeurée
sans suite" (p. l6).
Il suffirait, dans la citation que je viens de proposer, de substituer
Saint-John Perse à Paul Celan, et Boucourechliev à Holliger,
pour que l’on obtienne une description plausible de la "démarche
extrême" à laquelle a cru pouvoir adhérer – dans l’ivresse
et l’angoisse à la fois – le compositeur des Archipels à
propos d’Amers. Parler de "folie" et d’"irrésistibilité"
peut sans doute paraître aujourd’hui légèrement excessif,
dès lors qu’il ne s’agit que de caractériser l’"expérience",
même "aux limites", que fut Amers en tant qu’"oeuvre ouverte".
Il faut toutefois se remémorer qu’à l’époque, la notion
même d’"oeuvre ouverte" - ou, pour reprendre le titre de l’ouvrage
d’Umberto Eco qu’André Boucourechliev avait traduit avec Chantal
Roux de Bézieux, l’opera aperta - sentait encore assez le
soufre pour qu’à vingt-cinq ans de distance, le musicien en ait
conçu la nostalgie, tout en cherchant à la justifier : "Si
ces formes ne se pratiquent plus aujourd’hui que rarement, elles laissent,
pour quelques compositeurs, une trace, d’ordre plus éthique qu’esthétique.
En plaçant l’œuvre sous le signe du probable plus que du définitif,
certains artistes auront voulu échapper au volontarisme du geste,
à l’autorité de l’assertion dirait Barthes, en tout
cas aux pièges de la rhétorique qui, si elle permet d’accéder
au sublime (ce qui n’est guère certain), le fait parfois au prix
d’une part de la liberté du compositeur, de l’interprète
et de la nôtre propre" (p. 72).
Qu’en est-il de cette "liberté", et en quoi permet-elle de défier
l’assujettissement à la "rhétorique" dans Amers ?
La méfiance à l’égard d’un "sens" préfabriqué
ou précontraint est en réalité une arme à double
tranchant. Si elle se traduit par l’accès de l’œuvre à une
relative "mobilité", c’est-à-dire à l’imprévisibilité,
celle-ci peut se concevoir en effet par la pratique "exclusiviste" d’un
choix qui, en éliminant tous les choix restants, reconduit le discours
sonore à sa forme, c’est-à-dire à son caractère
linéaire et donc rhétorique (telle est l’option de Boulez
: "domestiquer" le hasard). Mais si le créateur se garde d’exclure
la faculté, pour l’interprète, de miser au tout dernier
moment sans avoir prémédité tel choix plutôt
que tel autre, bref s’il exige de l’exécutant une spontanéité
absolument instantanée, le jeu n’est pas moins pipé. Par
excès de hasard ? Plutôt par lassitude ! On
a fait remarquer, à propos du Klavierstück
XI de Stockhausen, et aussi bien d’Archipel 4 de Boucourechliev
lui-même, qu’il est illusoire de réclamer du pianiste "qui
a travaillé des partitions aussi complexes dans l’agencement de
leurs structures et de leurs articulations internes (…) une sorte d’ingénuité
virginale lorsqu’il s’apprête à les exécuter en public
(…) Sa naïveté ne peut être que feinte ; dès lors,
elle ne saurait être qu’artificielle, donc inauthentique".9
Face à cette aporie, quelle stratégie Boucourechliev va-t-il
adopter ? En confiant à l’interprète, non seulement l’initiative
du déroulement d’ensemble des séquences sonores (c’est-à-dire
la fixation d’un fléchage temporel), mais le soin d’agencer l’ordre
d’apparition des sons au sein de chaque séquence, il l’oblige en
apparence à se mesurer directement au hasard, ce qui satisfait à
l’exigence de flexibilité. En revanche, la distribution des intervalles,
laquelle révèle un art consommé de la polarisation
harmonique d’un espace construit, est le fait du compositeur : le choix
premier d’un principe unificateur, en l’occurrence la constitution rigoureuse
et raffinée d’un répertoire d’intervalles dans lequel il
sera permis de puiser indifféremment parce que n’importe quelle
combinaison, vu le matériau dont elle use, sonnera comme il convient,
ce choix régit en profondeur notre écoute. Comme l’a suggéré
Bayer, l’espace ainsi frayé n’est pas "informel" au sens d’a-structuré,
il est mobile, car "kaléidoscopique" : "derrière la
constante diversité de la forme globale, on retrouve toujours la
constante identité des éléments de base qui ne cessent
de s’articuler et de se désarticuler de façon toujours différente,
décomposant et recomposant ainsi des figures toujours inédites"
(p. l73). Existe-t-il une métaphore plus parfaite du miroitement
à la fois intime et infini des vagues ?
L’"ouverture", si souvent présentée par les zélateurs
du formalisme comme une démission du compositeur, est donc tout
à fait capable d’offrir à ce dernier – pour peu qu’il la
travaille…–
l’occasion de transférer l’intrigue ou la narrativité
hors des arcanes de l’œuvre, jusqu’à la sémiotisation intégrale
des contextes. Cela permet d’élargir les structures initiales
en les projetant à même le monde, au lieu de se contenter
de les rabattre sur quelques-unes des circonvolutions du cerveau humain
; l’enjeu est un mythe ad extra. – Mais n’est-ce pas à une
tentative homologue que nous a fait assister le Perse des Amers
? Dans ces conditions, les cinq Archipels, dont la composition s’est
étagée de l967 à l971, s’ouvraient vers un sixième
Archipel, celui de l973, lequel s’est ouvert à son tour sur le poème
de Saint-John Perse avec une ferveur telle, qu’il ne pouvait pas ne pas
lui emprunter son titre !
La pièce de Boucourechliev, qui témoigne, sur le plan des
timbres, d’une extrême somptuosité – les l9 instruments sonnent
comme un grand orchestre -, mais aussi d’une remarquable densité
et compacité d’écriture, a été imaginée,
comme l’atteste le graphisme, à partir de l’intuition de la circularité
et du caractère océanique d’Amers. Car l’extraordinaire
portulan que l’auteur a dessiné, loin de s’enliser dans un quelconque
statisme, se fait fort de restituer, pour le regard, la rotation à
laquelle procède le poème, tout entier ouvert sur la mer,
dans la Dédicace par laquelle Perse le referme sur lui-même
: ce faisant, Boucourechliev a ciblé dans l’unique espace de sa
partition l’équivalent le plus fidèle possible de la "forme
- toupie" d’Amers, en transférant sur sa feuille, comme Mallarmé
l’avait fait sur la double page centrale du Coup de dés,
le spectre du mouvement tourbillonnant de l’Un, en train de pivoter sur
son moyeu.
Et de même que Saint-John Perse avait tenu à répartir,
à travers la stratigraphie de son poème, les divers attendus
sémantiques de son titre – Amers, comme l’a relevé
Mireille Sacotte, "contient", entre autres, l’amour (au singulier)
et les mers (au pluriel) ; aussi l’œuvre déploie-t-elle sans
trêve d’innombrables prolongements, en réponse à la
polysémie quasi inépuisable des assonances virtuelles… –
de même André Boucourechliev, fidèle à son idéal
d’explosion des structures élémentaires, expédie
méticuleusement tous azimuts le matériau que contiennent
les "réservoirs" (pour ne pas dire les phylactères !) auxquels
les musiciens sont priés de venir se ravitailler. Et à la
minutie du travail d’inscription graphique fait écho le caractère
extrêmement strict des instructions fournies par le compositeur,
lequel, en différenciant scrupuleusement les paramètres,
a permis aux exécutants de redécouvrir leurs instruments
à la faveur des mixages à négocier. Le trait majeur
de l’écriture est peut-être de se soustraire à la modélisation
d’"états de choses" tout faits, ready-made, en leur substituant
des empiétements ; ou si l’on préfère, Boucourechliev
se détourne – pour parler mathématiques à la façon
de Daniel Parrochia – de toute conception "ensembliste" (à la Bourbaki),
c’est-à-dire d’une configuration axée sur la théorie
des "groupes", afin de privilégier la topologie des mélanges,
conformément à l’esprit de la "méréologie"
de Lesniewski. Car dans Amers, dont la richesse sonore est fascinante,
les figures font en quelque sorte tache d’huile ; on peut "étaler"
d’un "amer" à l’autre… Impossible, bien sûr, de tout jouer
: le chef dirige moins qu’il n’oriente les rencontres, les
fusions et les transfusions ; jamais nous n’entendrons tout, et
pourtant tout est là, sur cette page…
Mais j’aimerais en savoir plus ! Jadis, André Boucourechliev m’avait
parlé de cette partition, à laquelle il a longtemps songé
et travaillé ; aussi vais-je me tourner vers celle qui le représente
ce soir devant vous. Madame Jeanne Boucourechliev, puis-je vous demander
de nous éclairer sur les tenants et aboutissants d’Amers
?
Intervention de Madame Boucourechliev
Je peux vous donner d’abord la définition d’Amers
qu’André Boucourechliev a rappelée dans la notice de cette
œuvre : "Ces amers, signes reconnus dans l’inconnu, repères immobiles
dans la mouvance. À travers eux, par relèvements instantanés,
se reconnaît le lieu, se découvrent le péril et la
passe, se cherchent les eaux favorables, se trace la route libre".
C’est dire qu’en effet, comme l’a dit notre ami Daniel Charles, tout est
écrit. Il n’y a pas d’aléatoire.
Il y a simplement la possibilité de construire à chaque fois
un parcours qui diffère ; et par conséquent, chaque note
doit être susceptible de combinaisons différentes. La partition
se lit circulairement, le chef commençant son exécution
dans le secteur ("dans le cadran", dit André Boucourechliev) qu’il
choisit instantanément avec des signes conventionnels qui s’adressent
aux exécutants. Et voici ce qui est leur carte marine.
Il faut dire que cette œuvre, qui est très aimée de ceux
qui la connaissent, est en fait le résultat d’un échec. C’est
la conclusion de l’histoire d’un long désir, d’une rencontre, d’un
échec et d’un hommage.
En effet, André Boucourechliev, qui aimait beaucoup la poésie
– il était d’ailleurs polyglotte et pratiquait la poésie
dans plusieurs langues – a rêvé, à un moment donné,
du texte d’. Il en a rêvé comme d’un texte dont il emprunterait
le verbe.
La première ambiguïté m’est apparue quand j’ai rejoint
André BouAmerscourechliev à New York, où il se trouvait
en l964. J’ai vu sur son piano un grand carton, et sur ce carton, épinglés,
des fragments d’Amers. Et apparemment, il rêvait, à
ce moment-là, de faire une œuvre avec des "éclats" du texte
de Saint-John Perse. Mais il n’a pas poursuivi ce propos jusqu’à
son terme.
Varèse lui avait donné une recommandation chaleureuse pour
Saint-John Perse – si différents qu’ils fussent, les deux hommes
étaient extrêmement amis et confiants l’un dans l’autre –,
et André a fait le voyage de Washington, assez impressionné
de rencontrer le maître. Ils se sont plus, ils se sont convaincus,
et André Boucourechliev est revenu avec ce volume, offert
par Saint-John Perse et dédicacé ainsi : "Pour André
Boucourechliev, en toute certitude, ma profonde sympathie".
La certitude était optimiste. Elle s’est révélée
trompeuse. Il faut dire tout de suite qu’Amers date de neuf ans
après cette rencontre ! Dans l’intervalle, André Boucourechliev
était rentré à Paris, et il s’était attaqué
aux fameux Archipels ; et ce travail était un travail de
composition d’œuvres qui n’étaient ni aléatoires, ni incomplètes.
"Tout est écrit", se plaisait-il à dire. Et je l’ai entendu
me dire après une exécution : "Au fond, mes interprètes,
ils n’ont aucune liberté !"
Mais quand on pense à la définition des Amers, quand on voit
la partition, il est évident que les interprètes ont une
liberté, une liberté créatrice ; et elle est bien
reconnue comme telle. Les écrits de Boucourechliev sont absolument
formels sur ce point : il considère que la musique n’existe que
s’il y a un compositeur, des interprètes, des auditeurs, et que
chacune de ces catégories est investie d’une part de la création.
Quoi qu’il en soit, André Boucourechliev ne perdait pas de vue Amers,
et se trouvait pris par le verbe de Saint-John Perse.
Il était extrêmement sensible à la prosodie, au point
d’avoir composé en l984 une œuvre que vous connaissez sans doute,
Daniel Charles, Lit de neige, pour soprano et dix-neuf instruments,
dans laquelle il explore la prosodie allemande et française à
partir d’un poème de Paul Celan et de sa traduction par André
du Bouchet. Peut-être faut-il comprendre qu’il ait considéré,
à ce moment-là, que les "éclats" étaient chose
impossible, et que le verbe devait avoir la prééminence ?
Toujours est-il qu’à l’époque où il s’occupait d’Amers,
à partir de l964, il eut à un moment donné l’impression
qu’il ne pourrait pas se soumettre au verbe de Saint-John Perse, parce
que ce dernier lui imposait un type de musique dont il ne voulait pas :
une musique de la phrase, une musique oratoire dans une certaine
mesure, laquelle ne correspondait pas du tout à son esthétique.
"Non, disait-il, je ne pourrais jamais écrire "sur" une telle poésie,
je ne pourrais écrire tout au plus qu’une cantate à la française…".
Et si ce n’était pas ce qu’il avait l’intention d’écrire,
c’est qu’il redoutait d’avoir à trahir, de cette façon, la
modernité de Saint-John Perse.
Bref, il était aussi extrêmement tourmenté. Car Saint-John
Perse, chaque année, prenait des nouvelles de cette œuvre promise.
Chaque fois qu’il venait en France, il passait par Paris ; et traditionnellement,
il y avait un déjeuner auquel André était convié
; à l’heure du café, très discrètement, Saint-John
Perse prenait André en aparté, et lui posait la question
fatidique : "Alors, mon cher ami, où en sommes-nous ?". Saint-John
Perse désirait que cette œuvre fût réalisée,
et cela rendait André tout entier malheureux…
Après plusieurs années, il a eu le courage de lui écrire
que pour l’instant, il ne pouvait que composer une œuvre instrumentale,
dont il souhaitait que le titre fût emprunté à Amers,
et dont il lui demanda d’accepter qu’elle lui fût dédiée.
Et Amers devint cette œuvre qui ne contient pas un mot de Saint-John Perse
– mais qui représente, je crois, véritablement un hommage,
essentiellement un hommage.
J’ai apporté ce livre, qu’avait dédicacé Saint-John
Perse, parce qu’on le voit truffé de notes, qui sont des notes d’un
André assoiffé de poésie, d’un André absolument
insatiable, qui a parfois coché tel ou tel passage en entier. On
peut se demander combien de temps aurait duré l’exécution
d’une œuvre qui aurait sinon "mis en musique", du moins pris effectivement
en compte tous les passages qui ont fasciné le compositeur André
Boucourechliev.
Diffusion de l'enregistrement des
Amers,
d'André Boucourechliev
Je remercie très vivement Madame Boucourechliev de nous avoir offert,
avec cette présentation d'une œuvre absolument fascinante, de quoi
méditer sur un art auquel André a su conférer ses
lettres de noblesse – l'art de rendre à un poète l'hommage
le plus juste qui se puisse imaginer, sans pour autant s'astreindre à
le "mettre en musique", au sens habituel. Cependant, s'il est vrai que
c'est en esprit qu'André Boucourechliev a su aborder Saint-John
Perse, l'audition de la bande nous a confirmé que cet "esprit" contient
chez lui, à l'instar de ce qu'énonce le vocable Geist
en
allemand, plus que la "spiritualité» telle qu'on l'entend
en général. Sa musique dépasse,
déborde
littéralement, par la richesse de ses timbres et de son agogique,
les catégories de l'indicible ou de l'ineffable, familières
aux esthéticiens.
On peut donc faire état de manière légitime, me semble-t-il,
de ce que je serais tenté d'appeler la matérialité
du Geist persien. Et il n'y a rien de surprenant dans le fait qu'une
œuvre aussi foisonnante qu'Amers n'ait cessé d'inspirer,
jusqu'à aujourd'hui, des compositeurs extrêmement dif-férents
– ainsi que des compositrices : je songe à la finlandaise
Kaija Saariaho, que nous ne sommes malheureusement pas arrivés à
contacter ; et aussi à Tona Scherchen, laquelle, par miracle, séjourne
ces temps-ci à Villeneuve-Loubet – et que voici.
Ce que Tona Scherchen a cherché
(et trouvé !) dans Amers, c'est en effet – elle vous l'expliquera
elle-même – une énergie qu'elle qualifie de "cosmique", et
au sein de laquelle un poète comme Saint-John Perse évolue,
estime-t-elle, tout naturellement. La musique, telle qu'elle la
vit, se doit donc de nous aider à nous fondre avec une telle énergie,
à laquelle participent simultanément "la respiration de la
voix humaine" et "les vagues de l'Océan" ; l'idéal consiste
à "se noyer dans le Tout".
Mais pour comprendre ce que peut signifier pour elle un tel idéal,
il faut en situer l'émergence dans le contexte précis de
ce qu'elle a vécu. Sa mère, la compositrice chinoise Hsiao
She-sien, avait épousé l'un des chefs d'orchestre les plus
illustres du XXe siècle
: Hermann Scherchen. D'origine juive lithuanienne, celui-ci avait fui le
nazisme en prenant la nationalité suisse ; communiste, il conduisit
sa famille en U.R.S.S., puis en Chine populaire, où Tona résida
de 1950 à 1960 et apprit la musique traditionnelle (Conservatoire
de Pékin, puis Académie de Musique de Shanghaï). Il
fonda à Gravesano, dans le Tessin, le premier studio de musique
électronique d'Europe : Tona y suivit son enseignement (1960-61),
avant de travailler au Mozarteum de Salzbourg avec Hans Werner Henze (1961-63),
au Conservatoire de Paris avec Olivier Messiaen (1963-66), puis à
Vienne avec György Ligeti (1966-67). Après avoir complété
son cursus studiorum en ethnologie, ethnomusicologie et psychologie,
elle se rendit aux Etats-Unis, puis à Paris, où elle devint,
vers la fin des années 70, productrice à la Radio. Sa carrière
musicale s'est en fait déroulée sur deux plans à la
fois, selon qu'elle écrivait des pièces instrumentales "à
l'ancienne" ou élaborait des installations, des sculptures sonores,
des films, des spectacles audio-visuels. Et d'une façon générale,
la "question sans réponse" – pour parler comme Charles Ives – que
son œuvre n'a cessé de débattre, et qui conditionne l'ensemble
de sa création, a trait au dualisme culturel qui a pratiquement
affecté toute son existence, à la fois, et dès l'origine,
partagée entre Orient et Occident, et ouverte sur une infinité
de possibles.
Intervention de Madame Tona Scherchen10
L'œuvre dont trois fragments vous seront diffusés,
composée à Paris en 1981-1982, a été créée
à la Radio en 1983. Intitulée Eclats obscurs, elle
consiste essentiellement en une déclamation du texte de la Strophe
II d'Amers, pp. 281-283 de l'édition de la Pléiade,
Du
Maître d'astres et de navigation, c'est-à-dire de l'une
des pages les plus célèbres de Perse :
Ils m'ont appelé l'Obscur, et mon propos était de mer.
(…)
Ils m'ont appelé l'Obscur et j'habitais l'éclat.
Elle fait appel, en dehors de la voix du récitant (enregistrée
par Dominique Levert), à une voix de soprano (en l'occurrence, celle
de la cantatrice Yumi Nara), à un violoncelliste (Marc Dobrinski),
à un pianiste (Jean-Louis Valero), et à une partie de percussion
(jouée par Tona Scherchen). L'auteur a gravé en outre une
bande magnétique d'une durée totale de 50', laquelle donne
le fond sur quoi s'enlèvent les interventions des solistes.
Selon Tona Scherchen, le propos du musicien, face à un texte comme
celui de cette Strophe, ne saurait être que d'amplification
et d'approfondissement vis-à-vis de ce qui a, déjà
sur le plan musical, été esquissé (et, à son
niveau, réussi) par le poète. Il convient par conséquent
(et avant tout) de respecter les intentions du poète, en demeurant
fidèle à la proto-partition qu'il a modelée.
Cela dit, le compositeur ne prétend nullement imposer une
grille intangible aux solistes. Loin d'écrire intégralement
ce qui est à jouer, il se contente de suggérer par phrases
brèves et symboles épars ce qui, lors de l'exécution,
devra être repris et souligné ou développé,
afin de laisser pressentir, ou au contraire de prolonger, ce que le poète
a tenu à initier. Il s'agit donc d'interpréter librement,
et plusieurs exécutions ne donneront pas nécessairement un
résultat identique. Néanmoins, la bande-fond est gravée
une fois pour toutes, et l'ensemble, une fois la séance terminée,
est devenu fixe. L'auteur ne voit pas ici de contradiction majeure.
En effet, la situation est celle d'une musique qui s'écoute en allant
se noyer dans une totalité dont il devient possible de ressentir
presque inconsciemment les changements et la vibration, mais qui est non
moins porteuse du calme et de l'immuabilité du cosmos. Le modèle
de Saint-John Perse, celui des sons et volutes de l'océan, fait
ressortir la richesse ponctuelle et volubile d'un multivers humain qui
inscrit les jeux de chaque moment sur un registre d'intervention pré-composé.
De même, à l'époque où la partition d'Eclats
obscurs a vu le jour, l'auteur s'attachait à inventorier les
ressources de la Section d'Or ; il explorait les diverses modalités
de la spirale, c'est-à-dire de la mobilité et de l'immobilité
de la vague.
Conformément à cette perspective, le texte de la Strophe,
récité en son entier, a été divisé en
trois moments distincts ; les interventions de Yumi Nara se déroulent
dans les interstices, c'est-à-dire dans les parties "ouvertes",
entre les moments – ou, si l'on préfère, dans les passes
(et pauses) qui se prêtent à une libre navigation (pour ne
pas dire : à une errance).
Diffusion de l'enregistrement d'Éclats
Obscurs
Les Eclats obscurs, tels que les faisait miroiter Tona Scherchen
voici vingt ans, n'évoquent-ils pas les vitraux composés
par Soulages pour l'Abbatiale de Conques ? Leur propos est, me semble-t-il,
de laisser passer une certaine lumière. J'ai mentionné,
en présentant Tona, son goût pour les fêtes "son et
lumière". L'un des spectacles les plus étonnants qu'elle
ait imaginés, le Between réalisé à Lille
en 1986, comportait une chorégraphie lumineuse. "En correspondance,
disait-elle, et synchronisée à l'évolution de la masse
sonore en mouvement, la lumière fait partie intégrante de
la partition (…) : signaux dans la brume, étoiles, instants de nuit,
lumières qui passent. Ce travail de lumières en mouvements
simultanés ne représente pas une illustration de la musique,
mais plutôt un mariage son-lumière, avec leurs différences,
leurs corrélations. Considérés abstraitement, tous
deux sont phénomènes d'énergie : ils se manifestent
sous forme de vibrations d'ondes cycliques se propageant à travers
l'espace et le temps". – Or la partition, pour un tel mariage, est la même.
Elle
reste abstraite, et à la limite elle est inutile. C'est, en
revanche, à la recherche de ce qui rassemble en deçà
des ressemblances et des dissemblances, qu'une gnose non-dualiste est
possible. Et l'art est – parfois – une telle gnose. Entre texte et musique,
il se peut donc que règne – parfois – la non-dualité.
Cependant, il existe mille façons d'y accéder. Nous n'avons
exploré que trois des chemins qui ouvrent sur les Amers.
Et sur Anabase, dont nous avons parlé au début, peu
a été dit. Or après Karl-Birger Blomdahl, des musiciens
de talent se sont intéressés de fort près à
cette œuvre, et l'un d'entre les plus jeunes, François de Orador,
a choisi de composer, sur les deux Chansons qui ouvrent et ferment
le grand poème de 1924, de quoi faire rebondir l'écriture
chorale du XXe siècle finissant. Cela lui a valu le Prix
Ohana.
On pourrait tenter de synthétiser l'entreprise de François
de Orador en lui empruntant la question-clef qu'il a lui-même formulée
: comment se conduire avec un poète qui vous interpelle dans sa
langue ? Quand on n'appartient pas à la langue que parle
le poète, et que pourtant on est partie prenante dans l'élocution
qui "matérialise" le langage pour recueillir la musique des mots,
alors on commence à saisir qu'être trop dans la langue,
c'est n'être pas dans la musique ; les deux Chansons de
Saint-John Perse témoignent, dans le traitement si raffiné
que leur réserve François de Orador, du coefficient d'étrangeté
que la langue maintient et préserve pour elle-même – comme
s'il s'agissait pour elle de souffler, de soupirer, ou même de respirer
pour simplement survivre. Etre "dans" ou être "hors" la langue, voilà
une nouvelle (et peut-être même une très ancienne) dualité,
qu'il faut apprendre à surmonter, comme tout à l'heure on
parlait de surmonter le dualisme de l'Orient et de l'Occident !
Diffusion de l'enregistrement des deux
chansons de l' Anabase, de Francois de Orador
La démarche de François de Orador est d'une délicate
subtilité qui force l'admiration, et elle se traduit, quand on ouvre
la partition, par des notations d'une simplicité qui laisse songeur.
Quand il énonce, par exemple à propos des notes en croix
que, même parlée, la voix doit rester sensible à l'environnement
harmonique, l'enjeu soudain se fait immense : ce qui est, instamment mais
avec la plus grande douceur, demandé à la langue parlée,
c'est d'être diaphane ; ouverte, donc, à son propre
devenir, au galbe de sa propre énonciation, au rythme de sa propre
auto-référence.
Enfin, comme l'enregistrement des
commentaires que François de Orador a effectivement donnés
sur son œuvre s'est révélé défectueux, je lui
ai demandé, pour terminer, d'en livrer à nouveau, très
brièvement et par écrit, la teneur. On voudra bien par conséquent
trouver ci-après la page qu'il a bien voulu rédiger en ce
sens, et je le prie de bien vouloir trouver ici l'expression de ma reconnaissance
et de mon admiration.
Daniel CHARLES
Présentation de "Deux chansons
de Saint-John Perse"
par François de Orador
"Lorsque j’ai écrit ces “2 chansons de Saint-John Perse”, je souhaitais
alors adosser une musique à la langue française. C’est un
choix. Car la musique peut être liée à d’autres langues
bien sûr, à d’autres rythmes comme ceux du corps dans la danse
ou dans la prière.
L’idée était au fond assez simple : “chanter en français”.
Pour cela, il fallait que cette langue soit présente de façon
tangible, disons en acte dans la musique même. Les deux poèmes
de Saint-John Perse, la chanson inaugurale et la chanson finale de Anabase,
sont ici retranscrits fidèlement. Ils figurent au premier plan et
occupent toute l’étendue de l’œuvre (d’une durée modeste
: environ 11’).
Il importait de privilégier une écriture syllabique en évitant
notamment les contrepoints risquant d’emmêler les vers, en utilisant
avec prudence les effets d’écho pour ne pas perdre les voix, en
ne répétant une séquence que pour souligner ou rehausser
un aspect du poème.
J’ai essayé de peser sur la langue d’une façon appropriée,
en recherchant une intensité musicale en adéquation avec
le poème. Pour cela, j’ai tenté d’éviter ce qui me
semblent être deux écueils majeurs. Le premier consiste à
faire coïncider systématiquement l’accent tonique majeur avec
la valeur longue, l’accent mineur et les syllabes atones étant alors
dévoués aux valeurs brèves. Le second consiste à
freiner le débit de l’énoncé en aggravant l’intonation
à la finale juste avant de reprendre son souffle, l’exclamation
apportant par ses éclats un peu de variété.
J’ai employé enfin un style vocalique car c’est le propre du rire
(l’allégresse) comme d’ailleurs celui des pleurs (la douleur) ;
mais là encore je ne l’ai traité qu’avec parcimonie pour
ne pas risquer de rompre l’architecture des poèmes.
En somme, ce qui est en jeu ici, c’est l’idée d’un “dire le poème
à haute voix”. Une idée stylisée, bien sûr,
puisque ce “dire” est en fait chanté, que cette “voix haute” est
en réalité un chœur de chambre à douze voix (3 sopranos,
3 altos, 3 ténors, 3 basses).
J’ai voulu, ce faisant, rendre hommage à mes maîtres de l’école
française de musique.
Je vous remercie de m’avoir écouté.
1Daniel
Aranjo, Saint-John Perse et la musique, J.& D. Editions, Pau, 1988,
p. 544.
2Cf.
le quotidien Svenska Dagbladet, 13 décembre 1956.
3Saint-John
Perse, Discours de Florence, In, Œuvres Complètes, Bibliothèque
de la Pléiade, N.R.F., 1972, p. 457.
4Cf.
Actes du Colloque l’Idée musicale publiés sous la direction
de Michaël Lévinas, Presses de l’Université de Vincennes,
1994 pp. 111-124.
5Ibid.,
p. 124.
6Ibid.,
p. 122-124.
7Saint-John
Perse, Œuvres Complètes Bibliothèque de la Pléiade,
p. 385.
8Ibid,
pp. 569-571.
9Francis
Bayer, De Schönberg à Cage, Editions Klincksieck, 1981, p.
l68.
10Essai
de résumé par Daniel Charles, d'après ce que la bande
magnétique a permis de restituer. |