| Clio en Afrique | n°5, printemps 1998 |
Ce travail est l'histoire du regard porté sur un ensemble de populations d'Afrique australe par d'autres populations - européennes. - L'histoire de ce que ces dernières ont aperçu ou vu, compris, deviné, de ce qu'elles ont dit et écrit au sujet des premières, des hypothèses qu'elles se sont cru autorisées à émettre, des certitudes qu'elles ont transmises aux générations suivantes, des actions qui en ont découlé, des remises en question, des changements d'opinion. Il s'agissait en somme de faire l'histoire d'une représentation, celle des Khoisan, entre la fin du XVème siècle et la fin du XIXème siècle.
Les Khoisan (terme forgé par la réunion des termes de Khoikhoi - ou " Hottentots " - et San - ou " Bochimans ") apparaissent, vus d'aujourd'hui, comme un ensemble de populations anthropologiquement, culturellement, linguistiquement homogènes, dotées de caractéristiques propres, et traversées de césures qui définiraient des sous-groupes également bien distincts. Ces sociétés, et en particulier les Khoikhoi, éleveurs qui habitaient, entre le XVème et le XVIIIème siècle, les côtes du Cap de Bonne-Espérance, furent parmi celles les plus souvent décrites par les voyageurs se rendant aux Indes orientales. Ces derniers, dans les descriptions qu'ils ont laissées, n'ont cessé de mettre l'accent sur les pratiques jugées les plus barbares (infanticide, ablation de membres ou d'organes...) et sur les traits physiques les plus saillants (stéatopygie, macronymphie). Aujourd'hui encore, les Khoisan jouissent d'une image de populations culturellement arriérées : c'est particulièrement vrai des Bochimans, ou Bushmen. Or, l'objet de cette thèse était précisément de montrer comment ces représentations, ces catégories en fonction desquelles sont pensées ces populations, se sont construites.
L'image des Khoisan, en somme, a une histoire, qui peut s'énoncer comme la succession des opérations qu'elle a subies : sélection de certains motifs parmi d'autres au sein des sociétés observées, superposition d'images empruntées à d'autres régions du monde ou à d'autres registres, retouches en vue d'atténuer ou d'augmenter tel ou tel trait, etc. C'est l'ensemble de ces processus que j'ai tenté de mettre en évidence et d'étudier, depuis la première rencontre entre ces Africains et les Européens, jusqu'à la stabilisation de l'image.
S'agissant de faire l'histoire d'une représentation, il fallait éviter, autant que possible, l'écueil positiviste qui eût consisté à dire, une fois pour toutes, qui étaient réellement les Khoisan, et à se contenter par la suite de mesurer le différentiel créé par ce que les multiples auteurs européens avaient vu ou cru voir. Certes, mes sources sont parfois les mêmes que celles utilisés par les historiens intéressés à l'histoire des Khoikhoi, comme Richard Elphick, auteur de Kraal and Castle (1977). Mais ma démarche consistait précisément à ne pas considérer ces sources dans leur fiabilité, fût-elle problématique, mais en tant que discours dont il était possible et utile d'étudier la production, la transmission et la signification à l'intérieur de l'espace européen .
En m'engageant dans cette voie, j'ai misé sur le fait qu'il était possible d'étudier les discours sur les Khoikhoi, qui ont existé , de la même façon que l'on peut étudier la production et la circulation de discours portant sur des événements inexistants, comme la guérison des écrouelles (Marc Bloch, 1924) ou le complot aristocratique de 1789 (Georges Lefebvre, 1932). De même que Carlo Ginzburg, dans Le juge et l'historien (1991), s'attache à mettre en évidence les vices logiques de la procédure judiciaire à l'encontre de Sofri, sans refaire l'histoire des faits qui lui sont reprochés, ma démarche consistait à démonter et à comprendre les mécanismes internes d'un regard qui possède son histoire, sans instruire l'histoire sociale ou politique des Khoikhoi ou encore l'histoire des identités des groupes khoisan considérés.
Cette distanciation est méthodologique. Elle ne revient pas à instituer une dichotomie entre une vérité solidement factuelle et des discours forcément décalés, comme si la réalité sociale n'était pas elle-même une somme de discours changeants, sur lesquels réagissent, entre autres, les discours des voyageurs aussi bien que ceux, d'ailleurs, des anthropologues ou des historiens. Mais dans ce travail, mon terrain est un terrain résolument européen et non pas africain. Et s'il fallait mener des enquêtes de terrain, c'était dans les bibliothèques, les musées, les académies des sciences, lieu de conservation d'une mémoire proprement occidentale.
Cette histoire ne se déroule pas sur une scène unique. L'image de ces Africains se façonne lors des contacts sur la plage, à bord des navires, dans les cabinets de lecture, dans les ateliers des graveurs, mais également dans ces lieux plus improbables que sont les tavernes, les cabinets de curiosités, les rues du Cap après la fondation de la station néerlandaise. En chacun de ces lieux, qui sont autant de points de contact, l'image se forme et se transmet d'un même mouvement. Certes, ces lieux ne sont pas tous aussi faciles d'accès pour l'historien. À l'instar d'Alain Corbin, dans Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, ce sont parfois des paysages, des ambiances qu'il a fallu recréer, avec le souci de démêler le possible du probable.
Aucun des lieux fréquentés ne pouvait être tenu pour le lieu d'énonciation d'une forme plus parfaite, plus complète du discours sur les Hottentots. Cette histoire se déroule sur de multiples scènes, qui s'éclairent simultanément ou successivement, offrant ainsi la représentation d'actions qui n'ont lieu ni dans la même sphère ni dans la même temporalité. Selon les époques, cependant, telle ou telle scène se trouvait plus longtemps éclairée qu'une autre. Les acteurs que l'on y voit évoluer ne sont que rarement les Africains eux-mêmes. Par définition, pourrait-on dire, ils n'ont pas la maîtrise de leur image. Passifs, réifiés, comme on l'est toujours sous le regard d'un autre, a fortiori lorsque ce regard se fait insistant, ils n'ont fait que susciter des discours. Dès lors, les acteurs de cette histoire sont, au gré du contexte, les auteurs de récits de voyages, les résidents blancs du port du Cap, des historiens, des poètes, des polémistes, des philosophes européens qui n'ont jamais posé le pied en Afrique, enfin des naturalistes et des anthropologues.
Le choix d'éclairer telle ou telle scène devait dépendre, en définitive, des lieux où se trouvaient les principaux spectateurs de cette image. Puisqu'il s'agissait de faire l'histoire d'un regard, il fallait saisir, à tout moment, d'où il venait, quelles étaient ses qualités et son intensité. Les Hottentots n'ont pas toujours suscité le même type de discours, n'ont pas toujours rencontré le même écho, n'ont pas toujours intéressé le même public. En fait d'histoire d' une représentation, c'est l'histoire de représentations multiples qu'il a fallu entreprendre, à charge de démêler les cordons par lesquels elles se rattachaient les unes aux autres. Ce travail s'est donc fixé pour objectif de braquer le projecteur sur les discours qui, à un moment donné, ont occupé une position de centralité - quitte à élargir autour d'eux le halo. Ce n'est qu'au prix de ces choix conscients que l'on peut faire émerger du chaos des sources les linéaments d'une véritable histoire de cette figure décisive qu'est le Hottentot dans le regard de l'Occident.
Un soin tout particulier a été mis à repérer les modes de transmission de l'information, à en mesurer la déperdition, à en comprendre les transformations, à saisir les enjeux de ses reformulations. A cet égard, j'ai voulu prêter une attention particulière, selon le voeu de Michèle Duchet en conclusion de son Anthropologie et histoire au siècle des Lumières (1995, p. 477), aux problèmes de diffusion de l'information. Ce n'est pas tout de savoir qu'un discours a été émis, qu'une escale ou un séjour au Cap, par exemple, a donné lieu à un récit. Encore faut-il savoir qui l'a lu ou a pu le lire, à quelle date, sous quelle forme. Lorsque des indices, si minces soient-ils, le permettaient, j'ai essayé d'apprécier ce qui avait le plus marqué le lecteur, d'évaluer son temps de pause devant telle ou telle illustration du livre qu'il avait en mains. J'ai aussi tenté, à partir d'allusions, de traces minuscules, de suivre ou de reconstituer les parcours non visuels de l'information. C'est même l'un des enjeux de ce travail que de montrer que la transmission des savoirs et des représentations en provenance des mondes exotiques, trop souvent pensée en termes de plagiat littéraire, s'inscrit aussi dans le registre de l'oralité, dans des traditions dont on peut suivre les résurgences de texte en texte.
A partir de la fin du XVème siècle, date de la première rencontre entre Khoikhoi et navigateurs portugais, se dessine, au gré des escales et des altercations, une image qui se transmet aux autres nations européennes. Le chapitre 1 insiste sur la survivance de figures classiques et médiévales dans le premier regard porté sur ces Africains, d'abord impensables. Il montre aussi à quelles transfigurations de l'image conduit le massacre de la flotte portugaise par les Khoikhoi en 1510. Sont étudiés les textes portugais de la période (dont Barros...), ainsi que le chant V des Lusiadas du poète portugais Luis de Camões (1572), qui révèle le rôle qu'occupent les Khoikhoi dans cette grande épopée d'une nation européenne.
Le chapitre suivant est une étude sur la constitution du regard européen, à l'heure de la banalisation des voyages vers l'Orient. Je me suis notamment attaché à suivre les filières de transmission des savoirs et des représentations entre Lisbonne et quelques autres points de l'Europe, comme Venise, Bruges ou Augsbourg. Il apparaît que cette transmission, erratique, dépend pour beaucoup de la qualité d'une gravure, de l'interprétation qu'en ont fait d'autres artistes, ou encore de la qualité d'une traduction du portugais vers le néerlandais ou l'anglais.
A l'aube du XVIème siècle, le portrait se fixe parmi les flottes européennes qui participent au commerce avec l'Orient, puisant dans un répertoire qui emprunte largement au registre de l'oralité. Le chapitre 3 étudie, comme autant de variations, ce répertoire des portraits dressés par les voyageurs, montrant comment se constituent les discours sur la couleur, la langue, l'appareil, les pratiques rituelles et alimentaires des habitants du Cap. Il m'a semblé utile, à ce stade du travail, de réinscrire les pratiques observées par les Européens dans une réalité ethnologique qu'il n'était possible d'appréhender qu'au niveau structurel. Cet unique détour a permis, en retour, de s'interroger sur la cristallisation, chez les voyageurs du début du XVIIème siècle, et notamment chez Thomas Herbert, de la figure d'un sauvage cannibale, incestueux et simiesque.
Au dégoût qu'inspirent aux voyageurs les " Sauvages " du Cap, s'ajoute bientôt le sentiment de leur étrangeté physique et morale. Un sentiment alimenté par l'intimité croissante qu'entretiennent les Khoikhoi avec les voyageurs d'abord, avec les résidents de la station de ravitaillement ensuite. Le chapitre 4, s'installant dans les quelques décennies à cheval sur 1652, étudie les effets de cette familiarisation du regard : les Khoikhoi acquièrent un nom pour les Européens (celui de " Hottentots "), en même temps que se met en place, non sans glissements et ajustements, l'opposition dichotomique entre Caffres et Hottentots ; les individus acquièrent une existence, sortant de l'unanimisme dans lequel les confondait auparavant le regard ; enfin, les voyageurs et résidents focalisent leur attention sur le sexe des Hottentots, découvrant et hypostasiant à la fois maintes anomalies anatomiques.
Ces évolutions révèlent certains aspects de la production et de la transmission des savoirs au sujet de ces populations africaines. Le chapitre suivant, s'attachant précisément à relever la topographie de la production et du recueil d'informations dans la petite ville blanche du Cap, au cours de la deuxième moitié du XVIIème siècle, met en évidence le rôle de la rumeur, amplifiée par la situation de plus en plus dégradée des Khoikhoi. Il étudie aussi l'impact de l'idéologie et de l'imagerie de la colonisation sur la perception des Africains, ainsi que la place qui leur est allouée dans l'atlas mental de la colonie. C'est aussi l'occasion, à partir d'une étude des récits de voyage à l'époque des expéditions de Siam, d'observer et de comprendre la genèse de la dichotomie Hottentots/Bochimans.
Le chapitre 6 est une réflexion sur la production des textes et de l'iconographie n'émanant pas de voyageurs, mais de compilateurs, d'artistes, de philosophes sédentaires européens. A partir du chapitre de la Naukeurige Beschrijvinge des Afrikaensche Gewesten... , de Dapper (1668), consacré au Cap, et de la correspondance entre Leibniz, Witsen et Ludolf à l'époque de la République des Lettres, j'ai tenté de reconstituer les réseaux d'informations concernant l'Afrique australe et ses habitants. Des réseaux centrés sur Amsterdam, mais qui rayonnent jusqu'en Italie, en France ou encore en Saxe. Je me suis également interrogé sur la réception européenne d'un ouvrage important du début du XVIIIème siècle, le Caput Bonae Spei Hodiernum de Peter Kolbe (1719), le premier intégralement consacré au Cap et aux Hottentots.
En insistant sur les conditions de la prise d'informations par les voyageurs au Cap, notamment l'abbé de La Caille et Bernardin de Saint-Pierre, et alors que les Hottentots ont été décimés par la variole de 1713, et en insistant aussi sur la transmission des représentations d'un auteur à l'autre, le chapitre 7 étudie les destins de l'image des Hottentots dans l'Europe du XVIIIème siècle. Au-delà de la transfiguration littéraire qu'en offrent les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, et au-delà du passage de la figure du Hottentot dans la langue familière, on repère, dans les utilisations philosophiques et/ou encyclopédiques, une nette polarisation de l'image : chez Rousseau, Voltaire, De Jaucourt, Raynal, Diderot, le Hottentot est à la fois " monstre " et " bon sauvage ". Une figure double, mais néanmoins cohérente à l'intérieur d'un certain dispositif idéologique, qui fait du Hottentot un être intermédiaire, sinon l'être liminal par excellence.
C'est de cet être intermédiaire que s'emparent les naturalistes et les anthropologues, à partir de la fin du XVIIIème siècle, à une époque où le Cap de Bonne-Espérance est devenu l'un de ces lieux privilégiés où il est possible d'éprouver les théories classificatoires. Le dernier chapitre s'intéresse en premier lieu au bagage mental des naturalistes (notamment le Suédois Anders Sparrmann, 1775-1776), avant d'étudier les destins individuels des Khoisan exhibés en Europe et aux Etats-Unis tout au long du XIXème siècle. En mettant l'accent sur la façon dont fut perçu le corps des Khoisan, j'ai voulu faire saillir les différents réseaux de circulation des individus et des informations, et notamment l'imbrication des réseaux savants et du spectacle. Un regard tout particulier a été porté sur l'engouement suscité par la " Vénus hottentote ", en 1815-1816, ainsi que par les Khoisan exhibés au jardin d'acclimatation en 1888.
En conclusion, il apparaît que l'image des Khoisan
possède ses caractéristiques formelles. Le portrait des
Hottentots, comme genre ethnologique autant que
rhétorique, emprunte à un répertoire de topiques très vite homogène, topiques dont on peut observer les évolutions, les réélaborations, les croisements. On peut ainsi mettre en évidence les déterminants du regard, observer les différentes opérations qu'il implique, et mettre au jour, dans son historicité, sa dimension presque existentielle. On voit les Khoisan incarner plusieurs figures successives ou simultanées de l'Autre : les bons " vaqueiros " à l'époque portugaise, les " bourreaux du
démon " au XVIème siècle, " les plus
misérables sauvages qui aient été jusqu'à
présent découverts ", des êtres monstrueux, des colonisés indolents, le sauvage ignoble et le noble sauvage, l'homme " le moins homme ", le " Négroïde divergent ". On peut aussi observer les glissements successifs de cette figure liminale : habitants et gardiens de l'extrémité de l'Afrique, les Khoikhoi se dégagent d'abord mal de l'univers mental du Moyen Age européen. Entre Guinée et " Arabie ", entre Occident et Orient, à mi-chemin de l'Europe et des comptoirs des Indes, ils acquièrent les traits de figures intermédiaires servant à penser le passage d'un univers à un autre. C'est le même rôle qu'ils tiennent, à partir de la fin du XVIIIème siècle, entre le Noir et l'orang-outang, entre l'homme et le singe. Le Hottentot est d'abord un concept utile, qui s'est enkysté sur le socle imaginaire de l'Occident.