Sous la direction de Jacky Bouju
Anthropologue, Université de Provence - SHADYC
L'objectif de ce numéro consacré aux figures du pouvoir chez les Dogons est de s'interroger sur les diverses conceptions du pouvoir et de ses enjeux et contribuer ainsi à l';élaboration d'une problématique des formes historiques de l'autorité dans les sociétés de la boucle du Niger. En effet, l'analyse de plusieurs systèmes sociaux, politiques et religieux relevant d'aires culturelles contiguës les unes aux autres a mis très tôt en évidence, avec les notions de maîtrise rituelle, sociale ou technique et de force politique ou magique deux formes différentes du mode d'emprise sur les êtres et sur les choses qu'on appelle le pouvoir.
L'originalité des différentes contributions tient, je crois, au souci ethnographique de réduire les interférences sémantiques engendrées par l'usage de nos propres catégories descriptives que nous avons généralement tendance à utiliser comme catégories analytiques susceptibles de rendre compte de la réalité des Autres. Aussi, et afin d'être en mesure de faire partager toute la finesse des points de vue émiques, nous avons choisi de nous appuyer sur de larges extraits de différentes traditions orales [1] dont la polysémie de l'expression vernaculaire expose la nature profondément ambiguë et dynamique des formes du pouvoir. Cependant, nous avons pris le parti de ne pas en livrer la transcription phonétique qui aurait inutilement alourdi l'ensemble de ce numéro.
En dépit de la diversité des approches et des points de vue qui, à mon sens, garantit l'intérêt de l'ensemble, une impression d'unité se dégage de l'ensemble des textes. Celle-ci est due à l'évocation de quelques grandes figures historiques de l'homme de pouvoir qui illustrent fort bien un thème classique de l'anthropologie politique à savoir la conjugaison entre le pôle sacré et le pôle politique du pouvoir. Ces figures sont celles du chasseur fondateur et du chef de clan maître de la terre (Bouju) ; celles du chef de guerre conquérant , du chef politique descendant des conquérants et du roi sacré (Jolly) et aussi celle du forgeron civilisateur, intercesseur, imprécateur et pacificateur (Martinelli). Ces personnages sont remarquables à plus d'un titre et, entre autres, parce qu'ils sont parfois des étrangers, souvent, des marginaux ou des exclus des sociétés qui les ont vu naître. Leur ambivalence tient au fait que d'un côté ils appartiennent à une société qui, par la naissance, leur confère une identité en leur assignant appartenance à un ordre et à un rang mais d'un autre côté, de manière choisie ou imposée par les circonstances, ils n'y occupent pas toutes les positions sociales et statutaires qui devraient être les leurs. Ils se trouvent ainsi affranchis, en partie ou en totalité, des obligations sociales communes. Libérés, en quelque sorte, pour accomplir ce que les gens du commun ne peuvent pas faire. Cependant, même si ce type de personnage exceptionnel s'oppose directement, par les valeurs de référence individualistes qu'il promeut, aux valeurs morales de conformisme exaltées par la société segmentaire, il demeure malgré tout au service de la reproduction sociale d'une société segmentaire qui cherche toujours à les soumettre à des dispositifs répressifs (Jolly, Martinelli). Le fondateur est donc porteur d'une double rupture : une coupure dans l'espace par la migration et une césure dans la filiation ancestrale par la segmentation. On retrouve cette rupture dans le temps de la fondation qui se situe toujours à la fin de celui du mythe et de la légende et au commencement du temps de l'histoire. Ces ruptures instaurent des limites symboliques dont la nécessité d'entretien et de surveillance institue le pouvoir d'interdire et de maudire du forgeron (Martinelli), le pouvoir d'ordalie du prêtre totémique (Bouju), la malédiction imprécatoire du hogon comme le pouvoir de violence du chef de guerre et du conquérant (Jolly).
Les données recueillies et les analyses qui les soutiennent présentent l'intérêt majeur de cerner assez complètement les grands thèmes qui donnent du sens à la notion de pouvoir entendue comme capacité d'emprise sur les êtres et sur les choses. Ainsi, la diversité et la polysémie des notions qui se dissimulent au creux des mots du pouvoir donne corps à une nébuleuse de conceptions (autorité, force, chefferie, secret, préséance, consentement, alliance, domination, maîtrise, soumission, interdit, sacré, tradition, châtiment, etc...) qui joue un rôle déterminant dans la cohérence générale des représentations du pouvoir chez les Dogons. Le fait que ces conceptions soient transversales aux variantes culturelles et sociétales (Martinelli, Jolly, Bouju) nous permet de vérifier une hypothèse déjà ancienne selon laquelle il existe une unité des conceptions du pouvoir dans toute les sociétés de la boucle de Niger.
Dans un article sur la tradition orale dogon (Bouju, 1995) j'avais souligné le fait que les traditions d'origine se présentaient comme un instrument de fixation de l'identité et de transmission d'une certaine conception de l'appartenance collective grâce auquel ceux qui ont le pouvoir de dire modèlent la représentation que le groupe veut se donner de lui-même et à lui-même. Ces traditions d'origines se présentent donc aussi comme des récits historiques relatant les circonstances du peuplement qui témoignent de la dynamique des antagonismes qui travaillent le système d'autorité de la chefferie ou de la société segmentaire. On y perçoit les processus de construction des identités collectives et des appartenances qui s'élaborent à partir des identités disponibles auxquelles elles empruntent leurs figures du pouvoir (politique et sacré) tout en se construisant contre elles par un acte délibéré de métissage ethnique et d'agrégation rituelle (Martinelli). Ce sont ces métissage, ces recompositions identitaires et cette articulation des pouvoirs entre fondateurs de chefferie et premiers occupants qui ont institué l'identité dogon.
Mais les traditions locales montrent aussi comment, dans le passage d'une période historique à une autre marqué par des péripéties pleines d'actes magiques (Jolly), la maîtrise magique de l'environnement laisse progressivement la place à la violence des rapports de force et à la matérialité des intérêts (Bouju). A cet égard, les trois textes montrent à leur manière combien la nature de la souveraineté dépend de sa temporalité de référence. Ainsi, l'articulation locale des différentes strates historiques de pouvoir se fait par recouvrement des formes anciennes selon le principe de la tutelle : une chefferie s'impose localement par la force en instaurant un ordre politique fondé sur la soumission des premiers occupants dominés. Rapidement, la tutelle impose sa nécessité comme garantie de la prospérité locale (chefferie dispensatrice de richesse) et son autorité comme recours en cas de conflit entre les communautés dominées. Cependant, l'ordre du conquérant ne fait que se superposer aux principes d'autorité endogènes en les réorganisant, certes, mais sans jamais se substituer à eux (Bouju). Tant et si bien que du point de vue politique toutes les hiérarchies historiques tendent à se conserver et simplement se superposer au fil du temps (Fay, 1995).
Cette conception de la souveraineté politique perçue comme un recouvrement de tutelles emboîtées nous permet de formuler un résultat et une hypothèse. Le résultat, majeur, c'est qu'en résolvant de manière originale le problème de la légitimité de la domination et la question du consentement à la soumission, cette conception de la souveraineté renouvelle la problématique, classique en anthropologie politique, du rapport de la contrainte à l'autorité . Enfin, beaucoup d'indices nous permettent de formuler l'hypothèse que cette conception de la souveraineté politique est non seulement d'une grande extension régionale en Afrique de l'Ouest mais encore d'une durée remarquable si l'on veut bien considérer qu'elle semble prévaloir encore largement aujourd'hui. Pour toutes ces raisons le principe de recouvrements de tutelles emboîtées peut être considéré comme le modèle ouest africain de la souveraineté politique.
Jacky Bouju, Marseille, Novembre 1998.
Bouju, J., 1995. Tradition et identité. La tradition dogon entre traditionnalisme rural et néo-traditionnalisme urbain , Enquête,n spécial Les usages de la tradition, n2 : 95-117.
Fay, Cl., 1995. La démocratie au Mali, ou le pouvoir en pâture , Cahiers d'Etudes africaines, 137, XXXV-1: 19-53.
[1]. Le corpus de traditions d'origines utilisé ici par les différents auteurs a été recueilli, par eux-mêmes, à l'occasion d'enquêtes ethnographiques sur le peuplement et l'identité conduites dans l'ensemble du pays dogon de la boucle du Niger. Certains des textes et des matériaux ont fait l'objet d'une présentation lors de la table ronde intitulée Le pouvoir, la maîtrise et la force, représentations comparées dans les sociétés de la Boucle du Niger organisée en 1993 au Centre de la Vieille Charité à Marseille par le GDR 946 Anthropologie comparée et peuplement dans la Boucle du Niger .
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