Clio en Afrique

n° 5, automne-hiver 1998-1999

 

Tutelle clientéliste, despotisme et Patrimonialisme: quelques figures de la chefferie dans les traditions orales dogons

 

Jacky BOUJU

Anthropologue

Université de Provence-Aix-en-Provence / SHADYC-Marseille


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Mon propos est ici de présenter quelques-uns des registres du pouvoir tels qu'ils transparaissent dans les traditions orales [1] relatant l'histoire du peuplement d'un clan dogon du plateau de Bandiagara, les Karambe. La difficulté pour le chercheur tient au fait que l'histoire locale est au service d'une mémoire collective sélectivement construite et réaménagée autour d'événements ancestraux dont les conséquences sont au coeur des enjeux politiques locaux contemporains. Ces enjeux sont perceptibles dans les passages qui proclament que, historiquement, les droits des fondateurs ont été établis en pratique et que cette pratique s'est coutumièrement maintenue jusqu'à aujourd'hui. Ils sont aussi perceptibles dans le fait que le locuteur se présentait comme le successeur des ancêtres censés avoir joué un rôle essentiel et fondateur dans l'appropriation du territoire et l'autonomie politique du clan et dont l'autorité politique s'est perpétuée jusqu'à présent.

Partout au pays dogon dire l'histoire du peuplement est l'apanage d'une autorité communautaire ou religieuse cherchant à se maintenir en revendiquant son origine et sa légitimité dans des événements dont la tradition locale constitue la mémoire officielle et partagée. C'est pourquoi les variantes et versions de l'histoire ne sont pas, a priori, en concurrence les unes avec les autres mais plutôt en contraposition. Ce qui permet aux contemporains de s'affronter par passés interposés, non seulement en choisissant leur ancêtres mais surtout, en choisissant parmi les événements accomplis, ou subis, par les ancêtres ceux dont il importe de garder la mémoire afin de légitimer les positions de domination historiquement acquises.

L'histoire du peuplement est donc, à l'évidence, un instrument de pouvoir puisqu'elle offre  à ceux qui l'énoncent et la reproduisent au jour le jour le moyen d'affirmer leur différence et, par là-même, d'asseoir leur autorité  sur ceux qui s'y soumettent (Lenclud, 1987 : 119). Car c'est bien aussi de cela qu'il s'agit l'histoire du peuplement a pour fonction éminemment politique de légitimer la chefferie qui en revendique l'héritage(cf Bouju, 1995c).

1. Une logique du pouvoir : le secret

Les événements fondateurs de l'histoire du peuplement nous proposent donc une certaine conception de l'Histoire. C'est-à-dire, dans ce cas, un régime d'historicité bien connu des ethnologues : le présent de chaque génération consiste, dans certaines circonstances à se saisir, non pas du passé en général, mais de certains événements qui se rapportent précisément à l'origine du groupe et qui, en tant que tels, constituent les fondements historiques locaux de son identité politique actuelle. A cet égard, la grande réticence de la société à constituer les événements fondateurs en phénomènes historiques montre que, si une partie de l'Histoire dogon est effectivement connaissable par l'anthropologue, le savoir historien n'y a pas encore trouvé sa place.

L'anecdote qui suit illustrera bien ce propos. Ainsi, à la question de savoir ce qu'était le Ba-binou et l'origine de son culte, des problèmes surgirent :

·       « Nous ne savons pas, car nous sommes des jeunes générations, ces choses que nous tenons de la bouche de nos ancêtres, nous ne les comprenons plus, personne ne peut plus en parler.[...] Si cette connaissance est affaiblie  Chose [2]  peut écraser la vie de quelqu'un ; personne ne peut parler de ce qui est plus grand que sa bouche ; même si nous savons, on ne peut parler de ce qui est plus grand que la bouche ; celui qui porte le collier du Ba-binou est assis ici ; mais il ne peut pas parler de ça. Nous savons comment Dieu nous a donné le Ba-binou, >mais on ne peut pas en parler ; il est certain que nous ici, tout autant que lui, nous ne pouvons pas en parler ; il faut passer sur ce don de Dieu, on ne peut rien dire d'autre car ce Ba-binou est devenu très puissant [...]  (Sodyougo Karambe, Kolountanga, 1981)

Malgré ces injonctions, le prêtre totémique keju Mondo commence à décrire certains aspects du culte :

·       Le secret de ba-binou : c'est nous les Karambé ; nous sommes la descendance de ba-binou [...] Si on veut bien voir, ba-binu c'est une personne et nous sommes ses enfants. Bonogo est avec Dombado son enfant ; la descendance de Bonogo, c'est nous, le clan qui est sorti du Mande  (keju Mondo Karambe, Kolountanga, 1981)

Mais il est presque immédiatement arrêté par l'assistance :  keju il faut arrêter là ! . Pourtant, le dignitaire continue à parler transgressant volontairement l'interdit de dire qu'on lui rappelle avec insistance :

·        Réparation ! réparation ! [...] . Keju Mondo :  Maintenant, en excuse, je confie la brousse à Dieu [...] .  L'assistance :  keju ! on ne peut pas entendre ceci ! L'endroit d'où il est sorti et pourquoi, ça ne se dit pas! On ne peut parler de ce qui est plus grand que la bouche!  Sodyougo :  Maintenant, si tu laisses ce sujet, laisses ainsi, sans en dire plus ! 

Mais keju Mondo continue imperturbablement. Alors, Sodyougo prend la parole pour raconter à sa place et stopper la transgression de l'autre :

·        Maintenant, je demande pardon [...] voilà, c'est ainsi, il ne faut pas parler de ce qui a été dit, nous ne devons pas parler de ce qui a été dit, si en racontant nous avons eu l'audace de parler de lui, maintenant, il ne faut plus en parler ; et puis, il y a lui qui est ici et ce dont il a parlé, le jour du sacrifice au binou, à cause de tout ce qu'il a dit avec sa propre bouche ; lui, le jour du sacrifice au binou, qu'il soit pardonné; à cause de çà, il donnera du bétail, il donnera des poulets ; car lui ne doit parler de ces choses-là! [...] 

Malgré cela, keju Mondo continue de dévoiler les  secrets  du Ba-binou, Sodyougo Karambe l'interromp de nouveau pour prendre sa place de narrateur :

·        Nous avons passé la limite de ce que nous pouvions dire [...] Mais c'est ainsi qu'on a eu notre devise : Karambe ; le serpent est notre interdit, c'est notre Ba-binou et notre nom d'honneur à tous est Karambe ; mais on n'aime pas beaucoup parler de cela [...]. 

On voit comment  dire ce qui fut  constitue, du point de vue des traditionalistes dogons, un acte d'autorité lié à des connaissances secrètes procédant d'une alliance exclusive avec des puissances sur-réelles qui gouvernent le monde phénoménal[3]. Dans ce contexte traditionaliste, il n'est pas encore possible au récepteur de la tradition de poser un regard critique sur ce qui est transmis. En quelque sorte, les faits et les événements rapportés ne sont pas  libres de droits  coutumiers. Ils demeurent un  patrimoine communautaire , indisponible pour un examen critique public qui, seul, permettrait d'établir de manière collective, comparative et partagée les faits historiques nécessaire à la constitution d'un  patrimoine national .

2. Une ressource du pouvoir : la  puissance magique  dabile & la  sorcellerie  dugo

Les conceptions populaires dogons considèrent généralement l'utilisation de la magie ou de la sorcellerie comme une prérogative du pouvoir [4]. En effet, toutes les traditions répètent à l'envi qu'une des plus grandes ressources de pouvoir de toute chefferie est la détention de techniques magiques qui permettent de se défendre et/ou d'attaquer ses adversaires. Comme tout dispositif de pouvoir, le couple magie-sorcellerie joue en faveur des catégories dominantes et, comme le montre le témoignage ci-dessous, les hogons, les hommes puissants et riches sont souvent soupçonnés d'utiliser la magie comme instrument de leur domination pour asseoir et préserver leurs privilèges.

Mais, en fait, ce sont toujours les individus les plus faibles socialement comme les vieillards séniles ou sans descendance, les vieilles femmes veuves et isolées, les jeunes hommes sans soutien familial ou trop indépendants, les épouses coupées de leur parenté d'origine ou les descendant de captif qui sont effectivement accusés et qui sont l'objet de la répression communautaire. Le système de la sorcellerie dugo et des techniques magiques associées dabilê constitue un dispositif idéologique au service de la hiérarchie des inégalités statutaires et du pouvoir politique. Les chefs de famille la craignent :

·        Père des descendants, mère des descendants (...), de bonnes choses se sont produites dans ce pays ; il faut créer avec nous ; tout ce qui est mauvais sera chassé en brousse (...) donnez-nous la paix ; amenez de bonnes choses ; préservez-nous du sorcier  (prière, Sibi-Sibi, 1985)

Nul autre thème que celui de la sorcellerie ou de la magie n'exprime aussi bien l'ambivalence du pouvoir. Ainsi, Keju Mondo Karambe nous décrivait dans les termes suivants le pouvoir de coercition magique du hogon de Aru, le plus fameux de tous les hogons dogon :

·        Si le  hogon  ogo-no de Arou est mécontent de toi, il t'envoie la maladie du vent ; il fait çà pour  tenir  son clan qui est toujours menacé de l'intérieur par la traîtrise et la  sorcellerie  dugo. Pour lutter contre ces forces délétères, il envoie la maladie du vent frapper les  coupables  bangan. S'il ne veut pas de moi, je suis brutalement frappé par la maladie. 

·        Les Arugom ont voulu dominer les autres clans dogons, pour celà ils ont bien entretenu leur chefferie ogo manga et pour ce faire, ils ont donné  la force de dominer à la chefferie  sêmbê ogo, ainsi ils se sont soumis à sa domination en acceptant que leur hogon détienne : la  technique et le matériel de la sorcellerie  dugo gin ; la  technique et le matériel de guérison  jon gin et la  technique et le matériel de l'organisation  baru gin

·        Ainsi les Arugom se sont soumis à leur hogon. Alors que chez nous - et bien que le binu soit très puissant car il a tous les pouvoirs - si le keju utilisait les pouvoirs du Binou, il serait battu à mort par les siens car son autorité n'est pas acceptée comme une domination exercée sur autrui. Les gens considèrent que le hogon doit garder la chefferie ku gêlia mais qu'il ne doit pas en profiter à des fins personnelles (la mâcher têmê) sinon c'est la force. Tandis qu'eux les Aru-gwen acceptent la sanction de leur hogon ogo-no : ils lui ammènent mouton, mil, poulet pour demander pardon.  (keju Mondo, village de Kolountanga, 1990).

En tant que manifestation de la puissance magique des chefs ogo, des aînés banga et des prêtres totémiques keju, la sorcellerie est légitime dans la mesure où elle reste un instrument dangereux mais contrôlé et limité à la sanction des atteintes à l'ordre lignager ou clanique, c'est-à-dire à la défense du pouvoir. Mais elle est aussi utilisée pour l'attaque, dans le cadre des rivalités sourdes (fadenya) qui travaillent le patrilignage :

 Bon ! nous tous les descendants nous avons rivalisé ; tous, nous avons fait la guerre fratricide ; tous les clans Jon jon togu sont ensembles dans le même camp ; tous les Aru sont ensemble ; tous les  chefs Ono  ono ogom sont ensemble. Nous étions dans le clan Ono. Notre  devise  tigê est dans celle des Ono 

 (...) La rivalité fratricide ba-i kêngê, ce sont l'aîné et le cadet qui l'ont faite ; Ce sont des frères, c'est cela notre  honte . Au puits, les Olu bêlêm ont fait la  magie  dabile so-go et l'eau a disparu (...) Ils se sont battus. Nous avons tué leurs gens (...) C'est pourquoi ils sont venus se réfugier à la montagne. Ils ont dit qu'ils reviendraient pour `remettre' l'eau ; nos ancêtres leur ont dit de venir ; et quand ils sont venus nous les avons massacré de nouveau. Alors ils ont fait une autre magie et nous avons combattu. Ils se sont enfuis, mais les Tengin qui étaient avec eux on les a entravé par ici. Les autres sont restés dans la plaine, ils ne sont montés sur le plateau que bien après. Nous sommes tous de même ancêtre. On dit que même au Mande nous étions du même quartier (...)  (La guerre civile de Douna pay, Sodyougo Karambe, Kolountanga, 1981)

L'attaque magique se porte préférentiellement sur tout ce qui se rapporte à la famille de la personne visée, et en particulier sur son patrimoine, ses cultures, son bétail et ses gens. Dans ce cas précis il s'agit du bien le plus précieux du pays : l'eau.

3. Le principe de l'autorité : le rang de préséance

Les fondements du patrimonialisme dogon nous renvoient aux nécessités matérielles de la reproduction sociale qui commandaient de garantir, simultanément, l'accumulation des hommes et des femmes par la filiation et la pérennité des droits fonciers patrimoniaux par le système de la tutelle politico-religieuse.

3.1. La filiation comme principe d'appartenance...

Le principe de filiation patrilinéaire fonde les collectifs d'appartenance communautaires dogon (la  grande famille  ginê, le  quartier-lignage  gin'na, le  clan  ba-ulun togu et  l'ethnie  togu si) qui s'ordonnent en séries segmentaires hiérarchisées selon le rang d'aînesse :

·        Après avoir quitté le Mande[5], Nos ancêtres sont venus ici ; maintenant la descendance de Bonogo  le chef des compagnons  qui a quitté le Mande est ici ; c'est nous. Binou de la descendance, Binou des hommes  

Les Karambe et les Kasoge seraient arrivés en même temps dans la zone du plateau de Bandiagara et selon les informateurs d'Eric Jolly :  le Kasoge portait le Korin sur ses épaules mais ce dernier s'est jeté à terre et a tapé le sol le premier, revendiquant ainsi la propriété de ce territoire. En souvenir de cet événement, la devise suivante aurait été attribuée aux korin yaru bende  frappement du sol  (Jolly, 1995, note 5 : 189).

·        Les choses de la création divine, c'est lui qui les fait ; Pour nous les Karambe, c'est notre interdit ; C'est notre Ba-binou, nous sommes les enfants de Ba-binou ; Le premier-né de Jon c'est lui, le premier-né c'est lui qui a obtenu le Binou ; Maintenant, Bonogo est le  maître  banga d'une nombreuse descendance. Nous sommes les descendants, les descendants que les ancêtres ont laissé.  (Kolountanga, keju Mondo).

Dès la naissance, la filiation inscrit chaque descendant dans la longue lignée de ses ancêtres et le soumet à leur autorité ainsi qu'à celle de leurs représentants vivants. Les cadets sungono, les juniors ulum et les dépendants manan du lignage qui se trouvent sous la tutelle d'un  chef de lignage  gin'na banga sont soumis aux règles hiérarchiques prévalantes qui assignent à chacun une identité au sein de ses collectifs d'appartenance. Cette identité inscrit chacun dans un ensemble complexe de places définies par le rang et le statut généalogique qui sont codifiées par des règles de familiarité (parenté classificatoire mêrê, parenté à plaisanterie damaga), d'évitement ou de respect (parenté par alliance ama, subordination statutaire) qu'il convient d'observer en toutes circonstances.

3.2. ... et le rang de préséance comme règle

·        Le territoire sala est pour le chef du Lêbê (lêbê ku-banga-no) car c'est qui est le plus âgé (kinigu pay-no) 

Les notions d'ancestralité, d'autochtonie, de primo installation, de fondation, d'aînesse et de séniorité, renvoient à un seul et même principe : la préséance dans le rang qui est au fondement de la légitimité de la hiérarchie des pouvoirs dans les domaines sociaux et religieux de l'organisation lignagère qui structure la société civile :

·        Pour engendrer la descendance, il engendre les hommes ; Lui, c'est lui le chef de la famille. Dans la création, il y a le grand-vieux Ba-binou et le petit ; Après le grand-vieux, il y a celui qui le suit ; Il y a Dombado et son enfant Bonogo ; Celui qu'on appelle  le premier-né de Jon  Jonbaji c'est lui. 

3.3. La maîtrise des hommes

Le puissance d'une  chefferie  ogo bundu et la réputation du clan reposait sur sa capacité à accumuler des parents et des dépendants. Le prêtre totémique keju serviteur du culte du binou (ancêtre totémique Bonogo  maître  du clan karambe) reconnaît qu'ils sont à la tête d'une nombreuses descendance sur laquelle ils exercent leur autorité de tutelle :

·        Maintenant, Bonogo est le  maître  bangan d'une nombreuse descendance. Nous sommes les descendants que les ancêtres ont laissés. 

·       Même si nous sommes (bien) installés, nous n'avons pas  une vision du monde  so yaga qui soit différente de ce que vous avez laissé.  Le serpent n'a pas peur du nid de sa mère, il entre dans le nid de sa mère[6] . Nous n'avons pas quitté le territoire.Vous avez fait du bien le matin et vous avez fait du bien le soir. 

L'exigence sourcilleuse qu'ont les aînés de marquer le respect que les cadets doivent avoir des règles hiérarchiques engendrait des tensions sociales qui, par le passé, ne pouvaient se résoudre que par des processus d'essaimages villageois et des segmentations lignagères qui constituaient la limite posée au pouvoir lignager. C'est pourquoi le locuteur dit qu'ils n'ont pas quitté le territoire sala.

Les extraits suivants mettent en évidence le pouvoir du prêtre totémique, le keju.. Dans la région de Bandiagara, ce personnage est le chef rituel du clan, serviteur du binou et gardien de ses interdits :

·        Ce que les Peul appellent wali ; nous nous l'appelons binu. Il voit ce qui vient. Il voit ce qui passe. Son travail consiste à effectuer les sacrifices. Nous gardons notre village en mettant un obstacle. Nous gardons nos maisons familiales en mettant un obstacle, à cause des mauvais génies ou à cause du vent (...) Si jamais des maladies entrent dans ce village, il y en a qu'il peut couper et d'autres qu'il ne peut pas couper. Il connait bien le nombre de celles qu'il ne peut pas couper (...) Mais aussi, si tout deux nous nous querellons alors nous partons chez lui, et si c'est moi qui ai menti, alors, je meurs 

·        ogo et binu tout ça c'est la même chose, mais des deux c'est binu qui est le plus  puissant  sêmbugu. Chez les Dogons, il y a sept chefferies de hogon ogo dumbu et huit chefferies de binou binu dumbu 

·        Dans ce village de Kolountanga, je suis responsable de l'autel amba. Pour ce village et pour celui de Sibi-sibi je suis le  répondant  lale je ne suis pas un chef mi ku lam, Dieu est chef, les ancêtres sont les chefs. Alors que mon père était encore vivant, la  nature  ambatongo (une crise de possession) m'a pris pour m'installer sur le trône du Binou bino don-ne. J'ai dû laisser mon père car mon père est l'enfant du Binou.  (keju Mondo Karambe, Kolountanga, 1986)

3.4. La dépendance des cadets : l'inextinguible dette

Ce principe d'organisation hiérarchique de la société selon le rang voit son efficacité renforcée par les conditions matérielles d'existence des Dogons. En effet, les quartiers-lignages se groupent pour former des villages qui pratiquent la céréaliculture sous pluie. Dans ce mode de production lignager la force de travail était l'unique source d'énergie productive et sa mobilisation dans le cadre de formes de coopération élargie aux moitiés villageoises a toujours constitué un enjeu stratégique pour les chefs de famille.

Le cycle agricole fonctionne selon le principe de la  réciprocité différée  (Bouju, 1984) qui consiste synchroniquement en un système de prestations / redistributions et diachroniquement en un système d'avances / restitutions / héritage (Meillassoux, 1975) entre générations où les séniors nourrissent les juniors qui doivent  rendre  ce qu'ils ont reçu sous forme de restitutions en travail quand ils entrent à leur tour dans le cycle de la production. Le cycle de la réciprocité différée tisse continment la solidarité verticale nécessaire à la reproduction sociale du système lignager. Il instaure un mécanisme du don et de la dette où les séniors et les aînés se trouvent en position de préséance et donc de supériorité hiérarchique par rapport aux donataires les juniors et les cadets. Le don des aînés[7] (avances, redistributions, compensations matrimoniales, héritage) et la dette des cadets (soumission, prestations de services, restitutions matérielles, dons cérémoniels) sont le ressort de la sociabilité et de la socialisation lignagère.

La dette des descendants et des cadets vis-à-vis des ancêtres et des aînés est donc infinie. Elle est à la base de la tutelle qui les enchaîne à leur dépendance dont ils ne peuvent s'émanciper sans risque de  sanctions supra-naturelles  omboro  car  `Chose' peut écraser la vie de quelqu'un ; personne ne peut parler de ce qui est plus grand que sa bouche  !

4. La fondation des territoires

Les chasseurs fondateurs de territoire dont il est question ici sont comme les  rois sacrés  et les  chefs de guerre  étudiés par Eric Jolly des personnages hors du commun :

·        Koloum ba[8], a fondé le pays (répété trois fois) et le clan est né, sur son trône nous sommes assis, salut du matin ! Nous sommes les descendants, notre langue ne doit pas glisser, c'est sur votre trône que nous sommes assis (...)

·        Samolou kindê, c'est l'aube ; sur ton siège de pouvoir nous sommes assis ; conduit-nous en te mettant à notre tête et parle pour raconter ;

·       Antandou sin dongou "troisième né maigre comme le rônier", c'est l'aube ; sur ton siège de pouvoir nous sommes assis ; nous avons eu de bons jours, salut du matin ! Aujourd'hui nous n'avons rien créé qui soit différent de ce que vous avez fait (...)  (Anto Karambe, Kolountanga, 1981)

Dans un travail sur les rapports entre religion et territoire (1995a) j'avais évoqué ce souci constant dont témoignent ces sociétés qu'on a dit  sans histoire  d'affirmer et de ré-affirmer sans cesse l'importance du rang occupé par un événement singulier dans l'ordre d'émergence des événements notables localement. Ce souci presque obsessionnel est évidemment perceptible dans les récitations généalogiques, où la généalogie se présente comme un itinéraire socio-temporel ou encore à travers les multiples itérations de l'itinéraire fondateur du territoire dont l'ordre chronologique des étapes constitue une sorte de généalogie spacio-temporelle propre à singulariser l'identité du groupe social qui s'en réclame.

4.1. La délimitation du domaine clanique

Les Dogons, comme beaucoup d'autres populations de l'ouest africain, ont une conception topocentrique [9] de la territorialité : à partir d'un centre qui est le lieu sacré de la fondation, les  fondateurs  tolu bêlêm vont exercer une maîtrise foncière dont l'intensité sera directement fonction de l'usage agraire de l'espace. Le défrichement se déploie vers l'extérieur du village de manière concentrique et une brousse non cultivée forme la limite du terroir domanial avec les autres domaines claniques. A cet égard, la notion sacrée de terre-nourricière[10]yayyé témoigne de l'importance accordée à cette ressource.

·        Autrefois, les gens d'Ebêgêlê avaient fondé un territoire, quand nous sommes venus nous les avons trouvé, autrefois, les gens d'avant les Dogons avaient fondé un territoire quand nous sommes venus nous les avons trouvé; Autrefois, quand les Tarawele de Montegiru sont venus ils nous ont trouvé ; c'est eux tous qui ont partagé l'espace et notre territoire fut créé; c'est avec nous que le territoire fut créé.Quand nous sommes venus, nous n'avons rien trouvé; nous, nous n'avons rencontré personne.  (Anto Karambe, Kolountanga, 1981)

Les histoires qui suivent mettent en scène la rencontre avec des membres des clans dogons voisins et alliés, Kasoge et les Sagara, eux aussi animés d'une dynamique expansionniste :

·        Dourou Antimbe-semi, Antandou Sin-dongou c'est vous qui avez fondé le territoire, Konsogou Lagabêdê apportez-nous la bonne parole. Autrefois, c'est eux, qui ont partagé les territoires, qu'ils nous apportent la bonne parole ; en paix et en bonne santé nous nous sommes assis, en paix et en bonne santé nous nous lèverons.  (Anto Karambe, Kolountanga, 1981)

·       Il semble qu'il ait fallu assez rapidement instaurer et contrôler les frontières du domaine occupé. Voici comment les Karambe racontent la délimitation de leur territoire avec leurs voisins Kasoge et Sagara :

·        Deux chasseurs, Antandu-Sin-Dongu Karambé et Antimbe-Sêmi Sagara-Togo (fondateur du domaine de Dourou taba-nongu) se rencontrèrent sur les marches orientales du domaine giné-banu-mo exploité par les Karambé. Le chasseur Sagara n'avait rien tué ; aussi, le chasseur karambé l'invita à monter à son refuge pour lui donner de la viande de gibier séchée afin qu'il ne reparte pas bredouille dans son village. Après quelques rencontres courtoises, Le chasseur Karambé décide de raccompagner le chasseur Sagara sur le chemin de son village :  C'est alors qu'avec sa hâchette il a marqué quelque chose sur un arbre[11]. Le chasseur karambé lui demanda ce qu'il venait de faire et l'autre lui répondit qu'il venait de  réserver[12] le territoire  sala godudên c'est-à-dire, d'en prendre possession au nom de son clan. Le Karambé furieux lui dit que c'était impossible puisqu'il l'avait  trouvé ici  (autrement dit, il était présent avant lui sur les lieux). Comment pouvait-il donc oser prétendre réserver l'endroit ? Alors, l'Ancêtre Karambé a battu son briquet. Le feu a pris et l'ancêtre l'a propagé partout où il pouvait. Alors, il a dit au chasseur sagara que son feu est en train de  délimiter  yalu kala la totalité du pays des Kolun Karambé. Le feu ayant pris tout le pays est parti du côté du fleuve. Il a délimité tout notre territoire. Ainsi, ce sont toutes nos  frontières  kalu. Comme le feu a brûlé tout le pays, celui-ci est pour nous. Jusqu'à aujourd'hui  nous l'avons gardé  gèlowna.. D'ailleurs,  le pays de Bandiagara est à nous  Banyara ganda-go émmon (...). Le maître du pays yalu banga a pris possession du lieu. C'est lui le maître du lieu, de l'endroit véritable,  l'espace attaché par la fumée  yalu kumon digimmi (...) S'estimant trompé par la ruse du chasseur Karambe, le chasseur Sagara dit que dorénavant ils seront  alliés à plaisanterie  damagan et donc qu'il leur sera désormais interdit de s'asseoir ensemble sur une même natte . (Conseil de clan Karambé, Diombolo, 1981).

La mise à feu de larges espaces de brousse inhabitée apparaît comme le mode majeur de signalisation à d'éventuels voisins qu'un territoire est en train de faire l'objet d'une colonisation-appropriation[13] qui s'exprime en langue dogon en terme de  réservation . Ainsi, devient-on maître d'un domaine en  l'attachant avec la fumée [14] pour le réserver. Aujourd'hui encore, les noms des ancêtres fondateurs sont bien connus :

·        Autrefois c'est Antandou Sin Dongou et Dourou Antimbe Semi qui ont  pris possession du domaine  yalu godon-go  (Conseil de clan Karambé, Diombolo, 1981).

Une autre version de cet événement, très proche du récit précédent, a été recueillie par Eric Jolly à Konsogou (1993 : 192-193) :

·        Deux chasseurs, un homme de Dourou et un Kori se sont rencontrés à Nantenge (vers le village de Wolo-wolo). Lorsqu'ils se sont croisés chacun voulait avoir le terrain qu'il voyait devant lui. C'est ainsi qu'ils décidèrent de se partager la terre : l'endroit que chacun aura pu défricher dans le journée, cela lui appartiendra. Le Kori prétextant faire griller de l'arachide demanda du feu à l'homme de Dourou. Ayant fait du feu il enflamma un bosquet pendant que l'homme de Dourou abattait des arbres. Le Kori déclara que tous les endroits que le feu a brûlé lui appartiennent ; l'homme de Dourou l'accusa de l'avoir trompé et puisqu'il l'a trompé, il a dit que dorénavant ils sont  alliés à plaisanterie  gara et qu'il leur est désormais interdit de s'asseoir ensemble sur une même natte. C'est à cette occasion que l'homme Kori et Antime Sewi le maître de Dourou établirent l'alliance à plaisanterie entre leur deux clans.  (Pindo Sagara, konsogou-dongu, 1990, tênge kan)

Mais, comme on peut le constater ci-dessous, les Karambe ne me donnèrent guère de détail sur le partage du territoire avec le clan de Konsogou :

·        Konsogou Lagabêdê, ce sont les gens de Ebêgêlê,  les gens d'avant les Dogon  dogo girê bêlên. Autrefois, c'est vous tous qui avez pris possession du domaine. Les Tarawélé de Montégirou qui sont venus autrefois nous ont trouvé (déjà là) ; C'est eux (ces ancêtres) qui ont  partagé le pays  yalu gambilin-go ; c'est avec nous que le  pays  a été créé yalu gwa ; A notre venue, nous n'avons rien trouvé.(...)  (Conseil de clan dogon Karambé, Sibi-sibi, 1981).

Par contre, la version recueillie par Eric Jolly à Konsogou (1993 : 189-190) présente de manière fort détaillée le point de vue des Kasoge Oru sur les circonstances de ce partage territorial à l'occasion duquel fut instaurée l'alliance à plaisanterie entre les Dogons Kasoge Oru et les Dogon Karambe Kori :

·        Le chef des Oru et celui des Kori décidèrent de faire le partage des champs afin de délimiter leur territoire respectif. Les Oru abattaient les arbres un à un. Les Kori ont mis le feu à la forêt. Lorsque le vent s'est mis à souffler le feu a été plus rapide que les Oru /.../ Ils virent que la plus grande (partie défrichée) était celle des Kori. Alors ils commencèrent à polémiquer entre eux :  Cette terre nous appartient !  dirent-il,  non, celà ne vous appartient pas !  répondirent les autres. A cause de celà, ils se firent la guerre. Lorsque les Kori eurent exterminé un grand nombre de Oru, la soeur du chef de Oru appela et réunit le reste de leur gens. Elle a demandé qu'on la laisse partir pour se marier chez le chef de gina des Kori gina-so-banga giri afin de trouver un moyen de les exterminer. A l'époque, il n'y avait pas de fusil, seulement des flêches (...) Maintenant que les Kori ont terminé de combattre, ils rentraient tous pour accrocher leurs arcs dans leur grande maison de famille. La femme Oru partit chez le chef de lignage des Kori où elle se maria. Après être restée là durablement (...) Un jour, elle mit des graines d'oseille à cuire dans une grande jarre. Lorsque les graines d'oseille se mirent à bouillir, elle prit un arc qu'elle plongea dans le canari. Dès que l'arc était "cuit" elle le raccrochait à sa place. Puis, elle en prenait un autre et le plongeait à nouveau dans l'eau bouillante /.../. Elle a fait cuire ainsi jusqu'à leur point de rupture tous les arcs de la maison karambe /.../. Après quoi, elle s'enfuit en courant chez son père (chez les Oru) /.../. Elle raconta comment elle les avait possédés et donc que le moment était venu de leur faire la guerre. Les Oru se sont alors levés en masse pour exiger que les Kori leur redonnent leur champs. Ils se disputèrent et prirent les armes. Les Oru partirent sur les lieux de l'affrontement, en brousse, et éparpillèrent sur le sol des épines empoisonnées. Les Kori se levèrent à l'aube et quand ils parvinrent à cet endroit, les épines leur ont piqué les pieds. Quand les Oru commencèrent à arriver, les Kori bandèrent leurs arcs, qui se cassèrent. Coinçés, par les épines, là où les Oru les avaient délibérément attirés, ils ne pouvaient plus s'en sortir, il n'y avait pas d'issue pour s'enfuir. Les Oru ont alors exterminé les Kori. Après celà, les Kori rescapés décidèrent, puisqu'il en était ainsi, que le mariage entre eux et les Oru Kasoge serait dorénavant interdit. Que, désormais, un Kori ne pourra plus épouser une fille Oru et un Oru ne pourra plus épouser une fille Kori. Enfin, ils ne pourront plus jamais s'assoir ensemble sur une même natte[15].  (Amoyla Guindo, Nombori, 1990, tenge kan).

4.2. Un traité de bon voisinage : la conclusion d'alliance à plaisanterie entre clans voisins

Tous ces conflits entre clans dogons de même statut en situation d'expansion territoriale ou entre immigrants et premiers occupants furent manifestement très violents. Le sang versé en ces occasions est la raison toujours invoquée par les informateurs pour expliquer l'instauration de pactes d'alliance à plaisanterie damaga[16]  le grand interdit  entre des clans et des villages auparavant liés par une alliance matrimoniale. D'aileurs, la prohibition du mariage entre les clans fondateurs de territoires contigus permet de transformer des alliés matrimoniaux (dont Eric Jolly souligne, à juste titre, qu'ils sont en perpétuelle situation de rivialité et de compétition) en alliés à plaisanterie qui sont, par définition, en position idéale pour jouer en toute occasion le rôle d'intermédiaire, de médiateur ou d'intercesseur[17]. L'alliance à plaisanterie est scellée par un serment appelé mêmê nya  manger le secret . Les interdits posés par un tel pacte fondent les pratiques sociales caractéristiques de l'institution d'alliance à plaisanterie où les normes habituelles de politesse sont spectaculairement inversées. Mais l'important ici, c'est l'alliance politico-rituelle durable qui s'instaure à cette occasion entre les clans fondateurs de territoires voisins. Entre des clans de même puissance démographique et de même statut c'est une fois de plus le principe de préséance qui autorise toute revendication à détenir l'autorité religieuse sur un territoire. Le problème politique que soulignent bien ces différentes traditions tient à la difficulté d'établir la préséance aux yeux des voisins.

·        Nous sommes au milieu des Kolun, dans notre clan un homme bien né n'a pas d'autre nom-titre d'honneur que Karambe.    Dans le pays des Kolum les ancêtres ont fondé les villages de Samolu, Gow, kolountanga, Diombolo, Sibi-sibi pour s'installer /.../ Pour nous la frontière du village de Sibi-sibi passe par nos villages de Dyombolo, Kolountanga et Sokolo, c'est ainsi que nous sommes installés chez nous.  (Anto Karambe, Sibi-sibi, 1985)

Les traditions nous disent que finalement, en matière de peuplement, l'ordre de préséance a été, souvent, indécidable et qu'il n'a pu s'établir que par un coup de force fondateur. Ici comme ailleurs, la violence est fondatrice et la délimitation des frontières a permi de sécuriser les droits fonciers des premiers occupants sur leur domaine.

4.3. Le pouvoir des clans fondateurs : le maîtrise des ressources

Les descendants actuels des fondateurs qu'on appelle aujourd'hui les  propriétaires du village  (poro bêlêm  les gens du village ) occupent le premier quartier du village le plus ancien qui se trouve être le dépositaire unique des autels et des lieux sacrés se rapportant aux divinités protectrices[18] poro êgun ou yêgun. et dont l'action s'exerce sur tout le territoire :

·        [...] Le  Dieu céleste  Amba[19] est invoqué ; si le Dieu céleste a été invoqué, c'est la déesse  Terre-nourricière  Yayye qui est invoquée ; Terre-mère au ventre gravide, notre Maîtresse toute puissante; nous avons eu du mil, donnes-nous une bonne journée, nous prions pour demander de bonnes choses, donnes-nous la paix-santé ;

·       Lêbê Gindo[20], nous avons vu l'aube, Ba-binou[21], aux huit terrasses de pouvoir, grâce à vous deux ensemble nous avons vu le jour; apportez-nous un corps en bonne santé, apportez-nous une longue vie et des lendemains meilleurs, apportez-nous la bonne parole, détruisez les sorciers (car) nous sommes installés en paix.  (Prières aux divinités, Kolountanga)

La notion de  territoire  clanique sala qui est évoquée avec insistance renvoie à deux ordres de réalité. Premièrement, une  souveraineté  instauré par les rites de fondation accomplis par les ancêtres chasseurs-défricheurs et par la délimitation des frontières. Deuxièmement, une  propriété domaniale , un rapport foncier qui place les réfugiés accueillis en position d'immigrants. Soutendue par ce rapport duel, à la fois religieux et politique, au territoire c'est toute la question du rapport à la terre, et particulièrement celle des droits fonciers et de leur répartition différentielle, qui est aujourd'hui posée.

En milieu rural, ces questions, non résolues par l'histoire, de préséance et de propriété éminente entre les différents ayant-droits aux ressources foncières sont à l'origine de litiges et de différends locaux susceptibles de dégénérer, à tout moment, en graves conflits locaux. Ce constat qui peut être généralisée à plusieurs pays de la boucle du Niger empêche toute tentative sérieuse de mise en place d'une réforme agraire et foncière qui dans le contexte de la délimitation des communes rurales dans le cadre de la décentralisation administrative s'avère pourtant d'une nécessité brûlante.

5. Le patronage despotique des familles fondatrices

C'est après la fondation, dans un second temps de l'histoire du peuplement que se pose le problème de l'articulation des pouvoirs entre immigrants-réfugiés et premiers occupants-maîtres de la terre. Cette question de partage des pouvoirs se présente parfois en termes de rivalité pour la chefferie politique mais, plus souvent, c'est en termes de concurrence pour les ressources du milieu que les récits de fondation la présentent.

·        Après nous, les Aru-gwen du clan Kelepili sont venus en premier ; ils se sont installés avec nous au village de Diombolo ; Après nous, ceux qui viennent en premier ce sont les gens (du clan) Kelepili  mais le  domaine du clan  sala est  sous la tutelle du vieux Ambajugo  Ambajugo moñ (ce vieillard aujourd'hui décédé était le  prêtre du Lêbe  lêbê dogo-no) ; c'est pour Ambajugo Karambé. 

·        Jusqu'à maintenant les gens du clan Kelepili  demeurent en notre pouvoir  numo êmmo nê tuyya. Ensuite, les Jigiba du village de Wolo-wolo qui sont venus du village de Kamba-bandyen pour cultiver le mil se sont mis sous la protection du village de Kolountanga. Le village de Wolo wolo est soumis à la tutelle rituelle de Kolountanga (wolo wolo koluntanga numon

Les immigrants étaient des réfugiés qui fuyaient des guerres qui se déroulaient à l'est et c'est donc sous la contrainte de cette situation qu'ils ont accepté de s'installer pour cultiver [22] dans le territoire du clan karambe.

·        Maintenant, les gens du clan Kelepili peuvent cultiver des champs dans notre domaine mais le  domaine ne leur appartient pas  sala senni. Puis, quand tous les immigrants furent venus on leur a dit :  le pays est à nous  yalu nyemon vous arrivez pour vous installer mais il faudra cultiver la terre. 

·        Ainsi, quand on leur a déclaré notre propriété sur le pays, tous les villages ont pu s'installer. Mais  la terre est à nous  minno nyemon ye. Bon  le pays étant à nous  yalo nyemon ils n'avaient qu'à cultiver la terre ; C'est ainsi que les villages  étrangers  ont été fondés (...) 

Pour les Karambe, à l'inverse, se trouver en situation d'accueillir des immigrants est une situation tout à fait honorable. Pour les raisons évoquées plus haut,  l'honneur  ogo (gagner le  nom ) passait par l'accroissement démographique et l'accumulation de dépendants. Les premiers occupants peuvent dès lors exercer une autorité de tutelle qui consiste dans la mise en dépendance rituelle des dominés en vertu de la préséance que le  maître de la terre  occupe dans le contrôle des forces de fertilité du territoire. Le pouvoir s'exerce sur les hommes, soit directement au nom du principe de filiation, soit indirectement par le truchement du contrôle exclusif d'une ressource. Ambivalence de ce pouvoir qui protège en  enfermant  l'autre dans son statut de dominé par le truchement de son monopole rituel sur les force de fertilité de la terre et par celui du tribut versé :

·        Notre terre nous ne la donnerons pas ; dans nos champs il y a des  lieux sacrés  yalu dama qui ont été fondés ; dans ces lieux sacrés, on sacrifie ; nous profitons ( mangeons  nyaden) du sacrifice ; Evidemment, le village que les Kelepili ont fondé est à eux mais  l'endroit où il a été fondé  yalu danga n'est pas à eux ;  quand le lieu sacré est souillé ils viennent nous chercher et s'ils donnent ce qui leur est imparti nous arrangeons l'endroit pour eux. 

La tutelle religieuse sur le domaine se traduit par une  emprise  de type clientéliste numo ye to sur les gens et sur les ressources qui se trouvent à l'intérieur des frontières. Que ce soient la tutelle religieuse, l'emprise politique ou la dépendance économique toutes ces formes de domination s'exercent ou sont subies avant tout en vertu du rang occupé dans l'ordre d'installation dans un espace territorial donné.

·       C'est vous tous (les ancêtres fondateurs) qui portez la responsabilité de tout cela[23], nous, ces choses nous ne les connaissons pas, nous n'avons pas vu les choses d'autrefois ; nous disons ce qui a été dit [...] C'est ça que nous avons entendu et compris. Nos anciens se sont réunis, à Dyombolo, ils se sont assis pour raconter la tradition historique d'autrefois ya atembi so-go soyya [...] C'est cela la limite de ce qu'il nous est donné de dire. Je dis mon recours en Dieu et en lui seul. 

6. Les caractéristiques de l'autorité : banga

En m'appuyant sur ces extraits d'histoires de fondations et de prières j'ai cherché à mettre en évidence quelques notions importantes parmi celles qui véhiculent avec finesse et ambivalence les représentations culturelles du pouvoir. D'ailleurs, le fait même que l'on puisse observer, aujourd'hui encore, ces mêmes notions (ogo, banga...) fonctionner dans le cadre des transformations socio-politiques actuelles semble indiquer que l'on a affaire à des opérateurs sémantiques flexibles susceptibles d'interprétations différentes en fonction du contexte pragmatique. Ainsi, le tire de  maître  banga qui apparaît si fréquemment est une notion dont la polysémie est cohérente autour du thème central de l'autorité. Ce titre banga peut être adressé à un chef de famille, à un chef politique ou à une divinité. Il désigne  celui qui  c'est-à-dire le sujet agissant, autonome et responsable. Cette caractéristique apparaît plus clairement quand on examine les notions associées.

6.1. La notion de  propriétaire  banga-na

Comme nous venons de le voir, la  maîtrise du domaine foncier  yalu banga renvoie à une appropriation (dans les termes mêmes des Dogons il s'agit d'une  réservation  de la terre à un usager propriétaire) qui instaure une possession de fait. Le terme Banga-na qui signifie  propriétaire  est dans ce passage clairement attribué à l'ancêtre Ba-binou[24] des Karambe :

·        Maître ! banga, avec toi on ne discute pas ; le  maître de l'endroit  yalu banga c'est toi, c'est ainsi (...) même si c'est la domination qui règne (la  force  sêmbê), même si c'est  l'Etat  dine qui règne, c'est quand même le  propriétaire  banga-na (ba-binou) qui  entretient le terroir villageois  anda yêgêrê 

·        Il y a ceux qui aiment et ceux qui n'aiment pas ; Celui qui le souille [25], c'est le propriétaire qu'il souille (...) 

Dans le système de référence patrimonialiste qui prévaut ici, le  propriétaire  banga-na est le responsable qui peut répondre d'une personne ou d'un groupe de parents mêrên ou de dépendants manan sur lequel il exerce sa tutelle. L'exercice de sa tutelle consiste à  maintenir et prendre soin  de la prospérité du patrimoine clanique constitué du domaine foncier sala, des gens qui y vivent anda bêlêm et des richesses qui s'y trouvent :

·        c'est nous qui  entretenons la fertilité  de la terre-nourricière yayyé yêgêrêdê ; c'est nous qui purifions la terre ; le pays des Dogons Kolum est pour le clan du village de Samolou. 

La qualité de  maître  semble donc étroitement associée à celle de  propriétaire  qui définit la maîtrise du clan sur son domaine foncier. On retrouve ici une constante du rapport de patronage, du clientélisme, où l'accumulation de richesses et de ressources diverses se justifie par les bénédictions et les redistributions que les  gens du pouvoir  font à leurs dépendants. Cette redistribution en retour justifie l'accumulation de richesses qui, comme partout ailleurs, est le signe de la bienveillance des divinités tutélaires, les ancêtres Wagum, les divinités claniques binou ou tribales lebe ou des puissances surnaturelles locales qui donnent chance et succès.

6.2. La notion de  soumission  bangà

Au fond, les descendants des premiers occupants refont  le même calcul rationnel depuis le commencement du monde : donner, aider, c'est aussi se créer un réseau diversifié d'obligés endettés qui devront, un jour ou l'autre, sous une forme ou sous une autre, payer leur dette à leur créancier.  (Marie, 1998). Etre hébergé par les premiers occupants d'un territoire c'est donc se trouver sous la tutelle de l'autorité toujours jalouse d'un autre clan, vis-à-vis duquel on se trouve indéfiniment dans la position honteuse de débiteur.

Pour exprimer cette forme de dépendance, les Dogons utilisent un verbe bangà [26] qui signifie  être enfermé, soumis . De même,  se confier à quelqu'un ou à un fétiche  signifie se mettre sous sa protection, c'est-à-dire très précisémment se  sous-maître . La forme réflexive bangee signifie se mettre sous la protection de quelqu'un, d'une famille ou d'un village.

Le consentement à se soumettre - tel celui qui anime les réfugiés demandant l'hospitalité sur le territoire des maîtres de la terre - constitue une sorte d'enfermement par hétéronomie, une forme de dépendance liée à la dette inextinguible, honteuse, qui anihile toute capacité de décision et d'action autonome. Cette situation sociale d'enfermement dans une dépendance est habituellement celle des mineurs sociaux. Elle est donc très différente du statut de  captif  ou  d'esclave  gunno ceci parce qu'elle est aux fondements mêmes de la légitimité des rapports sociaux inégalitaires, mais évolutifs entre homme et femme, sénior et junior, aîné et cadet qui traversent l'ensemble de la stratification sociale.

La relation de clientèle instaurée par le consentement est par définition une relation de domination-subordination qui  au nom de la solidarité, de l'entraide et du partage, structure un échange inégal entre un supérieur qui aide et un inférieur qui, en retour ou en attendant l'aide escomptée, doit obéissance et prestations diverses (travail, services, corvées domestiques...).  (Marie, 1998 :104). On dit que  celui qui est installé dans la chefferie n'est pas obligé de cultiver du mil .

6.3. Une chefferie  conservatrice  du patrimoine

Le prêtre totémique keju est aussi le gardien des limites du domaine. Celui qui contrôle le franchissement des frontières du domaine clanique. Il essaie de contrôler les circulations dangereuses (épidémies, invasions) qui se font de l'extérieur, de la brousse ogulu vers l'intérieur, le terroir villageois anda et contre lesquelles les autels-obstacles doivent être entretenus et purifiés. Car, selon les conceptions en vigueur, la fertilité de la terre mère et nourricière est susceptible d'être altérée par les nombreuses transgressions des interdits qui l'entourent, qui protègent sa fécondité et dont les  maîtres de la terre  sont les gardiens :

·        pour calmer le coeur de la nature, il a fallu calmer la terre-nourricière, l'ancêtre-serpent du clan et l'ancêtre-serpent de la tribu ; avec ça boit l'eau qui t'est offerte, avec ça mange le sacrifice (...) Maître avec toi on ne discute pas ; toi et le ciel vous êtes parents ; toi et la  terre-nourricière  vous êtes parents ; vous êtes sortis de la création divine ; c'est vous qui avez créé ainsi les choses de ce monde ; c'est vous qui aviez ce  pouvoir  êmmi sinon c'est qui ? Si Dieu n'a pas le pouvoir êmme, celui qui a le pouvoir êmmi-ne n'existe pas. Le  maître du pays  c'est toi, c'est ainsi ! (...)  (Prière du keju Mondo, Koluntanga, Dogon kolun Karambe, 1985).

La fonction essentielle de l'autorité consiste, pour le moins, à  garder en l'état  et, au mieux,  à faire prospérer  le patrimoine dont on est responsable et donc à le délimiter, à le garder  enfermé  bangà. Cette conception définit ce qui constitue l'obligation fondamentale de l'autorité de tutelle banga vis-à-vis de ceux qu'elle garde et de ceux pour qui elle garde.

6.4. Une logique patrimoniale : l'honneur & la honte

L'honneur et la  honte  dogo sont, ici comme ailleurs, aux fondements de l'éthique du savoir-vivre du code de la bienséance revendiqués par les clans libres et nobles :

·        Quelqu'un qui n'a rien à manger ; n'est-ce pas parce que la terre lui est interdite ; si la terre appartient ( entre  yodê) à celui que tu as rencontré dans ta migration ; est-ce que tu ne vas pas  entrer dans  la honte ? ici, nous avons trouvé Dieu, nous avons trouvé un  endroit  yalu ; est-ce que ça ne nous appartient pas ? Mais là-bas, dans le delta la terre ne nous appartenait pas. 

Le nom d'honneur est toujours donné à celui qui a le pouvoir (la force ?) de conserver et faire prospérer le patrimoine, la richesse, qu'il détient au titre de sa charge :

·        Karambe c'est la devise de la terre-nourricière yayye. Jon ogo c'est la devise du ciel algilu [...] chefferie de Jon au sang mêlé, entrecroisé. Nous les Karambé nous sommes la progéniture du ciel et de la terre-mère. On n'est pas seulement la progéniture du ciel, on n'est pas seulement la progéniture de la terre-mère : on est la descendance des deux ensemble [...] Nous sommes installés en paix ; avec les autres divinités, tous ensemble  gardez son éclat à l'honneur de la personne  indê ogo wo-mon dalle gêdê [27] 

Inversement, la honte et le déshonneur sont attachés à ceux, qui n'ont pas eu la force de conserver  leur bien  qui ont tout perdu et qui par là-même de maintenir ainsi leur intégrité. En fait, les traditions nous disent que le réfugié est un faible car il a perdu son autonomie. C'est quelqu'un qui n'a pas été protégé par ses ancêtres. C'est quelqu'un qui ne maîtrisait aucun pouvoir capable de défendre son intégrité c'est-à-dire de maintenir son emprise sur son domaine d'origine. Les réfugiés connaissent la honte. Ils ont perdu leur  chefferie  et donc leur  honneur .

Dans les communautés lignagères, l'autorité, même si elle est légitime, se manifeste néanmoins sous des formes autocratiques et discrétionnaires. Dans le système de référence de l'opinion populaire dogon, c'est le secret, la prédation arbitraire et les caprices ostentatoires du pouvoir qui manifestent le mieux sa nature. Le pouvoir ne tolère aucune opposition ( Maître avec toi on ne discute pas ), son patrimonialisme est autoritaire ( le pays est à nous ), prédateur ( ils doivent nous donner ) et clientéliste ( ils dépendent de nous ) [28].

7. La chefferie ogo dumbu : de la violence fondatrice au clientélisme

7.1. La colonisation des premiers occupants par les derniers venus

·        Quand les Dogons arrivèrent du Mande, ils dominaient ; ils disposaient d'une force sêmbê de six cent cavaliers ; ils ne craignaient rien ; s'ils rencontraient quelqu'un ils sortaient leurs armes pour tirer ta tayye-mon ; s'ils ne rencontraient personne le pays était à eux ganda be-mon ; quand ils sont venus ici c'est ça qui les a fait s'installer. 

Avec l'arrivée et l'installation des conquérants se met en place une structure composite du pouvoir local dont le modèle général, très répandu, associe une  chefferie guerrière  ogo dominante qui  maîtrise les hommes  par le truchement de la violence physique et magique à une  chefferie clanique  ogo dumbu et binu dumbu qui  maîtrise les ressources  par le truchement de la légitimité que confèrent la primauté d'occupation et l'alliance magico-religieuse avec les divinité chtoniennes Lêbê et Binu.

Dans la deuxième moitié du XIXme siècle, quelques temps avant l'arrivée des français, les Dogons ont subi la domination de la chefferie peule paîenne de Geladyo Hambobedyo, ardo du Kounari, installé au village de Goundaka, puis celle de l'empire théocratique des Peuls du Macina avant de tomber sous le joug de la dynastie toucouleur du royaume de Bandiagara.

·        Quands les ancêtres des Karambe arrivèrent dans la région ils n'ont trouvé personne. Personne ne régnait ici sêmbê sêlê, la première domination qui soit apparue est celle de Gelajo. Après lui ce fut Masina 

·        Masina lui c'est un peul, ces gens-ci des Toucouleur. Entre nous tous il n'y a pas d'entente ; entre nous tous il n'y a pas de parenté ; ils avaient  pouvoir sur  nous emma ; ils nous mettaient en esclavage(...) Le maître de Hadallaye nous a fait enlever par ici pour nous emporter en esclavage à Amdallaye. On est emporté là-bas pour faucher le fourrage des chevaux. Certes on a été pris de force, on n'a pas été acheté (...) C'est ainsi qu'ils emportaient nos pères.

Cette violence prédatrice de la chefferie est en correspondance avec le modèle aristocratique mandingue qui se manifeste par le droit prédateur du pouvoir à  se servir . L'extorsion tributaire dont le principe est de marquer le respect et la soumission à l'autorité apparaît ainsi comme le mode culturellement légitime de prélèvement de la richesse. Mais la chefferie elle-même ne peut légitimer sa domination qu'en reconvertissant la richesse en renom la consommation ostentatoire et la redistribution aux clients dominés.

·       C'est alors que El Hadj Omar Tall est venu. Il a dit qu'il nous ferait sortir de l'esclavage. Alors, il a fait la force comme çà et gràce à cet empêchement, le maître d'Hamdallaye a laissé l'esclavage (...). Les Futa sont venus ici, ils ont attiré la guerre. Elle les a emporté, fatigué, presque achevé. On dit qu'il est venu pour aider ceux de Bandiagara, alors, les Dogons se sont levés pour les renforcer. 

Pour finir, la colonisation française [29] allait soumettre ce royaume et administrer la région dogon jusqu'à l'indépendance, où elle passa le pouvoir à l'Etat malien. Les Dogons ont donc, comme la plupart des autres peuples africains, une expérience, à la fois ancienne et variée, de la domination politique par une puissance extérieure.

 Avec la venue des Toucouleur il y eut deux  dominations  sêmbê qui se sont imposées ici. En effet, c'est par eux les Toucouleur que la  chefferie de Bandiagara  Banjara ogo de Nanga Banu Têmbeli s'est installée. Nous étions avec deux dominations. Alors nos gens êm'manan ont dit que notre clan était installé sur les hauteurs depuis longtemps (le pays est à nous !). Mais ils ont répondu que notre chefferie ogo qu'on appellait Segu sikoro n'en était plus une 

7.2. La situation contemporaine: la domination par recouvrement de tutelles emboîtées

Localement, ces conquêtes du siècle dernier allaient conduire à la superposition de pouvoirs d'origines différentes. L'articulation de ces pouvoirs s'est faite selon le schéma général d'une  chefferie  qui s'impose par la  force  panga et qui instaure un ordre politique sembe, dinê fondé sur la soumission des premiers occupants auxquels elle impose la nécessité de son autorité pour garantir la prospérité matérielle et la paix en tant que recours ultime dans le règlement des conflits émergeant entre les clans dominés.

Cette structure correspond à un mode de domination fondé sur le principe de la tutelle [30] qui s'exerce sur des formes historiques d'autorités hiérarchisées. Les règles et les formes nouvelles de liens politiques n'éliminent pas les anciennes mais elles s'y ajoutent en les réorganisant (Fay, 1995). Le point important qu'il convient de souligner ici est que l'autorité de tutelle procède par recouvrement des formes anciennes de pouvoir auxquelles elle octroie une autonomie relative dans la gestion de leurs affaires internes. Les pouvoirs locaux dogons se perpétuent ainsi à partir de multiples chaînes de dépendance clientéliste, qui s'emboîtent en unissant, de proche en proche, des  débiteurs  à des  créditeurs , des protecteurs (les premiers occupants fondateurs) à des clients (les derniers arrivés) ou des  patrons  (les familles conquérantes successives) à des obligés (les autochtones dominés). Du point de vue politique contemporain la conséquence importante est qu'au niveau local toutes les hiérarchies historiques tendent à se conserver au fil du temps.

Ce mode de domination prend la forme d'une sorte d'administration indirecte, ce qui revient à dire que les co-existences sociales, culturelles et politiques de profondeurs historiques différentes ne sont pas ramenées à une mesure normative commune imposée et sanctionnée par le pouvoir de tutelle. Aujourd'hui, la co-existence de ces différentes strates de pouvoirs historiques est articulée grâce à un système d'échange clientéliste généralisé entre les  chefs  devenus des notables locaux. Ces notables se référant explicitement à différents systèmes de valeurs de référence, non partagés, ne peuvent en définitive co-exister et donc échanger socialement qu'en procédant à des transactions sociales considérées comme illégitimes (népotisme, prévarication, arrangement, trafic d'influence, négociation) soutenues par une idéologie partagée du don et la dette d'honneur. Tout ceci ressemble à des pratiques de corruption, c'est-à-dire une forme d'échange social un peu particulière, par laquelle les détenteurs de pouvoir ou d'influence négocient leur capacité de faire ou de faire faire (qu'ils exercent au nom de leur mandat public ou de leur autorité coutumière) contre d'autres capacités de faire ou simplement contre des ressources économiques, symboliques ou sociales hautement valorisées (cadeau, pardon, hébergement, hospitalité, soutien, recours...). Le don et son inverse la dette - dont toute l'anthropologie économique africaniste a montré qu'il constituait le ressort de la sociabilité lignagère - s'avère donc être aussi le moteur de l'intégration socio-politique puisqu'il permet d'entretenir simultanément la dépendance et la docilité des dominés de même que la réputation d'honneur et de générosité des dominants. A cet égard, on peut considérer que le clientélisme et la corruption sont une conséquence logique du développement historique d'une forme singulière de souveraineté politique : la domination par recouvrement de tutelles emboîtées dont nous venons de décrire et analyser les mécanismes.

 

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