| Clio en Afrique
| n° 5, hiver 1999
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[ NDLR : l'éditorial de ce numéro est confié à Michel Cahen. ]
Editorial
Afro-pessimisme ? Oui, par respect.
Cet éditorial n'est pas un article de recherche. Il s'agit
d'une simple réaction à l'article
" L'afro-pessimisme au seuil du troisième millénaire " de Catherine Coquery-Vidrovitch
(Clio en Afrique, 3, automne-hiver 1997-1998). Alors que je partage bien des arguments particuliers qu'elle apporte, je suis en désaccord avec l'interprétation générale. Catherine considère que l'afro-pessimisme fut à l'origine une production idéologique de secteurs de droite (même s'ils se cachaient derrière une fondation liée au parti démocrate américain, ou derrière la Trilatérale -- on ne sait trop) justifiant de délaisser l'Afrique à son triste sort. Après l'effondrement du stalinisme sénile, soutenir l'Afrique n'en valait plus la chandelle : mieux valait la laisser se " déconnecter par défaut " (une déconnexion évidemment différente de celle, développementaliste, que souhaita Samir Amin). Les faits ultérieurs ont démenti cette vision : l'Afrique s'est " reconnectée " à l'économie mondiale notamment par le trafic de drogue et les États-Unis s'y sont plus que jamais investis -- ce qui fit et fait grincer bien des dents en France. Mais il est incontestable que ce " cartiérisme à l'américaine " a bel et bien existé comme l'une des tendances politiques d'un moment.
Ce qui est constestable, c'est de faire comme si le problème se
résumait à la réfutation de l'argumentation
droitière américaine : Catherine Coquery-Vidrovitch
(infra, CCV) la démolit méthodiquement. Bravo. Et après ? Le problème n'est pas de réfuter une tendance politique occidentale, un jugement de valeur, un point de vue, il est d'appréhender la réalité africaine dans ses dimensions interne et internationale. Et je prétends à l'inverse qu'existe actuellement dans les milieux intellectuels occidentaux, démocratiques et de gauche notamment, une tendance "commodiste " à réfuter l'afro-pessimisme : parce que l'on connaît la valeur des civilisations africaines et la richesse de leurs rapports sociaux, on en déduit que, " malgré tout, l'Afrique s'en tirera ". En quelque sorte, on se rassure.
Le Mur et le reste
Je voudrais poser une vraie question d'historien : la chute du Mur de Berlin -- la chute du stalinisme sénile, et non point du " communisme " -- a-t-elle signifié ipso facto la fin de l'impérialisme ? Il est quand même frappant de constater que le concept d'impérialisme est totalement absent du long éditorial de CCV. Elle n'en justifie pas la disparition, simplement, elle ne l'emploie pas. Pourquoi ? Est-ce parce que depuis la chute du Mur, on a vécu dans une période d'interdiction des mots et des concepts sous prétexte qu'ils faisaient " langue de bois " ? Certes, elle a bel et bien existé (et existe toujours, par exemple dans la pensée unique libérale), mais cela signifie-t-il que les faits économiques et sociaux auxquels les maudits mots faisaient référence ont disparu ? Est-ce la fin de l'histoire ? Certes non, répondra CCV en plein accord avec moi.
Mais subdivisons la question : les outrances des dépendantistes
des années soixante et soixante-dix, qui ne voyaient dans les
États africains que des appareils strictement compradores sans aucune base sociale locale autre que " féodale " et " tribale ", qui furent donc incapables de comprendre l'" historicité de l'État importé " (J.-F. Bayart), ces outrances infirment-elles les notions de centre et de périphérie ? Je ne le pense pas.
Le simplisme d'au moins certaines franges du tiersmondisme (autant " militant " auparavant, qu'" humanitaire " maintenant) responsabilisant globalement un "Nord " des misères du " Sud ", remplaçant paradoxalement le développement capitaliste inégal et combiné des régions de la planète et la lutte internationale des classes par la lutte géographique des " nations prolétaires " contre les " nations riches ", aveugle sur l'hétérogénéité des situations (la Corée du Sud n'est pas le Mozambique) et résumant de la sorte la question à la nécessité d'un massif transfert de ressources et de technologie ignorant de toute trajectoire historique endogène, ce simplisme implique-t-il que l'on remette en cause la notion même de dépendance, et donc de tiers monde pour les remplacer par l'encore plus vague notion de " Sud " ? Je ne le pense pas.
L'existence jusqu'à il y a peu tant vantée (avant la crise !) des " NPI È justifie-t-elle qu'on en fasse un concept regroupant des pays désormais extérieurs au tiers monde, et non une manifestation de l'hétérogénéité propre à ce dernier ? Je ne le pense pas -- je n'ai jamais été tiersmondiste, lui préférant un internationalisme bien compris, mais le tiers monde et la dépendance existent, même en Corée du Sud.
Enfin la déroute du " campisme " -- " Est " contre " Ouest " -- ferait-elle de l'" économie mondiale " (et de l'" économie " tout court) un ordonnancement neutre, sans caractéristique de classe ? La " mondialisation " serait-elle un phénomène uniforme et naturel des sociétés arrivées à un certain stade d'évolution technique ? Je ne le pense pas, mais force est de constater qu'il est de mauvais aloi de questionner si d'autres formes de mondialisation seraient
possibles -- je ne puis que constater que la forme actuelle
n'est autre que la dictature mondiale du capital financier.
La période et l'époque
Au sein des époques historiques (Antiquité, Moyen-Âge,
etc.), il y a évidemment des périodes, et au sein des
périodes des conjonctures. Nul ne sous-estimera l'importance de
ce qui s'est passé et se passera encore dans les Pays de l'Est, nul
ne contestera l'émergence non point d'un nouvel ordre, mais
d'une nouvelle période
mondiale -- spectaculairement mise en place par la guerre de
destruction de l'Irak rendue nécessaire bien moins par
l'invasion du Koweït que par l'impérative
réaffirmation des rapports de forces internationaux
immédiatement après la chute du Mur
[1].
La question, brutale sans doute, ne peut être que la suivante : la
période a changé, mais sommes-nous toujours à
l'époque historique du capitalisme
mondial, de l'impérialisme ? Si
la réponse est négative, il faut le prouver, mais étudiant
l'afro-pessimisme, on ne peut pas ne pas poser la question. À plus
ample informé, je considère que ladite époque
impérialiste n'est pas révolue et que l'ordre mondial
est fondamentalement resté le même
[2]
Or CCV fait une succession de micro-analyses pour décrire telle initiative politique remarquable (Conférence nationale), telle " preuve, depuis des millénaires, de capacité de résistance et d'invention "-- mais quel peuple ne les possède pas ? --, tel rattrapage démographique des séquelles de la traite servile, rattrapage certes encore inachevé mais bien accentué pendant que s'annonce la " transition démographique " typique des sociétés développées
[3].
Elle conteste aussi des faits habituellement vus comme négatifs mais qui
ont aussi leur aspects positifs (urbanisation galopante). Alors, avec beaucoup
de ces arguments, je suis d'accord -- mais le malaise sourd.
En effet, les questions structurelles
ne sont guère posées. En voici quelques-unes, en vrac :
- pour
qu'un pays se développe, il faut que la valeur produite sur place
puisse être accumulée sur place. Est-ce le cas ? Entre les
mains de qui les grandes sources de richesse sont-elles ?
- a-t-on,
dans l'Afrique subsaharienne actuelle (Afrique du Sud exceptée),
des processus
historiques de production de bourgeoisie nationale ? Les Nana-Benz investissent-elles dans l'industrie et dans la concentration verticale, ou dans des achats d'appartements à Amsterdam et Paris ? Voit-on pointer des " révolutions bourgeoises " (pour ne point parler des socialistes !) ?
- l'urbanisation
produit-elle une prolétarisation dynamique comme dans la France de la Troisième République (extension des milieux ouvriers et autres couches de salariat liée à l'industrialisation) ou une " lumpénisation " et "plébéiennisation " rappelant la Rome du Bas-Empire ?
- ces États qui, comme le rappelle justement CCV, " voulant créer la nation à partir du pouvoir [se sont] pris pour la nation [et l'ont donc] niée " ont-ils vu lors des Conférences nationales un
durable et structurel renouvellement de leurs élites politiques
ou un simple recyclage précisément dû aux conditions
économiques et sociales de la reproduction des (lumpen-) élites
noires africaines à la périphérie du monde ?
- si les " marchés vivriers urbains explosent ", n'est-ce pas largement à cause des importations massives stimulées par le libéralisme, souvent au détriment des productions locales, importations de surcroît "occidentalisantes " et donc génératrices de dépendance accrue (consommation de pain blanc de blé non cultivable sur place, etc.) ?
- si la corruption est particulièrement terrible en Afrique
relativement aux PIB -- bien qu'effectivement certainement
inférieure en valeurs absolues qu'ailleurs
[4] --,
n'est-ce pas parce qu'elle s'applique non point à un
capitalisme
en fonctionnement mais à une spéculation, au mieux mercantile,
consécutive à la captation de l'aide extérieure,
justement parce qu'il n'y a pas de processus d'accumulation
locale (ce qui n'empêche évidemment pas de colossales
richesses individuelles) ?
Enfin CCV rappelle que les indépendances ont seulement trente ans et qu'ils seraient donc faux d'en conclure précipitamment que l'Afrique est " mal partie ", " comme si l'on pouvait juger d'un
processus historique en trente ans ! ". On ne peut, en historien, qu'approuver cette retenue sur ce qui n'est effectivement que du court terme. Mais la vraie question ne concerne pas tellement les " trente ans ", elle réside dans l'existence (voire le début d'existence)
ou non d'un tel " processus historique " de formation de " nations étatiques ". Or CCV elle-même ne dit-elle pas très justement qu'un tel processus est impossible, parce qu'il est foncièrement antidémocratique et donc antagonique à la mobilisation des populations pour les tâches de leur auto-développement ?
Un interminable court terme
CCV ne professe nul " optimisme béat " ou " afro-optimisme " d'autant plus, dit-elle, qu'à court terme les choses ont très peu de chances de s'améliorer . Mais nous sommes des historiens. Qu'est-ce que le court
terme ? S'il s'agit, comme dans le langage courant, des toutes prochaines années, la discussion n'a guère d'intérêt car évidemment les choses ont " très peu de chances de s'améliorer". Mais le court terme en histoire relève, comme CCV le mentionne justement à propos des indépendances, de ces fameux " trente ans ",
à savoir de la génération qui vient.
Et pour cette génération, de quels problèmes devons-nous
discuter ? Sont-ce des idées défendues par la fondation de
Jimmy Carter, du New York Herald, du Figaro et autres
Point, Express, Obs et ÉDJ ? Dans ce cas, oui, affirmons face à ces analpabètes lettrés la valeur des civilisations africaines, la formidable résistance des sociétés noires, la dynamique de l'informel, apprenons-leur que les Africains ne sont pas bons seulement en musique et en sport, apprenons-leur ce " besoin d'Afrique " que nous ressentons intensément.
Mais, une fois la voirie assainie, étudions si
les conditions structurelles que connaît l'Afrique et son
positionnement dans l'économie-monde peuvent lui permettre, en
cette nouvelle période de l'époque historique
impérialiste, de décoller.
De ce point de vue-là, combattre l'afro-pessimisme ressemblerait
à la méthode Coué pour se rassurer soi-même. Croire
que, quels que soient leurs drames, les Africains se débrouilleront
toujours, c'est sous-estimer la crise historique
de leur continent et ne pas prendre la mesure de leur oppression.
Il y a aussi
un discours afro-optimiste réactionnaire, qui se satisfait des quelques
éléments positifs pour mieux détourner les yeux de la
gênante réalité impérialiste. Si
j'étais un Africain, je serais afro-pessimiste par révolte.
Mais je suis un Blanc du Nord. Laissez-moi, alors, être afro-pessimiste
par respect.
Le
8 juillet 1998, à Bordeaux, il fait beau, pendant que la
Guinée-Bissau plonge dans la guerre civile, du fait de l'implosion
du pouvoir hégémonique du PAIGC soutenu par tous les
gouvernements occidentaux
Michel Cahen
Centre
d'étude d'Afrique noire de l'Institut
d'études politiques de Bordeaux.
[1] Le président Mitterrand le comprit excellement, qui, pro-irakien, déclara que la France devait participer au grand spectacle du côté américain afin de " tenir son rang ".
[2] ...fondamentalement,
car nous ne sommes pas revenus à la situation d'avant 1917 avec
une simple rivalité inter-impérialiste
d'États : cette dernière, qui existe toujours, se
combine désormais avec l'énorme puissance de compagnies qui
transcendent les États mais ont aussi intérêt à ne
pas les ignorer.
[3]
Notons quand même à ce sujet une erreur factuelle : si le
taux de fécondité des mères n'est pas
affecté par la pandémie du SIDA, c'est évidemment
parce qu'il est calculé sur la base du nombre d'enfants par
femme vivante.
De la sorte la mortalité des femmes n'influe
mathématiquement jamais sur le taux de fécondité. Cette
apparence qui a probablement belle apparence dans les rapports du PNUD ne
saurait mener à sous-estimer la catastrophe démographique et
sociale de long terme du SIDA en Afrique.
[4] Voir notamment le numéro spécial " La corruption, une approche comparative internationale " (Jean-François Médard, éd.) de la Revue
internationale de politique comparée, Louvain-la-Neuve,
DeBoeck Université, IV (2), sept. 1997