| Clio en Afrique | n° 4, printemps 1998 |
Sous la direction de Jean-Louis Triaud. Autres membres du jury : Hélène d'Almeida-Topor (Université Paris I), Marc Michel (Université de Provence), Constant hamès (CNRS). Rapporteurs extérieurs : Louis Brenner (Université de Londres, SOAS), Jacques Frémeaux (Université Paris IV). Mention Très honorable, avec les félicitations du jury à l'unanimité.
Boukary Savadogor fut, en 1990, l'auteur d'une maîtrise remarquée, à l'université de Ouagadougou, sur "L'implantation et la diffusion du hamallisme à Ouagadougou depuis 1936". Il offre dans cette thèse 457 pages de texte et 450 pages de texte ainsi qu'un volume d'annexes, sources et index de 237 pages.
Ce travail élargit et approfondit notablement le travail pionnier d'Alioune Traoré, soutenu à Dakar en 1975 et publié en 1983. La thèse d'Alioune Traoré avait, à partir des archives du Sénégal notamment, ouvert le dossier du hamallisme, traitant ce sujet difficile avec empathie, mais elle avait ensuite figé les problématiques comme si, par une sorte de tabou, on ne pouvait plus parler du Hamallisme après l'ouvrage de ce dernier. Boukary Savadogo apporte là de nombreux éléments nouveaux. Il a combiné à cet effet sources écrites et sources orales. S'agissant des premières, il a eu accès à un dépôt unique pour la question hamalliste au coeur du dispositif administratif de l'époque : les archives du cercle de Nioro, restées depuis lors sur place, qui sont plus complètes sur ce sujet qu'aucun autre fonds. Il a, d'autre part, interviewé, en jula, mooré et français, 108 personnes en France et dans les quatre pays concernés, parmi lesquels Théodore Monod et plusieurs administrateurs ou officiers directement concernés (dont Joseph Rocaboy). Il a enfin prolongé l'enquête sur la confrérie après la disparion de shaikh Hamallah jusqu'en 1965.
La Tijaniyya hamawiyya - on dit en français le hamallisme - est une branche nouvelle de la confrérie Tijâniyya surgie autour de 1906 dans la ville de Nioro, ancienne capitale umarienne. Elle est découverte par Paul Marty en 1918, amalgamée avec le mahdisme par André en 1923-1924, réprimée par l'administration française à partir de 1925. Le sommet de la confrontation est atteint en 1940 avec l'affaire dite de Nioro-Assaba, affrontement entre nomades interprété en termes de complot hamalliste, suivi d'une répression impitoyable et de la mort en déportation du fondateur, shaikh Hamallah, en janvier 1943. Sur toute cette chronologie, les mises au point argumentées de l'auteur font autorité. Il reconstitue minutieusement la genèse de l'affrontement entre Français et Hamallistes, en soulignant le rôle initial des rapports André sur un supposé mahdisme se diffusant à partir du Nigeria et en montrant comment la Hamawiyya est placée "accidentellement dans une perspective d'opposition à l'autorité coloniale française". L'auteur suit ainsi pas à pas la mise en place des représentations hostiles de certains administrateurs (pas de tous) et procède à une "déconstruction" du discours anti-hamalliste.
Ce travail se compose en fait de deux grands ensembles. Le premier est consacré à l'étude du rapport entre les Français et les Hamallistes, ou selon la formule heureuse de l'auteur, à "regarder l'administration coloniale regarder le hamallisme". Le second est consacré à l'histoire des Hamallistes eux-mêmes, notamment après la mort de shaikh Hamallah. Ce sont deux registres très différents : dans le premier, il s'est agi de repérer les téréotypes et les effets de légende noire; dans le second, c'est toute la mouvance hamalliste contemporaine qui est mise en perspective depuis les indépendances, en analysant notamment les modes de passage au politique.
L'auteur porte attention à la terminologie. Il montre comment les Hamallistes se désignent eux-mêmes, et bien souvent par de tout autres termes que celui-ci. Il établit aussi une typologie essentielle des trois niveaux d'appartenance à la confrérie, depuis les simples serviteurs jusqu'aux initiés. S'agissant du passage au politique, il montre de façon décisive le caractère adaptatif et très local des engagements politiques de certains leaders hamallistes, et cela à l'encontre d'une vulgate qui les voyait tous dans le giron du RDA.
Il remet, en particulier, en cause le concept trompeur d'une confrérie "centralisée", source de nombre d'erreurs dans l'analyse du hamallisme. Il attire l'attention sur la circulation du charisme vers des périphéries qui deviennent à leur tour de nouveaux centres. Ce passage du centre initial (Nioro) aux périphéries, qui marque si profondément l'histoire du hamallisme, est un des points forts de ce travail. L'auteur déjoue aussi les contre-sens sur un hamallisme "anti-colonialiste". Il ne cède pas davantage à l'hagiographie et il montre, grâce aux archives de Nioro, un shaikh Hamallah hésitant, pusillanime, débordé par ses disciples. L'auteur apporte donc à la compréhension du phénomène hamalliste des outils nouveaux essentiels. On espère et on attend une publication rapide.
Jean-Louis Triaud