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n° 4, printemps 1998

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Le soulèvement de 1947 : bref état des lieux

Françoise Raison-Jourde

IV. De la commémoration ambiguë de 1967 à la commémoration " révolutionnaire " de 1987 : 1947 devenu événement fondateur.

Enfin, on notera l'autocensure marquant toute évocation (y compris familiale, au dire de mes étudiants) des " événements ". 1947 est un échec, un événement néfaste que beaucoup souhaitent oublier, probablement parce qu'il est incompréhensible et a entraîné des divisions profondes entre Malgaches [25]. Aucune commémoration n'apparaît au moment de l'indépendance, en 1960. La première célébration officielle, hésitante et ambiguë comme un exorcisme, en 1967 [26], ne dégage pas l'image de patriotes des combattants, ni celle d'une lutte de libération. Tout se passe comme si 1947 demeurait, malgré la commémoration de 1967, un territoire interdit à la mémoire par un consensus tacite entre nationaux et étrangers. Seul le rejeu violent de la fracture en 1972 a pu rouvrir, à Tananarive en tout cas, sinon dans les anciennes zones de combat, la possibilité du récit. 1972, c'est-à-dire les grèves, les défilés non violents, mais aussi les émeutes de rues qui entraînent la chute de la Ière République et l'avènement de ce qu'on a appelé la " deuxième indépendance " de l'île. C'est alors qu'on modifie les noms de rues, jusque là réservés à la commémoration des " découvreurs " étrangers, des colonisateurs français, qu'on envisage la construction de monuments aux morts, points d'appui d'annuelles commémorations, comme le sont en tout village français nos propres monuments aux morts de la nation lors des deux dernières guerres. L'analyse de ces monuments est particulièrement intéressante à Tamatave, Moramanga et Tananarive.

La Deuxième République trouvera donc dans son héritage un gisement de symboles et de gestes collectifs particulièrement riches de sens et d'émotion que le président Ratsiraka et son entourage, marqué par d'ouvertes sympathies pour le parti communiste français, le " parti des résistants ", pour l'URSS, Cuba et l'Algérie, sauront faire leurs. 1947 devient alors l'événement fondateur de la IIème République. Un mausolée, inauguré en 1977, où l'on transfère un mort inconnu des combats, devient le tombeau des ancêtres de la nation malgache cependant que, dès 1975, a été mise sur pied une Direction des anciens combattants de la Révolution, qui décore et pensionne. Des expositions se succèdent en 1977-78, puis en 1981. Les historiens bénéficient d'opportunités d'interviews, dues à la sortie de l'ombre de tous ces protagonistes. Ainsi B. Ramanantsoa-Ramarcel, dont un tome entier de la thèse (1986) est construit sur ces sources et dont on regrettera que le travail, resté en photostat dans une imprimerie locale depuis quatre ans, ne soit toujours pas publié. On notera dès 1976 le très bon texte de M. Rajerison ("Jiny MDRM") sur la " libération " de Sahasinaka, dans la revue Tantara. 1987 est, pour Phi. Sambo, ancien du Jiny, l'occasion de faire voyager jusqu'à Mahamasina des généraux et colonels des maquis de 1947 qui s'exprimeront à la télévision pour des spectateurs stupéfaits. Comme les pays marxistes voisins d'Afrique, Éthiopie, Mozambique, Madagascar aura sa guerre de libération nationale, même s'il faut pour cela forcer quelque peu les représentations. En effet, dix districts en guerre ne font pas toute l'île, et nous manquons beaucoup d'indications sur ce que furent les représentations de l'avenir auxquelles adhérèrent les combattants. Les enquêtes orales révèlent à leur sujet des divergences nettes entre régions. Deux mémoires, l'un sur Lakato (au sud de Moramanga), l'autre sur les Marosalohy de la région de Vavatenina évitent les emballements idéologiques et s'accrochent à une passionnante micro-histoire.

La commémoration de 1997 a été moins centrée que celle de 1987 sur la construction d'une image nationale dont beaucoup d'approches rénovées, comme celle de B. Anderson dans Imagined Communities, ont montré, pour les mouvements nationalistes des années 1950-60 comme pour les États-Nations d'Europe occidentale et centrale, le caractère d'artefact, produit d'un moment précis et relativement court de l'histoire [27]. Elle a été plutôt décentralisée en une série de célébrations sur les lieux de combat. La tenue du colloque de Tananarive et de celui de Paris VIII laisse entrevoir la possibilité de nombreuses avancées, permises par une ouverture des archives françaises moins restreinte que beaucoup ne le pensent mais conditionnée par l'opportunité de déplacements dans le triangle Vincennes-Aix-en-Provence-Tananarive, auxquels il faut absolument ajouter de difficiles déplacements sur le terrain.

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