| Clio en Afrique | Articles thématiques | n° 4, printemps 1998 |
Chacun a d'autant plus volontiers suivi les indications de J. Tronchon qu'elles provenaient de sources militaires, peu suspectes en général de gonfler les chiffres. La critique, qui paraît tout à fait fondée, de ces chiffres par J. Fremigacci au colloque de Tananarive, laisse entier le problème d'une nouvelle évaluation, qui ne peut résulter désormais que d'une réévaluation minutieuse au niveau des dix districts touchés par le soulèvement et dont on peut déjà penser qu'elle sera inférieure en nombre. Même solidement argumenté, cela sera difficilement reçu. Le colloque récent a mis en lumière, particulièrement pour nous, étrangers, qui n'avons pas assisté à la commémoration officielle de 1987 ou à celle de cette année, le blocage des " témoins " sur des positions de forte résistance vis-à-vis des historiens. Évidemment âgés, frustrés du fait que le tri opéré en 1975 pour pensionner les anciens combattants n'a retenu que ceux qui avaient été pris les armes à la main, cependant qu'eux-mêmes, généralement tananariviens, représentent les politiques [21], les témoins ont trouvé au colloque une tribune pour revenir sur les professions de foi et anathèmes contre la colonisation. Plusieurs d'entre eux étaient, en ce sens, des porte-parole dont la passion paraissait restée intacte et la véhémence resurgie et réactivée par l'écoute. Mais les témoins se disaient persuadés que les historiens leur cachent toujours des choses et sont incapables d'éclairer la machination initiale. De toute évidence, il ne faut pas idéaliser l'apport de ce type de témoins que les difficultés et le coût du transport n'ont permis de déplacer que depuis l'Imerina centrale, où l'on ne s'est pas battu, vers la capitale.
b) Le procès des parlementaires... et des autres.
Reste un dernier volet : les procès (et non le seul procès des parlementaires), les prolongements de la répression, qui durent jusqu'en 1957. Le procès des parlementaires est, bien entendu, une machinerie politique destinée à casser l'énorme popularité et la légitimité reconnue des trois députés. On peut douter (de même que pour le procès de la VVS) que la sentence de mort ait été d'emblée envisagée sans être assortie, in petto, de sa réduction. La Sûreté avait en mains de terribles aveux et des dénonciations mutuelles qui mettaient hors jeu pour des années auprès des anciens MDRM les députés arrêtés, les condamnant à une " mort sociale ". L'issue du procès (des peines commuées) est la seule différence notoire avec les procès dits staliniens qui décimèrent une partie des cadres des partis communistes d'Europe centrale. Même procédure d'interrogatoires isolés, accompagnés de tortures répétées aux traces peu visibles, même terreur suscitée chez les inculpés, même travail sur les aveux et déclarations de repentance extorquées et confrontation finale sur les aveux. Même inutilité de ces procédures sur le strict plan de l'information judiciaire, car les services de la Sûreté savaient tout des plans régionaux d'insurrection avant même que celle-ci ait éclaté, ainsi que le prouvent des papiers signés de son responsable, Baron, aussi bien dans les archives de Tananarive que dans celles de Vincennes.
Ainsi pensa-t-on avoir réussi à faire d'une affaire politique de taille internationale un misérable petit tas de secrets exhibés sur la place publique. Ainsi réussit-on aussi à convaincre tous les anciens du MDRM à haut niveau que le camarade était un traître, qu'il y avait un traître dans chaque réunion ! L'effet recherché de cette dramaturgie étalée en plein Tananarive était de briser la personne et la carrière des députés. La première cible semble bien avoir été atteinte et si la carrière de Rabemananjara et Ravoahangy se rétablit ensuite, ce fut dans la dépendance du président Tsiranana.
Mais il est possible, ici encore, de rapprocher le procès construit sur un complot de nombreux épisodes précédents : complots des chrétiens en 1857, complot de Rajoelina et du docteur Rajaonah, figures de proue d'un mouvement de rénovation critique vis-à-vis du Premier ministre Rainilaiarivony en 1893, complot de la VVS menant aux arrestations de 1915. Les procès mis en scène avec soin à l'issue de ces tentatives politiques avortées présentent la même caractéristique structurelle d'empêcher toute expression alternative, si minoritaire soit-elle, et de désigner comme acteurs centraux et coupables des individus qui n'ont pas tenu ce rôle [22.]
Ainsi semble-t-il qu'on ait fusillé bien rapidement, à la veille du procès, tel témoin dont la déposition aurait été décisive mais ne serait nullement venue appuyer la thèse du complot des parlementaires. Par ailleurs, de manière surprenante et inverse, ce n'est jamais pour complot et rébellion que sont jugés, souvent au bout de trois ou quatre ans d'attente, les chefs insurgés, accusés de violences. Ils sont inculpés du meurtre de tel ou tel colon, spécifié isolément, comme s'il s'agissait d'un crime de droit commun, et que les motivations politiques d'ensemble ne soient pas prises en considération. Sur les chefs d'accusation, l'évolution de ceux-ci, la lourdeur réelle des peines purgées, il y a donc beaucoup à découvrir.
c) L'après-1947 : les prolongements du soulèvement.
De même qu'il importe d'éclairer l'avant 47, avec la transition entre anarchie, brigandage et soulèvements, il importe d'éclairer sous deux angles au moins l'après-47. Les prolongements de l'événement se font sentir jusqu'en 1957-58, voire jusque dans la préférence manifeste accordée par la France aux politiciens de l'Ouest, groupés autour de Philibert Tsiranana, originaire d'une zone qui n'a presque pas bougé. Tout d'abord, on assiste, dans les années 1948-51, à une recolonisation en profondeur de l'île, tout à fait étrangère à l'idée de décolonisation, amorcée par une armée que scandalise l'impéritie de certains administrateurs. Il faut se rappeler que les tournées des chefs de districts, en temps de guerre, s'étaient souvent interrompues pendant six ans, faute de véhicules et d'essence. Travail forcé, port des administrateurs en filanjana (chaise à porteurs) sont les signes de cette reprise en main. Cette recolonisation réussit ce qu'avait tenté puis abandonné Gallieni autour de 1896-1902, le triomphe de la " politique des races ", en l'occurrence des ethnies, l'arrière-fond de luttes tribales sur lequel s'est achevé le soulèvement offrant un terrain rêvé à ces manipulations. Le quadrillage ethnique sévit donc dans l'île et fournit la trame de tout raisonnement politique. Il tient lieu, à vrai dire, d'analyse politique.
Ceci ne signifie pas pour autant un tranquille rapport de forces. Déconcertés par la soudaineté d'une entrée en rébellion cent fois annoncée et à laquelle ils n'ont pas cru, les chefs de district vivent dans la crainte que cela ne recommence pour un oui ou pour un non et la hantise du contact à retrouver avec les notables paysans par-delà l'écran qu'ont interposé les évolués, souvent merina et partisans du MDRM [23]. Cette angoisse n'échappe pas aux " représentants " de la population, élus sur des bases des plus fragiles (les élections dites démocratiques sont l'objet de scénarios ahurissants de chasse aux électeurs). Les élus betsimisaraka, par exemple, jouent de cette crainte, répandant, ainsi que les colons, des rumeurs sur l'imminence d'un nouveau soulèvement en 1956 et 1957, deux années marquées par trois élections importantes sur fond de Loi-cadre. Ils assurent ainsi leur emprise sur une administration condamnée à recourir systématiquement, sur les Hautes Terres en particulier, à la délation.
Atteintes par des morts qui ont touché, en 1947, chaque famille, par les emprisonnements et les interdictions de séjour de détenus libérés, les populations de l'Est voient venir les échéances électorales avec un sentiment de panique fataliste. Leur désir est d'en finir au plus vite en votant dans le sens désiré par l'administration. On observe ainsi en 1951, puis en 1956-57, les premières manifestations du traumatisme mémoriel sur lequel a travaillé Jennifer Cole [24] et dont elle dit avoir observé le retour en 1991, lors des amples manifestations contre Ratsiraka, suivies d'élections. Sur les Hautes Terres, où aucune violence ouverte n'a éclaté, sinon dans le sud-est du Betsileo, ces années sont marquées par une violence rampante faite de surveillance incessante au niveau des chefs de canton et de quartier, pour satisfaire la paranoïa administrative du chef de district. Le principal abcès de fixation est l'activité syndicale du COSOMA, syndicat de tendance CGT, et de la CFTC, soutenue par les missions catholiques, muées en contre-fanjakana, abritant tous deux un nombre appréciable d'anciens du MDRM.