| Clio en Afrique | Articles thématiques | n° 4, printemps 1998 |
On s'intéresse donc beaucoup moins à l'Ç état-major È du MDRM et à ses directives (par exemple le fameux télégramme) qu'à la crise de subsistances générale et dramatique [7], à la poussée de très fort mécontentement venue de la base paysanne, en Betsileo, sur la Falaise et la côte Est, au débordement progressif des instances légalistes du MDRM, enfin à l'effondrement progressif du fanjakana (pouvoir administratif), coupé des campagnes où monte le banditisme. Ce qui s'impose aujourd'hui et se développera encore le jour où seront classées et disponibles les archives des provinces de Fianarantsoa et de Tamatave, c'est la montée des vols de boeufs, du banditisme de grand chemin, qui avaient miné le royaume merina entre 1883 et 1895 et avaient régressé dans la décade suivant la conquête [8]. Le " fahavalisme " du XIXème siècle [9] doit donc être pris en considération comme forme d'agitation sociale annonçant certains développements de 1947. C'est donc un mythe que de croire un parti, si ramifié soit-il, capable de déclencher une révolte à la taille de Madagascar. On en vient plutôt au constat qu'administration et partis, surtout le MDRM, furent pris au dépourvu par la désorganisation du pays profond, et par les agissements non contrôlables de la base. Tous deux cherchent à garder le contact avec la population. L'administration s'appuie pour cela alternativement ou même parallèlement sur le MDRM, créé en 1946 et sur le PADESM créé en juin 1946 [10]. Elle apparaît très ambiguë dans ses comportements ; elle recourt au MDRM pour rétablir le lien avec les administrés, prêtant voiture et même avion aux députés, encourageant ainsi à croire à la passation rapide des pouvoirs. Elle soutient le PADESM naissant face au danger d'un MDRM hégémonique puis elle l'abandonne.
Deuxième évidence : les députés connaissaient l'existence des sociétés secrètes. Certains, Raseta, Rabemananjara aussi semble-t-il, leur donnèrent leur approbation. On connaît la formule de Raseta : " L'indépendance ne s'acquiert pas par la supplication. Il faut la ravir ". Le bureau central de la société secrète Jiny, qui se trouvait en 1943 à Manakara, comprenait dès cette date un responsable des armées et était animé par des radicaux comme Monja Jaona, militant antandroy de la lutte anticoloniale dès 1936, bien connu comme dirigeant du parti Monima sous la Ière puis la IIème Républiques. Monja Jaona fut, de même que Ravelonahina, son interlocuteur, ancien condamné de la VVS, furieux de la modération des députés, qui rentrèrent de Paris en septembre 1946 en annonçant l'échec à faire reconnaître par l'Assemblée constituante la reconnaissance de Madagascar comme État libre au sein de l'Union Française. Des promesses de soutiens étrangers mythiques furent invoquées (Amérique, Afrique du Sud) et Raseta ne démentit pas car ces références donnaient courage aux militants et renforçaient la légitimité des dirigeants du MDRM, mués en contre-pouvoir. Débordés par la base, les dirigeants firent au dernier moment une tentative d'appel au calme. Mais Ravelonahina allait répétant, en février-mars : " Nous passerons par-dessus eux, nous les mettrons devant le fait accompli [11] ". Dans ce but, dès 1946, la Jiny changea de style. Monja, incarcéré à Manakara, étant désormais impuissant, le centre de la société fut transféré à Tananarive (devenant Jina), Ravelonahina s'allia sur place à Rakotondrabe, petit industriel du tabac qui n'avait adhéré au MDRM que depuis très peu de temps. Ils recrutèrent non plus en milieu paysan mais dans la petite bourgeoisie. Dès lors l'aspiration au soulèvement traversait verticalement la société grâce à l'articulation de la paysannerie de l'Est et de la petite bourgeoisie des Plateaux.
Ë l'amont de cette configuration, Solofo Randrianja a restitué dans sa thèse [12] ce que Guy Jacob a appelé, lors de sa soutenance, le " chaînon manquant ", c'est-à-dire le travail de formation de militants dockers, cheminots, petits bourgeois et paysans auquel se livra le PCRM (Parti Communiste de la Région de Madagascar) entre 1936 et 1939 [13]. Travail complètement occulté par la suite car l'étiquette communiste était, dans le contexte de la guerre froide, infamante et dangereuse aux yeux de l'administration comme des Églises. Or le PCRM, parti au " feuilletage social " étonnant, avait rallié aussi bien le docteur Ravoahangy, célèbre ancien du complot nationaliste VVS de 1915, originaire de l'aristocratie, que le plus riche quincaillier de la capitale et que des militants analphabètes. Une fois le parti éclaté, du fait des tiraillements excessifs entre sa base et son sommet, une partie des militants de la base entrera dans les sociétés secrètes de l'Est, telles celle des " Soldats de Ravoahangy ". On repère donc là une continuité explicative (au point que se recouvrent quasiment la carte de l'implantation du parti et celle que donne J. Tronchon du soulèvement), et aussi un prototype évolutif précédant le MDRM. Tensions entre militants de la base et leaders du sommet dont les niveaux sociaux, économiques et culturels sont fort éloignés, forcing de la base pour entraîner les dirigeants négociateurs et attentistes. Nous y revenons donc : il est fort important de comprendre l'évolution de l'île pendant la deuxième guerre mondiale. Ses rapports avec la Grande Bretagne, l'Afrique du Sud sont encore insuffisamment étudiés ; de même, l'activité des militaires malgaches en France et le bagage de souvenirs des combats, d'images de la métropole qu'ils rapportent lors d'un retour humiliant, car les autorités, inquiètes, leur demandent avant tout de rentrer dans le rang [14].