Clio en Afrique

Etudes bibliographiques

n° 4, printemps 1998

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Sources d'histoire sociale et religieuse de l'ouest saharien
Le cas de la confrérie Fâdiliyya (Mauritanie) (3)

Rahal BOUBRIK

Mémoire collective, histoire orale

La société bidân est connue pour sa tradition scripturaire illustrée par les écrits savants, mais, en parallèle à cette histographie savante, cette société s'est construite une tradition orale très riche. C'est cette tradition orale qui constitue l'élément principal de ces écrits historiques, hagiographiques précités concernant la région. La tradition orale demeure une source inépuisable pour l'écriture de l'histoire de ce pays. Au-delà de l'importance de la tradition orale dans l'histoire de la Fâdiliyya et des Ahl at-Tâlib Mukhtâr, nous pensons que cette tradition mérite d'être étudiée pour toute l'histoire du pays bidân. En effet, le recours à la tradition orale est plus qu'un choix : c'est une nécessité dans une société où l'écriture était monopolisée par une minorité de lettrés, souvent hommes de religion appartenant à des tribus zwâya.. Ce sont eux qui font et défont l'histoire, à partir et en fonction de leur statut et de leur intérêts sociaux, politiques et économiques. Ce constat nous amène à nous interroger sur l'histoire des autres catégories sociales : hasân(guerriers), znâga (tributaires), `bîd ou `abîd (esclaves)..., dont les membres étaient pour la plupart illettrés. L' " écriture " de la tradition orale est donc le seul moyen pour ces acteurs sociaux de cesser d'être Ç les exclus de l'histoire È. Pour cette société bédouine, dans sa majorité privée d'accès à l'écriture, l'étude de la mémoire collective constitue beaucoup plus l'occasion d'écrire son histoire que de la réécrire. Notre réflexion sur la tradition orale peut être étendue également aux écrits manuscrits ci-dessus puisque ces écrits ne sont qu'une reproduction souvent fidèle de cette tradition. En effet, les enjeux sociaux et les mécanismes de la fabrication de l'histoire orale sont les mêmes que pour l'histoire écrite.

Longtemps marginalisée sous prétexte de sa subjectivité et de son manque de rigueur historique, l'histoire orale s'avère aujourd'hui une source incontournable pour éclairer des événements déjà traités dans les textes écrits. De plus, l'histoire orale, à l'opposé de celle écrite, nous permet " de pénétrer dans des sphères et des lieux sociaux inaccessibles à la seule information écrite " (F. RAPHAEL, " Le travail de la mémoire et les limites de l'histoire orale ", Annales ESC, XXXV, 1, 1980 : 127).

D'ailleurs, en ce qui nous concerne, l'histoire orale n'est pas seulement une simple source d'informations, à côté des sources écrites, ni même une source complémentaire ou alternative, mais elle s'affirme comme une reconstitution de l'histoire. La mémoire collective est une autre représentation de l'histoire par des acteurs directs ou indirects. Elle s'impose comme un trait d'union entre le passé et le présent. La mémoire collective n'est pas regard neutre sur des événements du passé. Derrière chaque mémoire collective, il existe une stratégie de légitimation, surtout quand celle-ci fait resurgir de grands moments historiques. Cette stratégie peut se traduire par l'oubli d'un souvenir. " Le récit du fait passé n'est pas le vécu de ce fait ; le passé est immédiatement et inévitablement reconstruit par celui qui raconte, à quelque milieu social qu'il appartienne. Les oublis sont tout aussi significatifs que les souvenirs, car ils témoignent du travail de sélection de la mémoire, qui écarte, plus ou moins inconsciemment, " ce qui dérange l'image que nous nous faisons de nous-mêmes et de notre groupe social " (F. RAPHAEL, op. cit. : 131).

Chaque mémoire est, par principe, sélective. Les récits sur le passé - et sur le présent - sont réorganisés en fonction du contexte politique et social. C'est ainsi que, lorsque nous avons mené notre enquête sur l'histoire tribale des Ahl at-Tâlib Mukhtâr, nous nous sommes retrouvé devant plusieurs versions. Plus les événements sont proches dans le temps, plus les enjeux deviennent sensibles et plus les stratégies de manipulation surgissent. Le poids du présent sur les individus et les collectivités pèse dans la représentation du passé. Comme le souligne Halbwachs : " le souvenir est dans une très large mesure une reconstruction du passé à l'aide de données empruntées au présent " (La mémoire collective, Paris, PUF, 1968 : 57). Ce constat nous rappelle que la mémoire n'est pas figée : les versions des récits sur un groupe changent tant que les stratégies de légitimation et le contexte changent.

L'histoire collective et généalogique tribale n'était pas le seul objet de manipulation. Les personnages, les individus " historiques " sont soumis eux aussi à cette stratégie de sélection et manipulation, " En réalité, jamais l'image d'un disparu ne s'immobilise. A mesure qu'elle recule dans le passé, elle change, parce que certains traits s'effacent et d'autres ressortent, suivant le point de perspective d'où on la regarde, c'est-à-dire suivant les conditions nouvelles où l'on se trouve quand on se tourne vers elle " (M. HALBWACHS, op. cit. : 61). Les récits sur la vie et l'action de Muhammad Fâdil et de ses successeurs varient selon le temps, l'espace et l'appartenance sociale et religieuse - confrérique - de l'interlocuteur. La tradition interne interprète, recompose et fabrique des récits qui " l'arrangent ".

Chaque lignage des Ahl at-Tâlib Mukhtâr a ainsi sa propre histoire orale : les récits ne convergent que quand il y a pas d'enjeux ou que cette convergence sert l'intérêt commun. La mémoire n'est partagée que lorsque chacun y trouve son compte. La mémoire collective d'un groupe n'est donc pas homogène : elle est traversée par d'autres mémoires des composantes du groupe. Dans une société segmentaire, la reproduction du discours historique ne peut être que segmentaire. Cette fragmentation de mémoire reflète les tensions et les conflits à l'intérieur du groupe. Ce principe est applicable à la vie religieuse. L'appartenance confrérique ou la fidélité à tel ou tel maître, même à l'intérieur de la même tarîqa, détermine le témoignage : " L'histoire orale, loin de se laisser prendre au mythe des sociétés harmonieuses et stables, doit s'efforcer de restituer les propriétés dynamique des système sociaux " (F. RAPHAEL, op. cit. : 136). Le groupe et les individus ne cessent de produire des mémoires et des contre mémoires.

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