| Clio en Afrique | n° 3, automne-hiver 1997-1998 |
A l'orée de notre siècle pourtant, cette ville, dont la croissance organique s'est faite spontanément et sans contrôle des autorités, va changer d'image. Dans un contexte difficile, marqué par l'exode rural --- notamment de populations noires et métisses ---, les épidémies et la crise du logement, une vision victorienne du fait urbain va se développer au Cap.
La ville est désormais vue comme un lieu dangereux, et pour plusieurs raisons. Tout d'abord, elle n'est pas hygiénique : la peste bubonique, la tuberculose, la grippe espagnole tueront des milliers de personnes au début du XXème siècle. Devant l'ampleur de ces épidémies, autorités et bourgeoisie locale prennent peur. On en cherche les causes et, pour cela, on regard vers les pauvres. La corrélation entre pauvreté et épidémie est établie d'emblée : le plus grand nombre de victimes vient des quartiers défavorisés. Ë ce danger épidémiologique s'ajoute un danger moral : la ville corrompt les moeurs pures des campagnards. Enfin, un danger social et politique : la proximité des pauvres inquiète d'autant plus qu'ils possèdent le droit de vote et ont l'indécence d'élire des reprtésentants préchant plus d'égalité sociale. Il s'agit donc pour les élites de parvenir à contrôler la ville, sa croissance et ses pauvres. Au Cap, on donnera d'emblée à cette idéologie un contenu racial : les classes laborieuses et dangereuses sont principalement composées de Noirs et de Métis. Ils sont les premières victimes des épidémies --- ce qui n'est que justice, chuchote-t-on, dans la mesure où ils les provoquent par leur incorrigible saleté. Le " bon sauvage " arrivant de sa campagne est celui qui risque le plus d'être corrompu par la ville : il peut y perdre son " sain respect de l'homme blanc ", voire, de la femme blanche... Enfin, si l'égalité entre Européens est, au moins en principe, acceptée, celle entre les races pose problème aux bourgeois du Cap.
Contrôler cette ville qui a trop grandi est donc assimilé à contrôler la population de couleur que, par sécurité, l'on doit séparer des populations blanches : l'idée de ségrégation fait là son apparition dans la pensée politique sud-africaine, avant de s'inscrire dans l'espace urbain.