| Clio en Afrique | n° 3, automne-hiver 1997-1998 |
1.1. Une station de ravitaillement
1.2. Het Vlek -- Kaapstadt : du hameau à la ville
1.3. Conclusion
Les navires hollandais rentrant à Amsterdam faisaient en général escale à Sainte-Hélène, à mi-parcours en terme de jours de navigation (cf. [whittingdale73], p. 1). Mais la direction des vents ne permettait pas de s'y arrêter sur la route de Batavia. Il fallait donc trouver un site proche, utilisable à la fois par les navires allant vers l'Orient et ceux rentrant en Europe. La côte de l'Afrique australe entre la baie de Sainte-Hélène et la baie de la Table, que les routes maritimes longeaient, correspondait à cette description.
Une station idéale devait également offrir un ancrage sûr et abrité, un ravitaillement en eau facile et de qualité, et des possibilités de commerce avec les Khoisan (Hottentots) pour se fournir en viande. Les possibilités étaient les suivantes :
Les premiers développements de la ville répondaient à deux critères : assurer la défense des employés de la Compagnie et produire le ravitaillement demandé. Jan Van Riebeeck fit construire un fort aux murailles de terre le long de la Varsrivier, à l'emplacement de l'actuelle poste centrale. Tous les éléments nécessaires à la vie des employés y étaient réunis : logements, hôpital, place centrale pour réunir et célébrer les services religieux, entrepôts, ateliers, étables, kraal pour stocker le bétail, etc. Un jardin potager fut planté au sud et à l'ouest du fort de Bonne-Espérance (cf. carte 3) --- les actuels Jardins de la Compagnie n'en sont que le reliquat. Enfin, en 1654, une jetée de bois fut bâtie près du fort, et la Varsrivier fut canalisée. Dans un geste à l'importance symbolique extrême, Van Riebeeck érigea la première barrière physique entre les Européens et les Khoisan : il ordonna de planter une haie d'amandes amères, courant de la plage à la colline de Wynberg, autour de Devil's Peak (cf. carte 3). Ainsi, les employés de la Compagnie s'isolaient de l'Afrique.
La petite colonie se développe dans les années qui suivent, principalement par accroissement naturel. Malgré la volonté explicite de la Compagnie, les bourgeois libres (vrij burghers) construisent des chaumières à l'extérieur du fort. Des routes pour chariots menant vers les jardins se forment de chaque côté du canal principal --- à la place de l'actuelle Adderley Street ---, et quelques " rues ", bien visibles sur le plan de 1660 conservé aux Archives (cf. carte 3) se développent perpendiculairement à l'axe nord-sud : il s'agit de Oliphantstraat, Reigerstraat, Heerestraat et Zeestraat (aujourd'hui respectivement Longmarket, Shortmarket, Castle et Strand). Enfin, une autre piste à chariots relie les carrières de Signal Hill au fort (actuelle Wale Street), puis continue vers l'est sous le nom de " den Wagen pad na t'bos " (piste à chariot vers les broussailles), est aujourd'hui Main Road (Marshall, 1940 [marshall40] ; Whittingdale, 1973 [whittingdale73]).
Petit à petit, un hameau (Het Vlek) se construit par densification entre les rues Herrengracht (actuelle Adderley), Burg, Longmarket et Waterkant. Canaux (le long des rues Keisersgracht, Wale et Strand) et passages étroits créent une ville à la hollandaise, où apparaissent, quelques manufactures (brasserie, briqueterie, moulins).
La croissance des besoins en produits frais comme en céréales conduit Van Riebeeck à allouer des terrains agricoles à des bourgeois libres, sur les premières pentes de la montagne de la Table (quartier de Gardens) comme sur les terres fertiles de la vallée de la Liesbeeck, vers Rondebosch, Constantia et Steenberg. De la vigne sera également plantée à Wynberg et à Constantia, où les domaines de Groot Constantia, Buitenverwachting, etc. en témoignent encore aujourd'hui.
La station du Cap à la fin du XVIIème siècle a déjà acquis un certain nombre de caractéristiques. Sa population fluctue au gré des navires qui y font escale, et des équipages mis au repos, mais elle ne dépasse vraisemblablement pas encore trois cents personnes. Pourtant, l'essentiel est en place pour les deux siècles qui vont suivre : c'est une ville tournée vers son port, volontairement séparée du reste de l'Afrique. Le plan est à damier, témoignant en cela de l'influence de l'urbanisme hollandais classique selon H. Davies :
" Lorsque, plus tard, une partie de ces jardins sera bâtie, la configuration des grachts, alliée à la conception hollandaise traditionnelle de l'urbanisme, produiront ces rues tirées au cordeau et ces petits pâtés de maisons carrés qui caractérisent le centre-ville aujourd'hui. " [1]Les axes urbains principaux sont définis dés cette époque : le Herrengracht mène des jardins à la mer et les berges ombragées de son canal sont le haut-lieu de la sociabilité capetonienne. Wale Street lui est perpendiculaire et sert d'axe est-ouest, menant vers les fermes avoisinantes. Les axes préférentiels du développement urbain des siècles ultérieurs sont également en place : les banlieues sud égrènent leurs fermes, leurs auberges et leurs villages le long de Main Road ; vers l'ouest, un poste avancé veille sur le gué de Zoute Rivier (Salt River) et la future route de l'intérieur (cf. carte 4).
Le plan de 1693 nous montre plus précisément une ville dont la structure sociale se met en place[2]. Un nouveau fort, celui-là en pierres, a été construit plus à l'est : la guerre anglo-hollandaise de 1664 avait démontré la vulnérabilité du premier fort de terre --- dont les murs s'effondraient régulièrement lors des pluies d'hiver. Les fondations de Groote Kerk, la première église bâtie en Afrique du Sud, sont posées. Celles des quartiers des esclaves également...
En 1693, Le Cap comprenait environ 80 maisons bourgeoises (burghers' houses), la plupart entourées de jardins. Elles occupaient l'espace entre les actuelles rues Plein et Burg, de chaque côté du Herrengracht [marshall40], pp. 29--30.
Il n'y a encore que peu de places publiques dans ce hameau. Elles sont situées en bordure des habitations, sur le pourtour. L'actuelle place Riebeeck, au delà de la rue Bree, est l'une des premières à l'origine, elle sert aux fermiers à atteler ou dételer les boeufs qui tirent leurs chariots. C'est aussi au tournant du XVIIIème que le terrain entre le fort et le Herrengracht est aplani pour former Grand Parade. Il sert comme champ de parade, promenade et marché.
Enfin, des bâtiments publics sortent de terre, prouvant le dynamisme de cette société en formation. On utilise pour cela la partie ouest des jardins, qui est de moins en moins occupée par la production de ravitaillement pour les navires de passages : en effet, avec l'essor de l'agriculture, les fermes de la vallée de la Liesbeeck se chargent désormais de la majeure partie de la production. Là est l'origine de cette concentration d'administrations entre Government Avenue et Buitenkant Street : on y trouve Tuynhuis, résidence officielle du président, le parlement et l'essentiel des ministères.
En 1691, le village comprenait environ 1000 Européens et quelques 400 esclaves ([marshall40], p. 34).
Outre la première église d'Afrique du Sud, citée plus haut, la Compagnie fait construire un hôpital sur le Herrengracht, face à la Groote Kerk (cf. illustration 1). Entrepôts, abris pour les bateaux, étables, se dressent sur la plage, de Rogge Bay à Grand Parade (cf. [marshall40], pp. 32 sq.). Le plus important de ces nouveaux bâtiments est le hangar abritant des mâts de rechange.
Il s'agit donc de donner au hameau du Cap les moyens de remplir son rôle de station de ravitaillement, et d'assurer la survie de ce comptoir. Dans le même ordre d'idées, le site de l'ancien fort est utilisé comme réservoir d'eau, collectant les eaux de ruissellement comme celles de la Varsrivier pour les redistribuer grâce à des tuyaux de bois aux navires à l'ancre. L'irrigation des jardins est améliorée. Enfin, le déboisement des pentes de la montagne de la Table comme des Cape Flats réduits à une plaine sableuse faisait craindre des problèmes de ravitaillement en combustible et pièces de charpenterie. Pour y remédier, les gouverneurs de la Compagnie font planter des chênes entre Rondebosch et Wynberg.
Les premiers huguenots arrivent au Cap en 1688 ; ils ne seront que quelques centaines et donc rapidement assimilés, mais marqueront l'histoire de l'Afrique du Sud. Ils transformeront la culture de la vigne dans les campagnes du Cap : la piquette aux qualités purement antiscorbutiques produite jusqu'alors sera remplacée par du très bon vin, reconnu sur la scène oenologique internationale. Non contents de laisser leur empreinte dans ce domaine, les huguenots, très rapidement intégrés à la société afrikaner, seront au premier plan de l'histoire sud-africaine, dans la politique comme dans le rugby : les noms de grandes familles d'origine française comme les Malan, les De Klerk, Pienaar ou Du Plessis se retrouvent au Parlement comme dans l'équipe des Springboks...
Malgré l'arrivée des colons européens, la colonie du Cap souffre d'un manque de main-d'oeuvre, un problème chronique qui se poursuivra jusqu'au XXème siècle. La Compagnie décide donc d'importer des esclaves.
Malgré cette demande immédiate, les premiers négriers n'aborderont au Cap qu'en 1658, avec des chargements en provenance du Dahomey et de l'Angola. Dans les années suivantes, les esclaves auront différentes origines[4] :
Ces esclaves seront soit employés par la Compagnie, soit achetés par des bourgeois. Dans un premier temps, la VOC est le principal employeur avec un peu plus de 500 esclaves. Ce chiffre reste stable pendant des décennies : les besoins en main-d'oeuvre sont quasi-constants, et, en bon marchand, on les évalue au plus juste. A partir de 1692, le nombre d'esclaves appartenant aux bourgeois et aux colons dépasse le nombre d'esclaves de la Compagnie : l'essor agricole de la colonie en est la cause principale. En 1795, seulement 3 % des 16.839 esclaves recensés appartiennent à la VOC. Armstrong et Worde ([armstrongworden89], pp. 129 sq.) ont mis au point une périodisation de la traite des esclaves au Cap. Ils distinguent les périodes suivantes :
La répartition géographique des esclaves montre une concentration dans l'ouest de la colonie : ils se trouvent dans les districts du Cap, de Stellenbosch, de Drakenstein (Worcester)[6]. Le district de Swellendam n'en compte que quelques-uns. Plus encore, ce déséquilibre spatial s'accentuera avec le temps : si dans les années 1760, 25 % de la population servile se trouve à Cape Town, la croissance urbaine portera ce chiffre à 31,4 % en 1806 ([armstrongworden89], p. 138). Ils sont domestiques ou artisans et formeront la base de la classe ouvrière capetonienne du XIXième siècle :
" Au cours du dix-septième et du dix-huitième siècle se développa une subculture urbaine qui incluait les Noirs libres, les exilés politiques d'Orient, les commerçant chinois et les soldats et marins de passage, de même que des esclaves appartenant à la Compagnie ou à des particuliers. Largement centrée sur les nombreuses tavernes de la ville, elle se basait non seulement sur la boisson mais aussi sur le jeu, la consommation de dagga[7] et léchange de biens volés ou de contrebande. Aux esclaves urbains se joignaient des esclaves ruraux qui se rendaient en ville les dimanches ou les jours fériés et logeaient chez les ``Chinois'' ou avec d'autres esclaves urbains. " [8]
La même année, avec l'arrivée du gouverneur Simon Van der Stel, la VOC adopte une politique d'expansion territoriale au-delà de la station de ravitaillement. Le gouverneur alloue aux colons des parcelles fertiles au-delà des Cape Flats : la ville de Stellenbosch est ainsi fondée. Contrairement aux règles appliquées lors de l'expérience malheureuse de 1657, il n'y a pas de taille limite aux parcelles allouées. Très vite, les colons s'installent à Drakenstein, Paarl, Franshhoek, Tijgerberg, Paardeberg et dans le Swartland. Ces colons sont Hollandais, mais comptent également des huguenots français (cf. supra) ou des Allemands chassés par les ravages de la guerre de Trente Ans.
Cette colonisation est de faible densité L. Guelke a compté 0,78 homme libre par kilomètre carré ([guelke89], p. 75). A cause de la rareté de la main-d'oeuvre et du capital, on leur substitue une abondance de terre. Il n'y a que très peu de villages, la faiblesse et la mauvaise qualité du réseau routier ne faisant qu'accentuer le phénomène. L'agriculture qui se met en place est donc une agriculture extensive, ce qui déterminera la forme de la colonisation sud-africaine, comme Guelke le souligne :
" L'adoption de l'agriculture extensive prenait le contrepied du processus d'intensification agricole en Europe de l'Ouest ; c'est donc un évènement de grande importance. Elle eut lieu avant que les cultures des bourgeois libres soient suffisamment étendues pour être autosuffisantes ou pour répondre aux besoins céréaliers de la VOC. Si le Conseil des Dix-Sept avait investi le capital nécessaire au ferme établissement d'une agriculture intensive, ou s'il avait fixé le prix du blé à un niveau suffisamment élevé pour encourager les bourgeois libres à faire eux-mêmes ces investissements, l'expansion au delà de la péninsule du Cap aurait été inutile et une colonie conforme aux projets originaux des Dix-Sept, restreinte à une portion aisément défendable de la péninsule du Cap, aurait pu émerger. "[9]Quoi qu'il en soit, quand en 1717 la Compagnie décide de clore cette politique d'allocation de parcelles, 2000 hommes libres cultivent blé et raisin et pratiquent l'élevage (bovin et ovin principalement).
A partir de 1717, l'absence d'accés à la terre dans les districts proches du Cap va pousser les hommes libres à devenir trekboers, éleveurs itinérants sur la frontière (cf. [guelke76] ; [guelke89] ; [houssay95]). Ce mouvement est encore accentué par la stabilisation du nombre de navires se ravitaillant au Cap, principal marché pour la production agricole. En conséquence, la zone colonisée ne se compose plus seulement de quelques districts agricoles dans l'extrême sud-ouest de l'Afrique du Sud actuelle, mais comporte une vaste région aux limites floues et fluctuantes, allant jusqu'à l'Orange au nord et la Great Fish à l'est. Les grandes étapes de cette marche vers l'intérieur sont les suivantes (voir carte 5) :
Cette société de trekboers est formée de fermiers pratiquant l'élevage extensif, et assurant leur survie par le travail familial et servile. Travail, discipline, ordre et orthodoxie calviniste sont les valeurs qui passent avec eux les montagnes au XVIIIme siècle (cf. à ce sujet [houssay95] et [houssay96]).
Ce style s'inspire à la fois de l'architecture hollandaise et de ses frontons sculptés et décorés, et de l'architecture coloniale développée dans les Indes Orientales. Au Cap, le climat méditerranéen assorti de tempêtes d'hiver ajoutait ses propres contraintes.
Les matériaux locaux disponibles étaient peu nombreux : le bois de construction était rare, ou réservé à la charpenterie de marine ; tuiles ou ardoises étaient introuvables ([marshall40], pp. 31--32), de même que les pierres de taille.
En conséquence, les maisons hollandaises du Cap sont construites en briques blanchies à la chaux pour pouvoir résister à la pluie. La toiture est de chaume (cf. illustration 2). Maisons urbaines ou, plus souvent, corps de ferme de ce style couvrent la ville du Cap et ses alentours (cf. [fransencook80]).
Quelques banlieues se développent le long de l'escarpement : c'est le cas des villages de Rondebosch, Wynberg et Mowbray --- alors nommé Drie Koppen, les trois têtes, d'après celles des malfaiteurs qui y étaient exposées après leur exécution. Simonstown, dans False Bay, devient l'ancrage d'hiver à partir de 1741 : sa petite baie est en effet à l'abri des grandes tempêtes de nord-ouest. Un petit village comprenant quelques auberges, des entrepôts et un hôpital s'y développe, mais reste handicapé par la difficulté des communications par terre avec Cape Town : les chariots ont du mal à franchir les sables mouvants de Fishhoek.