| Clio en Afrique | n° 2, été 1997 |
Résumé et présentation de la thèse par l'auteur.
Francis Nkrumah est né le 21 septembre 1909 à Nkroful dans la partie ouest de son pays. Enfant, il suit les cours de l'école catholique romaine de Half-Assini, où son père est forgeron. En 1926, lors d'une inspection académique, Nkrumah est choisi pour suivre une formation d'instituteur à Accra, au Collège d'Achimota. Diplômé en 1930, il enseigne à Elmina puis à Axim. En 1935, il décide de tenter sa chance aux États-Unis à l'Université de Lincoln.
L'Université de Lincoln ne surgit pas par hasard dans la trajectoire de Nkrumah. Cette université, fondée en 1854 pour favoriser des Noirs, a surtout le mérite aux yeux du jeune étudiant africain d'avoir formé son aîné nigérian Nmandi Azikiwe au début des années 1930. Depuis Azikiwe est devenu un journaliste et un nationaliste d'Afrique de l'Ouest de renom. C'est donc dans la perspective de réussite de son aîné nigérian que Nkrumah veut à son tour suivre les cours de cette faculté pas comme les autres aux États-Unis.
Par sa présence aux États-Unis, Nkrumah ne peut ignorer le lourd passé qui lie intimement l'Amérique à l'Afrique depuis le XVIIe siècle. L'origine des relations entre les deux continents évoque un passé ambigu, à la fois victorieux et douloureux, étant donné que la prospérité du nouvel État d'Amérique du Nord est intimement liée au commerce de la traite, puis à l'esclavage. C'est cette ambiguïté qui génère dès le XIXe siècle un mouvement fort, fondateur de courants humanistes oeuvrant pour la dignité de l'homme noir dans la société américaine, dans laquelle s'inscrivent la création du Liberia en 1822 par l'American Colonization Society, puis les pères fondateurs du mouvement afro-américain qui ont pu influencer Nkrumah, tels Edward Blyden, Henry Sylvester Williams, Marcus Garvey, et enfin plus proche de lui William DuBois et George Padmore.
A l'âge de trente ans, au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale, Nkrumah apparaît comme un homme déterminé, préoccupé par son continent, l'Afrique. Nkrumah connaît déjà la lutte pour garder la dignité dans un pays où être immigrant est un combat, où être noir est un combat, mais où tout reste toujours possible. On ne peut ignorer les années de formation de Nkrumah aux États-Unis. Bien plus encore, on comprend qu'une filiation s'est affirmée. Nkrumah hérite de la volonté de libre expression d'une communauté, qui apparaît isolée, mais soudée. C'est cet univers, qui influence profondément l'existence de l'Africain. Cette sensibilisation ne prend pas fin en 1945, avec le départ de Nkrumah des États-Unis, pour l'Angleterre. Au contraire, il emporte avec lui des réserves. Il a déjà connu l'exil. Seule la liberté est à conquérir.
Dès son retour en Gold Coast en 1947, Nkrumah participe à la construction d'une relation entre le Ghana et les États-Unis. Il faut dire que vu des États-Unis le parcours politique de cet homme force l'admiration.
Depuis le retour en 1947 dans son pays, Nkrumah après douze années passées en Amérique puis en Angleterre, a créé son propre parti politique, le CPP -Parti de la Convention du peuple-. Il connaît l'emprisonnement dans les prisons coloniales, puis la victoire aux élections de 1951 dans son pays. Du fait de sa victoire électorale, on lui demande de former un gouvernement dont il prend la tête. Cette première victoire fait passer le leader du stade de prisonnier au stade de Premier ministre. Il a la charge politique d'une colonie avec une pleine autonomie interne. Jusqu'en 1957, date à laquelle la Gold Coast devient le Ghana, Nkrumah ne cesse de balayer les épreuves qui doivent l'empêcher de progresser. Ainsi dès 1954, une opposition conservatrice se met en place dans son pays, regroupant parmi des fédéralistes, des chefs, des planteurs et des intellectuels. Les Britanniques essaient d'ailleurs d'utiliser cette opposition, conduite par le docteur Kofi Busia, pour contrarier l'accession de la colonie à la souveraineté. Les Britanniques imposent de nouvelles élections en 1956, que Nkrumah à la tête de son parti, le CPP remporte encore une fois. De ce fait l'indépendance est reconnue l'année suivante en 1957.
Face à cette réussite incontestable, les officiels américains n'ont pas de mal à revendiquer l'influence de la formation universitaire américaine sur le leader africain. Nkrumah de son côté exploite l'expérience de ses jeunes années passées aux Etats-Unis. Il fait en sorte, que ni lui, ni le grand pays, ne ressortent indemnes de cette période.
Avant le choc de 1957, l'intérêt pour l'Afrique aux États-Unis est limité. Il faut dire qu'à l'époque où Nkrumah a fait ses études en Amérique, les relations officielles entre l'Amérique du Nord et l'Afrique étaient restreintes. En 1939, il y a 40 consulats et autres postes américains en Afrique, et en 1937 un officiel du Département d'État a pour la première fois la responsabilité à plein temps de l'Afrique. L'intérêt américain est alors concentré sur le Liberia, sur l'Afrique du Sud, sur l'Éthiopie. Dans le domaine de l'économie les relations sont aussi limitées. Sur le plan journalistique, l'intérêt américain pour l'Afrique ne crée pas l'événement. Finalement, seule la Seconde Guerre mondiale provoque de manière évidente la présence américaine sur le sol africain. Mais là encore cette action ne permet pas sur le territoire des États-Unis, une relation approfondie entre Africains et Américains. La guerre bien souvent reste au stade de l'évocation lointaine.
En Amérique, une partie de la communauté noire reste attachée à l'Afrique. C'est au travers du mouvement noir américain que le rayonnement de Nkrumah aux États-Unis est le plus fort, et que l'on peut mesurer tout le parcours accompli par le leader africain et l'ampleur de sa réussite à la fin des années 1950. Tout au long des années 1950, c'est dans une atmosphère fraternelle que Nkrumah et les institutions noires américaines se rencontrent. Nkrumah compte sur ces institutions pour l'aider à combattre le colonialisme en Afrique, tandis que les institutions noires américaines comptent sur Nkrumah pour les aider à anéantir la ségrégation aux États-Unis. Comme le fait remarquer Frantz Fanon, les Nègres d'Amérique ne ressemblent aux Nègres d'Afrique que dans l'exacte mesure où ils se définissent par rapport aux Blancs. Chacun cherche en l'autre réponse à ses problèmes.
Parmi les Blancs aux États-Unis, les démarches entreprises vers le continent africain sont l'oeuvre de personnes isolées. Avant le choc de l'année 1957, les études africanistes aux États-Unis ont été un "one man show" animé par l'ethnologue Melville Herskovits. A la suite de Herskovits, des hommes venus de la diplomatie, de la politique participent à la reconnaissance de liens entre l'Amérique et l'Afrique. Grâce à ces pionniers l'Amérique a les moyens d'assumer une relation avec un homme comme Nkrumah.
Nkrumah participe à la construction des relations entre les États-Unis et le Ghana, depuis la fin des années 1940 jusqu'au début des années 1960. Il en est même l'initiateur. Il apporte un nouveau ton à la relation États-Unis/Afrique. Nkrumah permet la jonction des îlots s'intéressant à l'Afrique. Il possède un charisme qui lui permet de capter aussi bien l'attention des diplomates, des intellectuels, des membres des gouvernements républicains et démocrates. Cette caractéristique se retrouve dans le traitement des affaires mondiales. Dans un cadre colonial qui se décharne, Nkrumah nous permet d'aborder les revendications liées à l'émergence des pays nouvellement indépendants ou en phase de le devenir. Cette dimension internationale de Nkrumah, qui ne se limite pas à l'Afrique et à l'Occident, permet d'établir un équilibre propice. Si Nkrumah apparaît comme le représentant d'un monde qui s'émancipe et qui s'affirme, à la conquête d'un espace international, les États-Unis apparaissent comme l'incarnation même de l'espace planétaire, à la recherche d'une approche plus en détail, plus axée sur l'homme. L'étude du Ghana dans les papiers américains nous renvoie sans arrêt l'image et le personnage de Nkrumah. Le Ghana, c'est Nkrumah. Face à Nkrumah, les États-Unis demeurent au contraire constamment une entité politico-économique, incarnée par une succession de personnages. Cependant, si Nkrumah traduit toute la réalité d'un monde qui se cherche, les Etats-Unis apportent leur puissance héritée du second conflit mondial, leur suprématie par rapport à des puissances coloniales européennes déclinantes, les Etats-Unis apportent également l'enjeu de la Guerre froide, la politique des Blocs, la peur du communisme, la démesure face à un pays comme le Ghana, face à un personnage comme Nkrumah pétri de prétentions mondialistes. De toute évidence, la juxtaposition fonctionne. Une liaison entre les Etats-Unis et Nkrumah est possible. Elle existe. Il s'agit ici avant tout de l'histoire de ce rapprochement. Et comme dans toute complicité, il y a forcément les autres, témoins de ces va-et-vient. Les autres, ce sont les Européens, les Africains, que la relation inquiète, car elle pourrait bien être contagieuse ou exclusive.
Avec Nkrumah, les Etats-Unis entament leurs premiers pas dans la nouvelle Afrique. La relation est vécue comme une première fois. Même l'expérience américaine du XIXe siècle avec le Liberia est dans la mesure du possible écartée, comme un mauvais souvenir. Les relations avec le Liberia lorsqu'elles sont évoquées paraissent contraignantes, et sont d'ailleurs ressenties comme telle par les deux pays. Tandis qu'avec Nkrumah, les Etats-Unis effectuent leur entrée par la grande porte dans l'Afrique qui se décolonise. La présence du leader africain dans l'actualité mondiale permet aux Etats-Unis de participer pleinement à cet événement. Une tradition de politique américaine en Afrique est en train de naître, et Nkrumah en est l'initiateur sous les yeux admiratifs de l'élite noire américaine. Nkrumah rend l'Afrique accessible aux Américains. Il permet au grand pays d'échapper à l'emprise européenne en Afrique. En ayant fait le choix d'étudier aux États-Unis, Nkrumah a écarté d'emblée le Royaume-Uni de son modèle d'affirmation. Le rêve du Ghanéen se cristallise autour du rêve des Etats-Unis d'Afrique. Ainsi l'histoire du Ghana s'apparente à celle des Etats-Unis. Avec lui, l'esprit de 1776 est de retour. Mais cet amalgame présente de réels risques, sachant que l'élève peut toujours décevoir le maître. Contre toute attente, Nkrumah s'impose seul comme le porte-parole de l'Afrique. Le leader africain devient ainsi un repère pratique pour les Américains qui tâtonnent sur ce continent. Avec Nkrumah, le temps du face à face est enfin arrivé. L'Afrique et les Etats-Unis osent enfin se reconnaître. La rencontre est officielle, et s'écrit ouvertement dans la grande époque de la décolonisation, pour franchir l'avènement des indépendances. Au moment où la décolonisation pose problème aux Européens, au moment où la Guerre froide tétanise les peuples d'est en ouest, au moment où l'antagonisme entre Noirs et Blancs explose aux Etats-Unis, au moment où le Sud se mobilise, Nkrumah surgit, et convoque les réponses de ses contemporains.
Cependant la relation privilégiée entre les Etats-Unis et l'Africain s'éteint prématurément en février 1966, lorsque Nkrumah, renversé par un coup d'État dans son pays, disparaît de la scène officielle politique. L'élève a déçu le maître. Face à Nkrumah renversé, reste l'insolente réussite de l'Amérique, qui croit que toutes les bonnes choses découlent les unes des autres. Nkrumah est alors pris au piège de cette image. Les chances pour lui d'adhérer immédiatement à un modèle à l'échelle des Etats-Unis d'Amérique ne laissent aucun espoir, du fait du contexte de Guerre froide. Il reste que le caractère à la fois progressif et soudain, pacifique et belliqueux de la relation, accentue la réalité d'une expérience commune. Nkrumah ne pouvait laisser indifférent. Le rapprochement entre l'Afrique et les Etats-Unis n'aurait pu être possible sans Nkrumah, et sans l'intervention de véritables pionniers côté américain non seulement en matière de politique africaine, mais aussi en ce qui concerne l'affirmation de l'identité du peuple noir, en ce qui concerne la reconnaissance de la valeur culturelle de l'Afrique.
Parmi les sources orales utilisées, les moins nombreuses, nous avons eu accès au document audiovisuel concernant le discours donné par Nkrumah devant l'assemblée générale des Nations Unies le 23 septembre 1960 à l'occasion de la crise congolaise.
Par ailleurs nous avons pu recueillir le témoignage d'un ancien diplomate américain qui se trouvait au Ghana entre 1962 et 1965, et le témoignage d'un Britannique, conseiller officieux de Kwame Nkrumah au début des années 1960.
Incontestablement se sont les sources écrites qui ont le plus retenu notre attention de par leur abondance et leur intérêt. Ainsi nous avons pu travailler de 1989 à 1996 aux National archives de Washington D.C. où nous avons eu accès aux archives de la NAACP (National association for the advancement of colored people), à la Eisenhower Library, aux archives des universités de Yale, de Stanford et de Lincoln.
Notre sujet bénéficie aussi de témoignages apportés par les principaux acteurs de la politique étrangère mise en oeuvre entre le Ghana et les États-Unis pour l'époque étudiée. Nous allons au-devant de personnages tels le Dr Jackson -- professeur de philosophie de Kwame Nkrumah à l'Université de Lincoln --, Melville Herskovits -- grand gourou des études africanistes --, Chester Bowles -- premier homme politique qui s'intéresse à Kwame Nkrumah aux États-Unis --, mais aussi au-devant du Vice-président Nixon, des Présidents Eisenhower et Kennedy. L'éclectisme du parcours de Nkrumah permet de toucher différents milieux. Ainsi les grandes figures du panafricanisme croisent ou accompagnent la trajectoire du leader ghanéen : William DuBois, George Padmore, Frantz Fanon. Les témoignages d'ambassadeurs américains en Afrique, William P. Mahoney, et William Attwood, nous montrent que ces hommes n'échappent pas au charisme de Nkrumah. Les principales figures qui animent la classe politique américaine des années 1950-60 -- Dean Acheson, Adlai Stevenson, Arthur M. Schlesinger -- participent vivement au débat suscité par la prise de position de Nkrumah en faveur du mouvement des Non-alignés. Cette indépendance politique et intellectuelle revendiquée par Nkrumah dans une période secouée par la Guerre Froide, se retrouve dans son inclination pour le milieu académique et culturel, à travers notamment les témoignages conjugués de l'historien britannique Basil Davidson, et du photographe américain Paul Strand.
L'analyse de la presse tient également une place prépondérante dans notre travail. La presse nationaliste ghanéenne au début des années 1960 avec The Spark ou l'Étincelle dans sa version française. Côté américain la revue Crisis, organe de la NAACP, nous a permis de connaître l'opinion de l'élite de la communauté noire américaine sur le parcours de Nkrumah dans sa phase ascendante comme dans sa phase descendante. Concernant le coup d'état qui a eu lieu au Ghana en 1966 et qui a vu le renversement de Nkrumah, le New York Times nous a permis de constater l'importance consacrée à l'événement en Amérique.
Parmi les ouvrages, ce sont ceux des auteurs W. Scott Thompson, Dennis Austin, Richard D. Mahoney et David Rooney qui nous renseignent le mieux sur le parcours international de Nkrumah. Mais il manque à ces ouvrages, écrits entre 1969 et 1989, l'observation et la reconnaissance de la phase préparatoire qui a permis à Francis Nkrumah de devenir Kwame Nkrumah. De façon générale nous pouvons dire qu'il existe une attente chez les auteurs par rapport au personnage de Nkrumah, qui espèrent toujours trouver en lui un héros ou un sage, plus qu'un homme politique. Peut-être cette attente est-elle générée par Nkrumah lui-même. De toutes façons les analyses fouillées sur le personnage n'existent que chez les auteurs anglo-saxons. Aussi nous avons tenu en abordant cette recherche à réactiver un intérêt qui mérite d'être largement développé en France et qui suscite d'ailleurs l'intérêt du monde africain francophone.
Cécile Laronce
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