Clio en Afrique n° 2, été 1997

Comptes rendus et orientations de thèses


Tiémoko COULIBALY, Elites << évoluées >> et populations << indigènes >> en Côte d'Ivoire pendant la colonisation (1946 - 1960) : les valeurs paradoxales d'une mobilisation politique.

Thèse de Doctorat soutenue le 25 avril 1997, Université de Paris I Panthéon - Sorbonne (U.F.R. Histoire). Directeur de recherche : Madame le Professeur émérite Claude-Hélène PERROT. Co-directeur de recherche : M. Jean-François MEDARD, Professeur de Science politique à l'Institut d'études politiques de Bordeaux (I.E.P.). Membres du jury de soutenance : Madame Claude-Hélène Perrot, historienne, Professeur émérite à la Sorbonne. Madame Catherine Coquery-Vidrovitch, Professeur d'histoire (Paris VII). Monsieur Harris Memel Fotê, Professeur d'anthropologie (Université de Côte d'Ivoire). Mention Très Honorable, avec les félicitations du jury.

Résumé et présentation de la thèse par l'auteur.

PRESENTATION GENERALE DE LA THESE

La présentation générale de cette thèse va se développer autour de trois axes : En premier lieu, les raisons du choix de ce sujet ; ensuite, la présentation des sources orales et écrites qui ont servi de base à la rédaction de cette thèse ; enfin la présentation des grands traits de la thèse et des résultats.

La justification du choix de sujet

Le choix de ce sujet s'est progressivement imposé à nous par devoir envers la vérité historique, par devoir de mémoire.

Elève et étudiant en Côte d'Ivoire, nous avons appris comme tous les jeunes de notre génération l'épopée de la lutte héroïque du parti au pouvoir - le PDCI-RDA - et de son chef - Houphouët-Boigny - contre la colonisation française. Un système de propagande efficace, dans lequel historiens, journalistes, hommes politiques, militants avaient rivalisé d'ardeur, avait inondé la société ivoirienne de la figure du libérateur, du héros anticolonialiste pour célébrer Houphouët-Boigny et le parti unique, le PDCI-RDA. Et de nos jours, le même << système griotique >> continue de fonctionner à plein régime pour entretenir cette mythologie.

Mais un événement va nous faire passer de l'acceptation de cette histoire officielle au doute sur son authenticité historique : il s'agit du Colloque international dit << scientifique >> de Yamoussoukro consacré au 40ème anniversaire de la fondation du R.D.A à Bamako en octobre 1946. Selon la présentation officielle faite de ce colloque dans les médias par ses organisateurs, il s'agissait de l'hommage que des universitaires venus des cinq continents devaient rendre à l'action politique d'Houphouët-Boigny qui a libéré l'Afrique de la servitude coloniale.

Ce sont certaines dissonances inattendues qui ont convaincu le jeune étudiant en histoire que nous étions que l'histoire officielle était probablement loin de la vérité. Ainsi par exemple, les contradictions entre Houphouët et les historiens officiels qui redoublaient pourtant de zèle pour l'encenser, les murmures désapprobateurs de certains militants du R.D.A. qui contestaient à voix basse les versions données par le président-fondateur du RDA, l'intervention de l'ancien Président du Dahomey, Emile Derlain Zinsou, l'un des co-fondateurs du RDA en 1946 à Bamako contestant à notre surprise que le mouvement ait jamais eu des velléités indépendantistes contrairement à ce que proclamait Houphouët qui venait lui-même de se dépeindre longuement en héroïque militant de l'indépendance. Il faut ajouter à ces contradictions les notes discordantes de l'historien Alpha Omar Konaré qui protesta contre l'ostracisme dont étaient victimes certains militants qui avaient des versions divergentes de celles exprimées par Houphouët et dénonça l'auto-censure d'autres militants du R.D.A qui préféraient le silence pour ne pas heurter la version officielle.

Et quand, à la fin des travaux du Colloque, un historien ivoirien vient lire, au nom du Colloque, une << motion spéciale de remerciements au chef de l'Etat ivoirien >> dans laquelle sont salués << ses qualités de visionnaire et son génie politique qui ont permis à l'Afrique noire francophone de recouvrer sa liberté, et d'affirmer son identité >> et que Houphouët-Boigny est salué comme << l'acteur le plus déterminant de l'histoire de la décolonisation des pays au sud du Sahara, de celui qui a conduit vers l'indépendance >>, les interrogations se bousculent dans la tête du jeune étudiant en histoire que nous sommes :

<< Si le président Houphouët-Boigny s'est lui-même vanté avec une grande fierté durant le Colloque d'avoir été député au Parlement français de 1945 à 1956, puis ministre dans 6 gouvernements successifs de la IVème République en France entre 1956 et 1959, à quel moment, avec qui et surtout contre quelle puissance coloniale a-t-il conduit cette lutte << anticoloniale >> qui fait qu'il est célébré par les organisateurs du Colloque international et << scientifique >> sur l'histoire du R.D.A. comme << l'acteur le plus déterminant de l'histoire de la décolonisation des pays au Sud du Sahara qui a conduit vers l'indépendance. >> Peut-on à la fois se vanter d'avoir été de 1945 à 1959 membre des instances officielles - parlement et gouvernement - de la puissance coloniale française et se vanter dans le même temps d'avoir lutté héroïquement contre la présence de cette même puissance coloniale ? Peut-on être à la fois le héros anticolonialiste, le << Père de l'indépendance >> célébré en la personne d'Houphouët-Boigny et avoir été l'un des plus chauds partisans du refus de l'indépendance lors du référendum de 1958 à travers lequel De Gaulle proposait aux colonisés le choix entre la communauté française et l'indépendance politique que la Guinée fut la seule à prendre en définitive en 1958 ? Bref, peut-on, sous l'occupation coloniale, être à la fois COLLABORATEUR et RESISTANT ?>>

Ainsi ce sont les contradictions surgies à l'occasion d'un colloque organisé par le Président ivoirien lui-même pour s'auto-célébrer et les zones d'ombres du discours officiel qui ont suscité notre prise de distance à l'égard de ce discours officiel. C'est pour tenter une clarification historique que nous avons poursuivi des recherches sur le RDA pour traquer ce qui était visiblement dissimulé volontairement.

Et notre intérêt se portera immédiatement sur les tensions et les contradictions au sein de ce mouvement que le discours officiel tentait de gommer pour montrer que le << visionnaire >> Houphouët a toujours été incontesté dans ses choix politiques et que l'unanimité a toujours été fait autour de sa personne.

Sous la direction de Madame Perrot, nous avons présenté en 1990 un mémoire de Maîtrise sur le thème  : << Les contradictions politiques au sein du R.D.A. à travers sa presse (1950 - 1955) >>. Les investigations sur la presse qui se réclame du RDA de cette époque dans le cadre de ce mémoire de Maîtrise vont nous révéler la richesse du débat politique entre les colonisés de l'Afrique noire française. La surprise pour nous est la découverte des virulentes attaques, critiques dont la direction du RDA est l'objet parce qu'elle se refuse précisément à envisager l'indépendance politique des colonies. L'autre révélation pour nous après avoir épluché de très nombreuses coupures de presse est de voir avec quelle détermination la direction du RDA argumente son refus de l'indépendance. Ce mémoire de Maîtrise nous révèle en définitive l'ampleur insoupçonnée de la falsification historique en Côte d'Ivoire qui a toujours présenté le RDA et son leader comme des héros anti-colonialistes. Le devoir de mémoire, mais aussi la passion de la recherche, la curiosité vont nous pousser à approfondir l'enquête historique en y intégrant les autres partis ivoiriens qui critiquaient ou s'alliaient au R.D.A. dans le territoire de Côte d'Ivoire.

Notre mémoire de D.E.A., qui posera les fondements théoriques de la présente étude, va se prolonger sur la thèse qui est aujourd'hui présentée devant vous avec l'intitulé suivant : Elite << évoluées >> et populations << indigènes >> en Côte d'Ivoire pendant la colonisation (1946 - 1960) : les valeurs paradoxales d'une mobilisation politique >>.

Ce travail porte sur la trajectoire de tous les partis ivoiriens, leur perception de la colonisation. Il nous a paru nécessaire de les analyser à partir de l'identification et de l'analyse des valeurs.

Cette thèse s'attache constamment, à chaque étape de la démonstration, à exposer les versions données par les dirigeants politiques, les historiens officiels ivoiriens, les militants, les universitaires et à rendre compte des faits et arguments tels qu'ils se dégagent des archives de cette époque avant de livrer nos propres interprétations.

Pour ce faire, nous avons dû recourir à l'exploitation critique de plusieurs sources que nous voulons présenter ici brièvement : il s'agit d'abord de la presse de l'époque coloniale ; ensuite des documents produits par le Parlement français et publiés au Journal Officiel de la République française ; et enfin des sources orales. Dans cette thèse, on trouvera de très nombreuses références à ces sources qui sont très riches, et à partir desquelles de nombreuses autres études universitaires pourront être effectuées.

Avant de présenter brièvement ces sources, c'est pour nous un devoir de rendre hommage à Madame Claude Gérard, directrice-fondatrice du Centre de Recherche et de Documentation Africaine, le C.R.D.A., qui a rassemblé de nombreuses archives dans son centre où on peut notamment trouver d'importantes collections de la presse publiée en Afrique occidentale française durant la période coloniale, des documents parlementaires et divers. Au moment où Madame Claude Gérard est très âgée, nous voulons exprimer nos profondes inquiétudes devant ce prestigieux jury, dont l'influence est grande, quant à la survie de son Centre qui ne mérite pas de disparaître, ou de se retrouver entre des mains qui ne sauraient pas préserver la riche documentation qu'on y trouve.

La présentation des sources utilisées

Toutes les sources utilisées ici ont été convoquées sur la base d'un seul critère : leur irréfutabilité. En effet, il fallait que les sources utilisées fussent irréfutables par les acteurs eux-mêmes et par tous les historiens. Car de la fiabilité des sources utilisées dépend étroitement la validité scientifique des résultats, des conclusions de cette étude. Dans cette optique, et en raison de la nature polémique de l'objet politique étudié ici, les documents écrits ont été privilégiés sur les documents oraux afin de rendre impossible toutes contestations sérieuses.

Pour se rendre compte des falsifications de la vérité historique quand on utilise ces sources, du fossé énorme qui sépare le vrai du faux, il suffit de comparer les nombreuses déclarations d'Houphouët-Boigny, des dirigeants du RDA publiées dans la presse de leurs mouvements politiques ou dans le Journal officiel français entre 1946 et 1960 d'une part, et d'autre part les réécritures historiques qui se sont multipliées après les indépendances et qui se poursuivent aujourd'hui dans les médias officiels ou des ouvrages abusivement qualifiés d'<< universitaire >> ou de << scientifique >>. A titre d'exemple cocasse, il est intéressant de comparer le texte très argumenté publié par le journal L'étudiant d'Afrique noire de la FEANF qui se trouve en annexe de cette thèse - signé en novembre 1956 par plusieurs étudiants dont Harris Memel Foté et Anoma Marcel présents dans cette salle, et surtout par Henri Konan Bédié - qui dénonce avec virulence la politique de refus de l'indépendance prônée par le ministre Houphouët-Boigny et la direction du RDA, et d'autre part les multiples déclarations récentes du Président Henri Konan Bédié célébrant le PDCI-RDA et Houphouët comme le << parti libérateur >>, le << héros anticolonialiste >> pour se rendre immédiatement compte de l'ampleur des falsifications historiques par le régime ivoirien et les historiens officiels.

De tels documents écrits sont irréfutables par leurs auteurs et par les historiens. Cet exemple montre l'importance de la presse écrite comme source importante pour l'écriture de l'histoire :

1) La presse de l'époque coloniale
Comme tous les acteurs politiques qui veulent avoir une influence, les animateurs des partis ivoiriens tentent de créer des journaux pour diffuser leurs idées, les résolutions des réunions politiques et leur projet de société. Quand ils n'arrivent pas à faire vivre durablement leurs propres journaux, comme c'est souvent le cas, les animateurs de ces partis essaient de s'exprimer dans d'autres publications de la place. Une étude systématique de la presse de cette époque est un moyen privilégié de connaître les débats, les enjeux politiques de cette période, et de saisir les écarts entre ce qui était dit hier avec force et ce qui est dit aujourd'hui pour masquer les propos d'hier à la seule fin d'embellir des trajectoires politiques qui pourraient paraître peu glorieuses aux militants ou aux opinions qu'on voudrait aujourd'hui séduire et galvaniser.

2) Les sources parlementaires françaises
Il faut rappeler que le RDA avait des députés qui s'exprimaient de temps en temps au Parlement français, et que ces débats sont publiés dès le lendemain, textuellement et intégralement, dans le Journal Officiel de la République française. Les échanges de ces parlementaires africains avec leurs collègues métropolitains et les membres du gouvernement français sont particulièrement éclairants pour les chercheurs.

A côté des documents qui émanent du Palais Bourbon, il faut signaler les documents de l'Assemblée de l'Union Française qui réunit les Conseillers de la République. Le Vice-Président de cette Assemblée est le No 2 du RDA, Gabriel d'Arboussier.

Parmi les documents parlementaires, il faut insister sur l'importance particulière du Rapport Damas qui rassemble les auditions faites en 1950 - par un groupe de députés - de tous les acteurs de la vie politique de la Côte d'Ivoire à la suite des incidents de 1949-50. Paradoxalement, ce document est signalé par tous les historiens officiels dans leurs écrits sans que ne soient jamais cités tous les longs passages significatifs dans lesquels les dirigeants du RDA célèbrent la colonisation et se refusent au << séparatisme >>.

Par exemple, Auguste Denise, le secrétaire générale du PDCI-RDA déclare le 27 juillet 1950 devant la Commission Damas : << La colonisation française comporte quelques aspects sur lesquels nous ne sommes pas d'accord, mais nous reconnaissons qu'elle est la seule qui respecte la dignité humaine et veut nous conduire à l'épanouissement de toutes nos possibilités intellectuelles. Le système français diffère des autres et leur est indéniablement supérieur. Il faudrait que nous soyons fous pour vouloir que la nation française parte et qu'alors une autre colonisation s'instaure dans notre pays. Nous serions fous de vouloir cela.. >> (Rapport Damas, pp 401-402).

Quant à Houphouët, déclarant qu'il est << très pénible de constater aujourd'hui que nous sommes taxés de séparatistes >>, il reproche longuement - près de 80 pages dans le Rapport Damas - à certains de ses détracteurs français de le suspecter à tort de vouloir l'indépendance des colonies, lui qui a fourni depuis 1945 de nombreuses preuves de son attachement à la France.

3) Les sources orales
L'importance des sources orales en ce qui concerne l'étude des sociétés africaines - sociétés de l'oralité par excellence - ne fait aucun doute. Dans cette étude, nous avons pris du recul par rapport aux témoignages apportés par les << militants de première heure du PDCI-RDA >> dont l'intérêt à embellir l'histoire de leur mouvement et leur propre histoire personnelle est manifeste. Notre intérêt s'est plutôt porté vers les témoignages des militants de base - dont beaucoup se plaignent d'avoir été oubliés après l'indépendance - et des témoins ordinaires dont le témoignage ne peut être soupçonné d'être influencé par la recherche d'avantages politiques. A cet égard, nous regrettons que malgré tous nos efforts, qu'il ne nous a pas été possible d'accéder à plus de 300 cassettes audio de témoignages recueillis par des équipes de chercheurs et d'historiens ivoiriens auprès de dizaines de militants de base à travers plusieurs pays de l'ancienne A.O.F.

C'est le lieu de souhaiter que les témoignages auprès des témoins et acteurs encore vivants soient systématiquement rassemblés et conservés en un lieu accessible à tous les chercheurs.

4) Autres ouvrages et travaux universitaires
Enfin, les dernières sources à signaler qui ont servi à la rédaction de cette thèse sont les travaux universitaires, les ouvrages de divers auteurs qui sont tous signalés dans la bibliographie. Ici, nous voulons en particulier mentionner les ouvrages du médecin Amondji Marcel, et de l'historien Jacques Baulin qui a soutenu à l'université de Paris I une thèse consacrée à la politique africaine d'Houphouët-Boigny et publié plusieurs livres sur la politique d'Houphouët-Boigny. Ces deux auteurs se sont illustrés dans la dénonciation des falsifications de l'histoire par Houphouët-Boigny et son régime. Nous devons beaucoup aux travaux de ces pionniers de la dénonciation de la réécriture de l'histoire en Côte d'Ivoire.

LES GRANDES ARTICULATIONS DE LA THESE

La démarche scientifique qui a été suivie a consisté en la description, en l'analyse et en l'interprétation à partir de nombreuses archives. Elle s'appuie sur une problématique, une hypothèse à tester, la convocation de concepts pour le traitement de cette problématique afin d'expliquer et de comprendre les phénomènes politiques paradoxaux qui se produisent dans cette région de l'Afrique française, à partir d'un plan thématique en deux parties,

Problématique

La problématique de cette thèse qui porte sur les valeurs de la mobilisation politique se forge autour d'une énigme et d'un paradoxe :

Pourquoi au lendemain de la seconde guerre mondiale, au moment où les thèses anticolonialistes s'emparent du monde et sont consacrées par l'ONU, les puissances montantes que sont les USA et l'URSS ; pourquoi au moment où les Empires coloniaux sont contraints à des concessions politiques importantes face aux revendications nationalistes de plus en plus virulentes des colonisés ; pourquoi au moment où la revendication de l'indépendance monte dans le monde arabe, à Madagascar, en Gold Coast, en Inde, au Pakistan et un peu partout ; pourquoi en cette période marquée à l'échelle mondiale par ce qu'il est convenu d'appeler la << décolonisation >>, l'Afrique occidentale française choisit, à travers le Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.), le plus important mouvement politique de cette région, de se singulariser par un discours à contre-courant, paradoxal qui est celui du refus de la liberté, du refus catégorique de l'indépendance ; un discours qui est celui de la célébration de la colonisation française présentée au total comme oeuvre humaniste conforme à la dignité humaine ; bref pourquoi le RDA adopte-t-il ce que nous avons appelé, en empruntant la formule de Etienne de la Boétie, le << discours de la servitude volontaire >> ?

Et quel est l'impact, sur le plan de l'action, en terme de mobilisation politique de cette option de l'élite politique pour le maintien de la colonisation, pour la servitude volontaire ? La mobilisation de l'élite politique pour le discours de la servitude volontaire est-il susceptible de rencontrer un écho favorable dans la société colonisée, auprès de la population dite << indigène >> - parce que non anoblies par l'école coloniale - dont le sort est moins enviable que celui de l'élite dite << évoluée >> en raison précisément de sa fréquentation des écoles coloniales françaises et de son choix pour l'assimilation politique et culturelle proposé par la puissance coloniale ?

Hypothèse

Cette hypothèse qui s'est vite imposée à nous et que nous avons cherché à tester est la suivante : le << complexe de l'évolué >>, ou encore << syndrome de l'évolué >>, engendré par l'école coloniale, et qui produit le discours de la servitude volontaire est la donnée essentielle qui permet d'expliquer, de manière constante, la nature de la revendication politique et de la mobilisation politique dans ces territoires qui refusent l'indépendance et la rupture qui existe entre élites << évoluées >> et populations << indigènes >>.

Cette hypothèse nous a conduit à la construction d'un équipement conceptuel et au recours à une démarche interdisciplinaire.

L'équipement conceptuel et la démarche interdisciplinaire

En nous dotant d'un équipement conceptuel, nous avons voulu rompre avec une histoire événementielle et purement descriptive. L'apport de la théorie à la compréhension de l'histoire politique s'avère fructueux car elle permet de sortir des cloisonnements disciplinaires. Ainsi nous avons pu recourir à d'autres disciplines comme l'anthropologie, la science politique et même faire une petite incursion dans la psychologie pour aborder les questions liées à l'acculturation, à l'aliénation, au complexe de << l'évolué >>, au syndrome de << l'évolué >>. Ainsi nous avons pu construire une histoire politique qui s'appuie sur un effort de conceptualisation.

Quatre concepts ont été convoqués et explorés. Le concept de représentation politique a permis d'étudier la formation et la trajectoire des élites et de s'interroger sur leur représentativité, c'est-à-dire leur capacité à incarner les aspirations collectives de ceux au nom desquels elles prétendent s'exprimer et agir. Ensuite le concept du nationalisme permet d'interroger la revendication politique et de voir s'il y avait dans celle-ci une recherche de la congruence entre la société politique et la culture. Le concept de la mobilisation politique a servi pour comprendre pourquoi la mobilisation de l'élite politique << évoluée >> engendrait le blocage de l'action collective subversive, la démobilisation des populations << indigènes >>. Enfin le concept du paradoxe pour comprendre la logique de l'absurde qui engendre l'amour des colonisés pour la colonisation.

Ces concepts, qui font système, ont permis la constitution d'un équipement conceptuel pour étudier et comprendre les rapports entre << évolués >> et populations << indigènes >> et les valeurs paradoxales qui les régissent.

A partir de cet équipement conceptuel a été élaboré un plan en deux grandes parties.

Un plan thématique en deux parties

Pourquoi un plan thématique ?

En faisant ressortir d'une part l'importance des valeurs des << évolués >>, du << syndrome de l'évolué >>, des valeurs de la servitude volontaire comme une donnée essentielle qui déterminent ici la production de la revendication politique et la trajectoire du politique, et en montrant d'autre part qu'il n'y avait pas de rupture dans ces valeurs politiques, il s'est imposé qu'un plan thématique était le plus approprié pour étudier la période qui court de 1946 à 1960.

A partir de cette observation, nous avons souligné la non - pertinence du découpage chronologique qui est étonnamment répandu chez les auteurs. Selon ce découpage, la période qui court de 1946 à octobre 1950, date du désapparentement, c'est-à-dire de la rupture entre le Parti communiste français et le R.D.A serait celle de la lutte anticoloniale alors que la période qui va d'octobre 1950 à 1960 serait celle de l'abandon de la lutte anticoloniale et de la collaboration.

En consacrant le désapparentement d'octobre 1950 comme la fin de la lutte anticoloniale, ces auteurs font plusieurs erreurs, nous semble-t-il, à l'état actuel de nos recherches :

D'abord, ces auteurs considèrent qu'entre 1946 et 1950, le Parti communiste français était contre la colonisation française et conduisait une lutte anticoloniale en vue de la libération des colonies. Ceci est inexact car tous les textes officiels du P.C.F. de cette époque prouvent que le PCF soutenait totalement la colonisation française au nom de son anti-américanisme et de son alignement sur Moscou dans le contexte de la Guerre Froide. L'argument du PCF était simple : si la France abandonnait ses colonies, les USA y prendraient aussitôt sa place. On notera que Auguste Denise, le secrétaire général du PDCI-RDA, défend une position similaire dans le passage que nous avons cité plus haut.

Ensuite, ces auteurs soutiennent que durant l'apparentement communiste, le RDA était anticolonialiste et revendiquait donc la libération des colonies. Ce qui est inexact. A titre d'exemple, les déclarations d'Houphouët et de Auguste Denise devant la Commission Damas, et qui sont évoqués plus haut, datent d'avant le désapparentement et prouvent amplement le contraire.

Au total, parce que c'est le discours de la servitude volontaire qui domine chez les partis des << évolués >> apparentés au PCF, ce découpage chronologique est largement artificiel et ne peut être retenu. D'où le choix pour l'abandon du plan chronologique au profit d'un plan thématique.

Ce plan thématique est articulé autour de deux parties.

La première partie porte sur les acteurs potentiels de la mobilisation politique et sur les valeurs politiques qui structurent leur revendication politique. Deux groupes d'acteurs sont identifiés : d'une part les élites << évoluées >> qui sont par définition les agents privilégiés de la mobilisation ; et d'autre part les populations << indigènes >> au nom desquelles les élites << évoluées >> et les partis qu'ils créent prétendent s'exprimer. En créant les catégories d' << évolués >> et d' << indigènes >>, repris à leur compte par les colonisés, le colonisateur avait trouvé un moyen efficace de diviser à son profit la société des colonisés.

Dans la seconde partie de cette thèse, nous montrons d'abord l'engagement idéologique total des partis formés par les << évolués >> pour la cause de la colonisation française ; nous montrons ensuite que le mépris que ces << évolués >> ont pour les << indigènes >> fait qu'ils ne songent pas à prendre en charge politiquement leurs frustrations et leurs revendications ; enfin, nous montrons que, livrées à elles-mêmes, sans leaders, sans organisations pour exprimer leurs propres frustrations et les politiser, ces populations ne peuvent investir le champ politique en tant qu'acteurs incontournables et influents. Ces populations demeureront donc quasiment passives et se contenteront de subir l'ordre colonial. Elles s'enfermeront dans des comportement d'évitement en dissipant leur énergie belliqueuse dans des conflits subalternes internes, l'alcool, la danse qui sont inefficaces à renégocier les rapports de force en colonie. Ces populations abandonnent ainsi l'initiative politique aux << évolués >> qui ont alors le champ libre pour conduire leur propre politique.

Avec le soutien du pouvoir colonial, les partis des << évolués >> vont s'engager pleinement du côté de la colonisation et se battre tous pour promouvoir le discours de la servitude volontaire. Ainsi, il ne pourra se produire en Côte d'Ivoire de véritables mouvements populaires hostiles au pouvoir colonial.

En définitive, le seul clivage qui va surgir entre ces partis des << évolués >> est le débat - purement élitiste - autour des rapports avec le Parti communiste français dont le patriotisme français est contesté par les partis des colonisés ivoiriens hostiles au RDA. Pour ces partis ivoiriens, le PCF a fait alliance avec l'URSS contre la France dans le contexte de la guerre froide. Ce qui est un acte de << trahison de la France >> qu'ils ne peuvent tolérer malgré les rappels incessants du RDA pour dire que le PCF s'est battu courageusement contre l'occupation allemande pour libérer la France. Aucun de ces partis ivoiriens ne conteste donc la légitimité de la colonisation française, et de l'administration coloniale.

Après la rupture du RDA et du PCF, les partis ivoiriens qui s'affrontaient autour de cette question des relations avec le PCF vont progressivement se rapprocher à partir de 1951. En 1956, ils se fondent tous dans le RDA. Et c'est derrière le RDA qu'ils vont faire la campagne pour refuser l'indépendance lors du référendum de 1958 proposé par le Général de Gaulle. A la surprise générale, la Guinée, dont le leader Sékou Touré partagea longtemps les valeurs des << évolués >> avec Houphouët-Boigny, fut le seul territoire africain à prendre son indépendance politique. Il faut rappeler que pour ce référendum, et comme pour les autres élections de l'époque coloniale, seul la minorité des élites << évoluées >> peut voter. Ainsi, le corps électoral ivoirien, réduit uniquement aux << notables évolués >>, soit à peine 2 % des colonisés, se prononça massivement, à plus de 98 % pour refuser l'indépendance. C'était une consécration pour les valeurs de la servitude volontaire et pour l'élite << évoluée >> qui ne s'était jamais résolu à concevoir son avenir en dehors de la France.

Mais en 1960, la France, pour des raisons imposée par la nécessité, se refuse à continuer de jouer le rôle de puissance coloniale et impose l'indépendance à ses anciennes colonies. C'est dans ces circonstances que la classe politique des << évolués >> se verra contrainte à l'indépendance. Et l'un des << évolués >>, l'un des plus farouches adversaires du << séparatisme >>, le ministre Houphouët-Boigny se vit ainsi obligé de subir un échec qu'il supporta très mal comme Jacques Foccart en apporte le témoignage, et d'accepter ce contre quoi il s'était toujours farouchement opposé : l'indépendance de la colonie ivoirienne. La Côte d'Ivoire ne pouvait plus juridiquement demeurer le territoire français qu'il a toujours voulu.

Telle est la synthèse qui peut être rapidement faite du contenu des deux parties de cette thèse. Il importe de rappeler que chaque argument a été soutenu par de nombreuses références tirées dans la presse de ces partis, dans les archives parlementaires, dans des livres d'anciens gouverneurs, dans des documents officiels, etc.

RESULTATS

Les résultats de notre recherche peuvent se traduire à deux niveaux : d'abord ses apports au niveau scientifique et ensuite éventuellement ses apports au niveau social qui est celui de la mémoire collective.

Au niveau scientifique

Cette thèse a mis en évidence la grande importance de la politique d'assimilation culturelle définie par le colonisateur - et dont l'école coloniale fut le vecteur - qui s'est révélée ici très efficace, comme stratégie de capture, de domestication des élites colonisées en vue de mieux contrôler les populations, les colonies africaines. Nous avons montré le profond impact du projet assimilationniste dans la société colonisée et la profonde rupture qu'elle produit entre << évolués >> et << indigènes >>. En ce sens, l'approche de la colonisation par le biais de l'idéologie, de l'identification des valeurs et de leur importance cruciale comme puissant facteur explicatif de la trajectoire politique des partis en Afrique occidentale française et singulièrement en Côte d'Ivoire était indispensable.

Les concepts du nationalisme, de la représentation et de la mobilisation ont montré ainsi qu'ils étaient très opérationnels et qu'une approche interdisciplinaire était indispensable pour comprendre ici la trajectoire du politique.

Ce << syndrome de l'évolué >> paraît si puissant que malgré les critiques des étudiants de la FEANF, malgré le souffle de la décolonisation, malgré l'absurdité de leur amour de la colonisation et qui suscitent chez Jean-Paul Sartre par exemple des moqueries et le mépris, Houphouët-Boigny et les dirigeants politiques de Côte d'Ivoire et du RDA ne peuvent souscrire un seul instant à l'idée de la revendication de la liberté pour les colonies.

L'utilité sociale éventuelle de la thèse en Côte d'Ivoire

Cette utilité apparaît dans la remise en cause de l'histoire officielle à partir de l'exploitation d'archives irréfutables. Le devoir de mémoire pour lequel nous avons longuement plaidé doit être enfin assumé objectivement et honnêtement par les historiens ivoiriens afin que la société ivoirienne puisse jouir de son droit à la mémoire. En portant à la connaissance des sociétés de l'ancienne A.O.F. de nombreuses, importantes et irréfutables archives étrangement occultées par l'histoire officielle, nous souhaitons contribuer à faire sortir ces sociétés de l'analphabétisme historique, et leur faire mieux prendre conscience - notamment à la jeunesse qui est particulièrement frappée par l'analphabétisme historique - de la réalité de leur passé afin qu'elles puissent mieux comprendre leur présent, leur situation actuelle et concevoir avantageusement leur avenir dans un monde très compétitif et dans le contexte impitoyable de la mondialisation.

Tiémoko Coulibaly

Tiémoko Coulibaly est également l'auteur d'un mémoire de Maîtrise sur le Rassemblement Démocratique Africain intitulé : Les contradictions politiques au sein du Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A) à travers sa presse (1950-1955). Université Paris I, 1990, mention T.B. (Dir. : Claude-Hélène Perrot et Jean-François.Médard). Pour communiquer avec l'auteur : coulgaye@club-internet.fr, ou coulibaly@mail.wdn.com. Utiliser de préférence la première adresse.


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