| Clio en Afrique | n° 2, été 1997 |
Le pays étranger qui a fait l'objet de plus de débats, même si ce n'est pas toujours perceptible chez nous, c'est la France. Comment une République de tradition jacobine a-t-elle pu s'acoquiner avec un régime fondé sur un communautarisme racial ? . François-Xavier Verschave, de l'association Survie, qui a été la plus active dans le combat pour l'information sur le génocide, a publié un ouvrage très complet sur la question[63]. Fondé sur une lecture attentive des documentations officielles et de la presse internationale, ce livre montre l'aveuglement devant la dérive totalitaire et raciste du régime Habyarimana, même après la publication en mars 1993 du rapport accablant de la Fédération internationale des droits de l'homme, les complicités sur le terrain de la répression, le caractère archaïque des lectures de la réalité politique africaine, la fixation sur un vieux complexe anti-anglais (le syndrome de Fachoda, qui conduit à voir dans les Tutsi des "anglophones" utilisés par un complot anglo-américain pour contrôler la région des sources du Nil !), les relations amicales et même familiales entre les deux maisons présidentielles, le secret qui a régné sur la coopération militaire avec ce régime et tous les trafics possibles entourant ce type d'équipement, l'absence de tout débat parlementaire et le silence quasi général avant le génocide, puis la diffusion de slogans venus des services spéciaux contre le FPR qualifié depuis 1993 de "Khmers noirs", alors que ce sont leurs adversaires qui ont développé une ligne exterminatrice et anti-intellectuelle digne des Khmers rouges, les langues de bois ou les palinodies de différents journalistes ou grands organes de presse en France, curieusement acharnés à défendre les vues officielles, voire les intérêts de la famille Habyarimana (le cas de Jeune Afrique est un des plus flagrants), comme si, aux périphéries de la "France-Afrique", la déontologie de l'information devenait incontrôlée, enfin l'ambiguïté de l'opération "Turquoise" qui a sauvé quelques milliers de rescapés tutsi, mais collaboré avec les préfets et les bourgmestres organisateurs des tueries, avant de les laisser partir tranquillement au Zaïre. C'est dans cette ligne que Survie a organisé en novembre 1994 une sorte d'anti-sommet à Biarritz pour réagir à l'absence du Rwanda et à la présence de Mobutu à ce 18ème sommet franco-africain, et plus généralement à la politique française en Afrique. Une cinquantaine de pages du livre qui en est sorti sont consacrées à des interventions sur le cas rwandais[64].
De manière plus polémique, Pascal Krop, journaliste à l'Evénement du jeudi, s'en prend au rôle de l'Elysée sous les septennats de Mitterrand dans les dérives de cette politique. Sous un titre provocant qui fait référence au génocide, son livre est consacré pour moitié seulement au cas rwandais[65]. Sans rien apprendre aux spécialistes, il a le mérite de faire entendre un cri d'indignation que ceux-ci n'arrivaient pas à faire passer depuis des années, confrontés au silence ou à la langue de bois de l'establishment politique français.
Outre la politique officielle, la responsabilité des médias -aveuglement, retards, préjugés, blocages divers, voire censure- a donné lieu à beaucoup d'analyses critiques. Plusieurs chapitres du numéro spécial des Temps modernes, déjà cité, traitent de la presse (Marc Le Pape, Alain Frilet) et de la télévision (Danielle Birck, Philippe Boisserie), malheureusement pas de la radio. la question est abordée souvent aussi par J.P. Chrétien dans Le défi de l'ethnisme. Un colloque organisé à l'Université de Nanterre sur l'histoire des médias par Fabrice d'Almeida[66] comporte également une intervention sur le cas français (et en particulier les faiblesses étonnantes du Monde) face au Rwanda.
En Belgique, le contentieux africain est aussi chargé, mais il a donné lieu à des débats beaucoup plus ouverts qu'en France, dans la mesure où ils impliquent aussi les antagonismes de la politique intérieure de ce pays, à la fois entre communautés flamande et francophone et entre mouvance catholique et mouvance anticléricale. On sait que l'appui à la République hutu est venu surtout des milieux chrétiens-sociaux flamands. Par ailleurs la mort des dix casques bleus belges a fait du Rwanda une affaire chargée d'émotion, qui préfigurait la mobilisation morale de ces derniers mois sur la question des enfants martyrisés. Tout cela a suscité la création de la Commission d'enquête déjà citée. Nous avons mentionné les éditions de documents et témoignages. On peut donner aussi l'exemple du caractère engagé des publications sur le Rwanda, avec la sortie de deux petits ouvrages, l'un en hommage au président fondateur de la République hutu, Grégoire Kayibanda, par un de ses anciens conseillers, Baudouin Paternostre de la Mairieu, et l'autre en sympathie avec les Tutsi, victimes de l'holocauste de 1994 et des autres massacres connus dans ce pays depuis 1959, par un ancien colonial, Omer Marchal[67].
Évidemment la question internationale la plus marquante est le rôle de l'ONU dans la crise. Cette question a fait l'objet de deux études systématiques en Belgique. Jean-Claude Willame, nous l'avons déjà évoqué, a publié en 1996 son étude sur "l'Onu au Rwanda"[42bis] entre 1993 et 1995. Il essaie d'expliquer les carences de l'institution par la complexité du contexte politique : les accords d'Arusha n'étaient, selon lui, guère applicables, l'implication belge dans la mise en scène du FPR à Kigali aurait été trop forte. Par ailleurs les débuts du nouveau régime ont soulevé de nouvelles difficultés, comme l'a montré l'affaire des déplacés de Kibeho en avril 1995. En fait elle a révélé le poids du contentieux de 1994 sur toute la suite.
Le journaliste Pierre-Olivier Richard, de la Deutsche Welle, a cherché à établir un diagnostic précis des motifs de l'incapacité de l'ONU, en l'occurrence du contingent de la MINUAR (Mission des Nations unies d'assistance au Rwanda) à empêcher le génocide[68]. Il a rassemblé de la documentation et multiplié les interviews auprès des acteurs. Il en tire la conclusion que les responsabilités se situent tant au niveau du mandat confié (ou non) à cette force par les instances de New York, qu'au niveau des responsables locaux (représentant du Secrétaire général et chefs militaires de la Minuar). Après d'autres, il souligne à quel point les signes avant-coureurs du génocide étaient connus sur place et à l'étranger.
La discussion sur les responsabilités engagées dans les premiers jours de la crise de 1994 à Kigali fait aussi intervenir l'interprétation du déclenchement même de cette crise, à savoir les conditions de l'attentat contre l'avion du président Habyarimana le soir du 6 avril. Outre plusieurs articles de presse et les hypothèses que l'on retrouvera dans les ouvrages déjà cités de Colette Braeckman et d'André Guichaoua, deux petits livres ont tenté de faire la chronique de l'événement sur la base d'enquêtes et de renseignements fournis par des services spécialisés (notamment belges et rwandais) et de se faire les greffiers des auteurs possibles. Il s'agit de Vénuste Nshimiyimana, ancien interprète auprès de la Minuar, et du professeur Filip Reyntjens, qui a d'ailleurs aussi travaillé avec ce dernier[69]. Tout est envisagé : FPR, opposants de l'intérieur (y compris le Premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, qui sera assassinée dès le 7 avril !), noyau dur du Hutu power autour du colonel Bagosora. La thèse qui l'emporte, pour des motifs à la fois d'observation du terrain et de la logistique employée et relevant de l'analyse de la motivations politiques est la dernière.
On sait qu'aujourd'hui le Rwanda fournit un des exemples d'échec de la Communauté internationale et de réflexion sur la prévention des conflits. Par exemple il est abordé à plusieurs reprises dans un rapport d'une Commission sur les "régions africaines en crise" sous les auspices du GRIP (Institut européen de recherche et d'information sur la paix et la sécurité)[70].
Un dernier ouvrage peut être mentionné, donnant le regard sur la crise d'un pays voisin, en la personne d'un historien de l'Université de Makerere, en Ouganda, Dixon Kamukama, paru, il est vrai un an avant le génocide. Le texte est nourri d'un dossier photographique original[71].
(fin)
Directeur de Recherches au CNRS,
Centre de Recherches Africaines, Université Paris I