Clio en Afrique n° 2, été 1997


Dossier bibliographique : le génocide rwandais.


Jean-Pierre Chrétien, Interprétations du génocide de 1994 dans l'histoire contemporaine du Rwanda (suite 3)

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L'après-génocide : pouvoirs, société et justice

Plusieurs des ouvrages déjà signalés se prolongent par des réflexions sur les séquelles de la crise et sur l'avenir du pays. Quelques-uns, et de plus en plus, sont consacrés à la situation actuelle. On peut relever plusieurs titres qui, prolongeant les petits livres initiaux de Rony Brauman ou d'Alain Destexhe, dénoncent à la fois la vision "humanitaire", la faillite totale des Droits de l'homme en 1994 et, vu l'importance du christianisme dans cette région, une sorte d'absence des Églises face au drame. Ces critiques s'accopmpagnent de méditations pour l'avenir. Le journaliste canadien Hugh McCullum, membre de la Conférence des Églises de toute l'Afrique, basée à Nairobi, a découvert le Rwanda pratiquement depuis le génocide[56]. Il témoigne de ce qu'il a observé et ressenti et en particulier des compromissions ecclésiastiques. Il s'indigne de l'oubli si rapide d'une catastrophe dont les effets sont toujours présents, du report, dès mai 1994, de l'émotion internationale sur les réfugiés malgré l'implication des tueurs dans ce mouvement et enfin de l'abandon moral et matériel dans lequel le Rwanda a été laissé par la communauté internationale depuis lors. Il plaide pour une solidarité dans cette "course contre le temps". Dans le même esprit, Privat Rutazibwa[57], un prêtre catholique rwandais, longtemps exilé au Zaïre et qui avait rejoint très tôt le FPR, avant de s'occuper aujourd'hui d'une agence d'information à Kigali, pose les bases d'une reconstruction du pays, sur les plans politique, moral, culturel et religieux dans la ligne du pouvoir dit d'union nationale actuel. A l'opposé, C.M. Overdulve, un pasteur hollandais, qui avait exercé au Rwanda dans le cadre de l'Église presbytérienne depuis 1961, a tenu à exprimer son hostilité au nouveau régime[58]. Quelques documents à l'appui, il s'emploie à conforter la vision traditionnelle de l'histoire du pays (sans doute cette "histoire-ressentiment", pour reprendre l'expresion de Claudinbe Vidal, qu'il avait enseignée durant toute une génération) contre ceux qui la critiquent. Renvoyant dos à dos extrémistes hutu et tutsi, il prône la "réconciliation" tout en expliquant les motifs du non-retour des réfugiés. L'ouvrage avait donc été écrit avant novembre 1996. On retrouve l'argumentaire de ce livre dans la thématique négationniste, telle qu'analysée par J.P. Chrétien dans Le défi de l'ethnisme.

Plusieurs publications portent par ailleurs sur la difficile question de la justice : tribunal international d'Arusha, justice au Rwanda, affaires traitées en Europe ou en Amérique contre des réfugiés suspects. Les ouvrages collectifs déjà mentionnés comportent soiuvent des interventions sur ces problèmes, notamment le numéro spécial des Temps modernes ou les actes du colloque publiés par R. Verdier. Les études et rapports réalisés sur le Rwanda par des Associations de défense des Droits de l'homme, African Rights déjà citée, mais aussi Africa Watch aux Etats-Unis et la FIDH en France sont notament consacrés à cette question. On ne peut les citer ici en détail. Trois ouvrages peuvent être mentionnés. Jean-François Dupaquier a dirigé un recueil[59] qui faisait le point de la situation en 1996, tant au Rwanda qu'en France, en Belgique et au Canada et pour le Tribunal pénal international d'Arusha, sous la plume de juristes rwandais et étrangers. Le sénateur Alain Destexhe, ancien responsable de MSF-Belgique et un des membres les plus actifs de la Commission du Sénat belge sur le Rwanda, a édité les actes d'un colloque tenu à Bruxelles[60] en septembre 1996 et consacré à une comparaison entre Nuremberg et les tentatives actuelles de justice internationale. Plus atypique est l'essai publié par Françoise Bouchet-Saulnier, juriste à MSF-France, et Frédéric Laffont, cinéaste, parallèlement à la réalisation d'un reportage pour la chaîne Arte[61] : il s'agit moins d'une étude sur le Rwanda que sur l'activité de militants des Droits de l'homme traité de manière impressionniste, comme un script de film. On apprend davantage sur les auteurs et les deux Rwandais qu'ils se sont choisis comme collaborateurs et d'une manière générale sur la constellation des humanitaires et leurs homologues que sur les problèmes du Rwanda.

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Jean-Pierre CHRETIEN

Directeur de Recherches au CNRS,

Centre de Recherches Africaines, Université Paris I


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