Clio en Afrique no 1, printemps 1997

Comptes rendus et orientations de thèses


TRAORE, Bakary, Histoire sociale d'un groupe marchand : les Jula du Burkina Faso.

Thèse de doctorat d'Histoire (nouveau régime), université Paris I, décembre 1996, 1024 pages (jury : MM. Jean Boulègue, directeur succédant à J. Devisse, Edmond Bernus, Jean-Louis Boutillier, Claude-Hélène Perrot, Jean-Louis Triaud), mention très honorable avec les félicitations du jury.

Organisés en réseaux marchands islamisés, les Jula des savanes burkinabe et ivoirienne, orientés vers le commerce méridional de la kola et de l'or, se distinguent des Marka des savanes du nord, orientés vers le commerce du Moyen Niger et du Sahara. Plus que par des frontières insaisissables, ce monde jula se reconnaît et se définit par des représentations de lui-même et des autres à l'intérieur d'un espace structuré. Sur le plan politique, ce domaine jula (kènè) est marqué, au XIXème siècle, par l'affrontement entre les formations étatiques du Kènèdugu et de Kpon (Kong) et, au XXème siècle, après la défaite de Samori, par l'afflux de nouveaux entrepreneurs jula venus du Moyen Niger et par l'émergence, en position prééminente, sous la domination coloniale, de Bobo Dioulasso. Sur le plan social, la structuration se fait par communautés villageoises (jama-s) et par qabila-s (lignages). Chaque lignage se caractérise par un jamu (nom de clan) hérité de longue date ou adopté, véritable carte d'identité qui authentifie les appartenances et les mutations identitaires. L'auteur montre comment, dans chaque jama, des qabila-s dominantes intègrent de nouveaux membres et s'entourent de qabila-s dépendantes. Ces réseaux jula vivent en symbiose, éventuellement conflictuelle, avec les sociétés agricoles qu'elles traversent. Partout, le système d'accueil d'hôtes choisis (jatigiyya) règle les formes de cette coopération, selon des modalités analysées en profondeur. Un clivage majeur traverse ces lignages jula, fondant deux types de légitimités complémentaires, et éventuellement concurrentes : la "cléricale", résolument pacifiste, comme l'a montré Ivor Wilks à propos des Saghanogho, enracinée dans le souvenir historique et mythique omniprésent de la ville de Dia (Ja) sur le Moyen Niger - c'est le monde des karamogow - , et la guerrière, incarnée ici par les Watara de Kpon, qui assure la protection des routes par un dispositif de garnisons très minutieusement décrit - c'est le monde des sonangi . Il s'agit d'une société minoritaire et enclavée, mais à laquelle le commerce, l'islam et l'action de ses guerriers confère la primauté sur les autres groupes humains.

On trouve dans cette thèse monumentale, accompagnée de 24 cartes, de photographies, de tableaux et de figures, et d'un double index-glossaire de 20 pages, une étude détaillée des circuits commerciaux et des phénomènes islamiques. L'incident de type mahdiste de Bobo Dioulasso, en 1941, est éclairé par une enquête originale. L'implantation des courants réformistes et "wahhabites" qui viennent, après la Seconde Guerre mondiale, remettre en cause les hiérarchies karamogow à Bobo Dioulasso, est également l'objet d'une étude rétrospective. L'auteur, appuyé par des enquêtes orales multiples (environ 120 personnes interviewées), s'est tout particulièrement attaché à l'étude des représentations, de l'imaginaire et de la mémoire jula. On note, à cet égard, l'importance des références arabisées dans les généalogies, les étymologies et les mythes d'origine, tels qu'ils sont véhiculés et entretenus par les clercs jula.

Bakary Traoré montre - et c'est la principale démonstration de cette thèse - l'irréductibilité des Jula à une classification ethnique stable. Les Jula sont traversés en permanence par des phénomènes identitaires, mais chaque critère pris à part (ethnie, langue, culture, territoire) ne permet pas de les singulariser dans la longue durée. Il y a d'autant moins d'essentialisme jula que le terme désigne des réalités sociales évolutives. "Le terme jula, tel qu'il était utilisé pendant la période précoloniale, s'appliquait d'abord au commerçant. Puis il est devenu une désignation socio-religieuse et et ensuite un titre aristocratique, notamment dans le cadre du système politico-commercial de Kpon. C'est ainsi que les populations sononguisées, qui n'exercent pas d'activité commerciale, se réclament de l'appartenance jula" (pp. 953-954) "L'Islam et le commerce, qui ont été les deux principaux traits de l'identité jula, ne sont plus un monopole jula. En effet, la plupart des populations agricoles se sont converties à l'islam, et si cette islamisation ne s'est pas accompagnée de leur julaïsation comme cela se faisait pendant la période précoloniale, il est remarquable que très peu de personnes parmi les Jula continuent de faire du commerce : presque tous se sont convertis à la culture; le commerce est devenu le monopole des Mossi depuis la crise "wahhabiyya" en 1973 et la guerre de 1974 contre le Mali actuel (pp. 954-955).

Bakary Traoré est l'auteur d'une maîtrise d'Histoire à l'université de Ouagadougou (1984) sur Le processus d'islamisation à Bobo-Dioulasso jusqu'à la fin du XIXème siècle. Approche historique et sociologique qui est souvent citée. Il signe, avec ce nouveau travail, la première contribution d'une telle ampleur à la connaissance du monde jula depuis la thèse d'Yves Person (qui avait étudié la société jula principalement à l'ouest du Bandama).

Jean-Louis Triaud.

Mots clés/Keywords : Jula, Burkina, Bobo Dioulasso.


Yann DEFFONTAINE, Européens et Africains en Efutu et sur la Côte de l'Or. Les acteurs du commerce. Les acteurs du commerce atlantique et leurs stratégies durant un siècle de relations afro-européennes sur la Côte de l'Or (Ghana, 1650-1750).

Doctorat en histoire, Université Paris I, sous la direction de M. Jean Boulègue, 18 décembre 1996. Mention Très honorable avec les félicitations du jury.

(Présentation par l'auteur)

Cette thèse part d'une question : pourquoi ce royaume du littoral de la Côte de l'Or nommé Efutu, qui devint un acteur du commerce atlantique et un partenaire des Européens pour le commerce de l'or, et en retira les fruits politiques et commerciaux durant plus de deux siècles, perdit brusquement, à la fin du XVIIème siècle, sa prééminence commerciale et sa place politique dans son environnement régional ? Alors qu'il est décrit comme un des principaux partenaires des Européens dans les années 1640 et 1650, pourquoi ce royaume s'efface-t-il des sources européennes, à partir du début du XVIIIème siècle, au profit de l'Etat d'Oguaa (Cape Coast), créé par sécession de la ville d'Oguaa, pour finalement disparaître au XIXème siècle ?Les Européens et les Africains sont étudiés en eux-mêmes, dans le cadre de leur société respective, puis dans le cadre de leurs échanges et de leurs relations, les uns avec les autres.

Une étude des mentalités des Européens qui vécurent sur le littoral de la Côte de l'Or conduit en premier lieu à souligner le fait que, sous bien des aspects, ces Européens des XVIIème et XVIIIème siècles sont plus proches des Africains de leur temps que de nous. Leur mode de vie laisse peu de place à l'individualisme. Leurs croyances religieuses accordent souvent, notamment chez les moins instruits, une grande place à la magie, raison pour laquelle les pratiques magico-religieuses des Côtiers avec lesquels ils sont en contact sont admises par nombre d'entre eux.

Une attention particulière est portée aux phénomènes d'acculturation et au rôle des intermédiaires commerciaux, diplomatiques et culturels. Les modalités de la communication entre Africains et Européens sont également particulièrement étudiées. Cette étude conduit à se demander qui parle à qui, comment et pour dire quoi. Elle conduit à distinguer deux niveaux de communication distincts : la communication "par le haut" et la communication "par le bas". La communication entre chefs d'Etats africains (Omanhene), dignitaires africains et Directeurs généraux, Agents généraux et officiers européens, les contacts entre Commandants d'établissements européens et Ahenfo côtiers sont la partie la plus visible des contacts afro-européens. Elle prend la forme d'une activité diplomatique, et parfois de la signature de traités. Cette communication donne lieu à la mise en place de pratiques diplomatiques communes, formalisées et consensuelles, intelligibles par les deux parties en présence. L'utilisation de l'écrit, des drapeaux, des cannonades, l'adoption des insignes de souveraineté européens par les Africains et l'adoption des pratiques des Côtiers par les Européens montre que les pratiques diplomatiques utilisées pour la communication afro-européenne empruntent aussi bien aux pratiques africaines qu'aux pratiques européennes. Une micro-culture s'établit ainsi, grâce à l'invention d'un langage symbolique commun, à la diversification et l'accumulation de pratiques diplomatiques intelligibles par les deux parties en présence. Les bâtons ou cannes de commandement, les drapeaux et coups de canon, l'écrit et les bagues-cachets deviennent ainsi les supports de la communication, sans qu'il soit toujours facile de déterminer qui emprunte à l'autre. L'évolution de la théâtralisation du pouvoir chez les Européens (processions reproduisant les mises en scène fanti, utilisation des hamacs et tambours, de l'habillement, etc..) montre que ces derniers n'ont pas imposé leurs méthodes mais ont su s'adapter aux pratiques des Côtiers et les utiliser pour communiquer. L'adoption de diverses pratiques des Côtiers, comme la prise d'otages, la décapitation et l'ordalie, le respect des croyances des Côtiers et l'importance accordée parfois aux prêtres côtiers et à leurs rites (dons aux prêtres pour les sacrifices, paiement des services de prêtres pour les garnisons africaines), montrent que les Européens, pour parvenir à leurs fins, c'est-à-dire commercer, devaient observer leurs interlocuteurs, comprendre leur langage et la nature des liens entre les hommes dans les sociétés côtières. C'est tout un mode de gouvernement qui transparaît au travers de ces pratiques, dont l'objectif essentiel est de se faire accepter par les Côtiers. L'utilisation de l'écrit par les dirigeants politiques côtiers, l'importance qu'ils accordaient à la rédaction de ces documents et à leur conservation, la coexistence de pratiques africaines destinées à sceller un accord, comme le serment devant témoin et l'ordalie, montrent par ailleurs que les pratiques européennes ne se substituent pas aux pratiques africaines, mais qu'on assiste plutôt à un phénomène d'accumulation.

Les Fanti, conscients de l'importance de cette communication, se dotent rapidement d'intermédiaires (comme les traducteurs), et certains dignitaires des Etats côtiers deviennent des spécialistes du dialogue avec les Européens,comme le Dey efutu auprès desquels les Européens demandent aide et protection. Outre ces spécialistes, les Européens sont au contact d'un grand nombre d'acteurs qui assurent, plus ou moins épisodiquement, le lien avec les dirigeants politiques côtiers. C'est le cas, par exemple, des Company's Caboceers ou Ahenfo côtiers, qui perçoivent des "coutumes" pour le loyer des terres sur lesquelles sont bâtis les établissements européens, parfois également des rétributions mensuelles, protègent ces établissements et assurent la liaison entre les Européens et les souverains des Etats côtiers. Eventuellement, ces Ahenfo côtiers participent eux-mêmees au commerce atlantique en fournissant aux étblissements européens des matériaux de construction et des céréales, des pirogues et des piroguiers, des gardes et de la main d'oeuvre, les forts et les navires européens constituant en eux-mêmes un important marché connexe au commerce atlantique proprement dit.

Au-delà de cette communication "par le haut", l'importance de la communication "par le bas" est soulignée. Les Européens sont en effet au contact d'une grande diversité d'acteurs africains, qui sont des intermédiaires commerciaux occasionnels : leurs femmes ou concubines, leurs employés, leurs esclaves, leurs complices du commerce clandestin, leurs voisins ou amis. Une étude des conditions de vie des Européens sur la Côte de l'or et de leurs relations avec les Africains montre que cette communication "par le bas" est vitale pour les Européens, en particulier les plus pauvres. Mal payés et soumis à une discipline de fer, les Européens sans grade des forts doivent survivre dans un environnement particulièèrement difficile, malgré l'exploitation féroce à laquelle ils sont soumis, les abus, négligences et escroqueries dont ils sont victimes de la part de leurs supérieurs hiérarchiques. Ainsi, les concubines des soldats et employés européens sont-elles un élément déterminant de leur survie. Par ailleurs, les petits trafics parallèles menés par ces "petits Blancs" sont pour eux un indispensable moyen de survie. Par contre, pour les officiers des forts, qui se livrent également à de multiples activités illégales et clandestines, il s'agit d'un moyen d'enrichissemnt. Leur commerce clandestin, pour les plus corrompus, s'effectue en liaison avec des Africains qui animent de véritables réseaux clandestins.

Les Européens, contenus sur le littoral et maîtrisés par les dirigeants politiques côtiers par tout un arsenal de moyens de pression, allant de la guerre psychologique à la guerre armée, n'étaient pas en position d'imposer leur mode de vie. Nous sommes donc partis de l'idée que l'acculturation de la Côte de l'Or, aux XVIème et XVIIème siècles, n'était pas le fruit de la contrainte, mais le résultat de la créativité et de l'adaptabilité des sociétés côtières; qu'en l'absence de domination sociale des Européens, seuls des choix de société permettaient d'expliquer l'acculturation. C'est bien ce que semble confirmer l'échec des tentatives d'acculturation des Portugais, puis de leurs concurrents hollandais, anglais, français et danois, qui enregistrèrent échecs sur échecs en matière d'évangélisation, et semblent avoir fait bien peu d'efforts en matière de scolarisation. Ces échecs, comparés à la rapide diffusion des plantes américaines (maïs, manioc, arbres fruitiers, etc..), diffusion qui s'est effectuée en dehors de tout projet européen, s'est effectuée là où les Européens ne l'attendaient pas, presque à leur insu, en tout cas en dehors de leurs projets d'acculturation. En bref, les Africains de la Côte de l'Or, qui ne sont pas soumis à une contrainte efficace, n'ont pris chez les Européens que ce qui les intéressait. A l'échec des tentatives européennes d'évangélisation fait face la formidable mutation agricole due à l'adoption et à la diffusion des plantes américaines. L'acculturation matérielle, éclatante chez certains riches Côtiers au contact des Européens, et dont on peut suivre la progression au travers de l'évolution ds marchandises importées par les Européens, montre qu'il y a très souvent réinterprétation, dans un cadre purement africain, du sens et de l'utilisation des objets d'origine européenne. De plus, l'acculturation matérielle ne semble pas non plus s'opérer par substitution d'objets d'origine européenne aux objets utilisés par les Côtiers avant l'arrivée des Européens. Elle semble, notamment en ce qui concerne les insignes de souveraineté et comme pour les pratiques diplomatiques, emprunter la voie de l'accumulation.

Quant aux Africains de la côte de l'Or, ils organisèrent efficacement des réseaux commerciaux, reliés aux réseaux du commerce à longue distance, afin de vendre aux Européens l'or provenant de la zone forestière akan et d'écouler les marchandises européennes dans l'hinterland. Le réseau de "capitaineries" akanistes est animé par des commerçants professionnels venant des Etats ou entités politiques de l'intérieur, parfaitement intégrés dans la hiérarchie politique de la région dont ils sont originaires. Même lorsqu'ils vivent dans une "capitainerie" du littoral, ils restent des ressrtissants étrangers. Les plus importants d'entre eux sont des dignitaires de leur Etat ou des membres de l'oligarchie régnante. Les courtiers côtiers sont, eux, soit des roturiers, soit de puissants "princes-marchands" qui captent une partie des flux commerciaux et dont ils retirent de gros profits. Les plus importants d'entre eux sont, dans les années 1640 et 1650, les princes marchands Acrosan d'Efutu, Hennequa et Jan Claessen. Surclassant les rois en richesse et en puissance, les princes -marchands Acrosan rayonnent sur toute la Côte de l'Or et semblent les vrais maîtres de la politique du royaume vis-à-vis ds Européens. Cette captation d'une part des flux commerciaux par des membres de l'oligarchie régnante en Efutu n'empêchait cependant pas des courtiers roturiers de devenir de puissants intermédiaires entre Africains et Européens. Devenus des Big Men, ces roturiers pouvaient être intégrés à l'oligarchie régnante, en acquérant un statut spécial après des "fêtes de richesse", ou en étant intégrés par mariage au sein du lignage royal ou d'une famille au pouvoir. Ceci permettait de laisser le champ libre aux entrepreneurs individuels, tout en maintenant un ordre social où l'argent tient une grande place. L'adéquation entre richesse et statut social était ainsi maintenue. Toutefois il semble que le lignage royal ou l'oligarchie régnant à Efutu perde le contrôle de la situation à la fin du XVIIème siècle. Les grands courtiers du littoral ne sont plus, à partir des années 1680 ou 1690, des Ahenfo efutu, et il semble que l'intégration des grands courtiers roturiers enrichis par le commerce atlantique au cercle des Ahenfo ne se fasse plus. Ainsi Edward Barter, Dy et Thomas Awishee, grands courtiers du commerce atlantique à Cape Coast, ne sont pas intégrés à l'oligarchie régant à Efutu. Non seulement cette dernière est disqualifiée de la compétition économique, mais, de plus, elle ne réussit plus à maintenir l'adéquation entre richesse et statut social en intégrant les enrichis.

Simultanément, les Européens rencontrent de plus en plus de succès dans leurs tentatives d'immixtion dans les affaires intérieures efutu, en raison de l'opposition entre factions pro-hollandaise et pro-anglaise, et de l'affaiblissemnt du royaume après une succession de défaites militaires à partir des années 1860. Une ultime tentative de reprendre en main le contrôle du trafic commercial, en 1694, se traduira par la mise en place d'une coalition d'Etats à laquelle participent les akanistes, soutenus par les Anglais. Cette coalition remporte une grande victoire sur les Efutu. Les Anglais en profitent pour placer sur le siège efutu un roi qui leur est favorable, tandis qu'Efutu se retrouve soumis à ses voisins et définitivement disqualifié en ce qui concerne le commerce atlantique. Les troubles intérieurs et la lutte entre factions, dont il est difficile de savoir ce qu'elle recouvre, ne cessent pas après cette grande défaite. Les Efutu restent divisés durant les guerres Komenda qui voient s'opposer de vastes coalitions mises en place par les Hollandais et Anglais qui s'affrontent ainsi par pays interposés.

A cette époque, les Fanti mènent une politique offensive en direction de leurs voisins orientaux et occidentaux, afin de mettre en oeuvre un projet politique de vaste envergure : la constitution d'uen confédération d'Etats. Entre les années 1680 et 1720, les Fanti mènent une succession de guerres avec leurs voisins, au service de ce projet, et constituent ainsi une confédération d'Etats qui restent indépendants mais agissent en coordination. Les Etats d'Eguafo, Efutu, Akron (Gomoa) et Agnoa sont ainsi intégrés dans la confédération. Le but des Fanti est notamment de contrôler l'accès au littoral et de s'ériger en courtiers exclusifs du commerce atlantique. Cette politique, efficacement menée, se heurte toutefois aux géants de l'hinterland akan, qui sont apparus à la suite de mutations politiques, par agglomération d'entités politiques plus petites : le Denkyira, apparu dans la région d'Assin appelée au dbut du siècle "petit Akani", puis l'Ashanti dans l'hinterland de la partie centrale de la Côte de l'Or, qui soumet le Denkyira en 1701. Dans la partie orientale, l'Akwamu et l'Akyem se livrent égalment une lutte sans merci. L'Akwamu conquiert le royaume d'Accra entre 1677 et 1680, éliminant ainsi un petit Etat qui, comme Efutu, bâtit sa prospérité sur les activités des courtiers du commerce atlantique. A son tour, l'Akwamu s'empressera, après sa victoire sur Accra, d'interdire aux Akyem l'accès au littoral . Par ailleurs, les Fanti entrent en compétition avec les Anglais, ces derniers désirant commercer directement avec les Ashanti, tandis que les Fanti leur refusent la possibilité de se passer de courtiers. Dalby réussira à commercer épisodiquement avec les Ashanti à Cape Coast Castle, grâce à ses ingérences dans la politique intérieure efutu et à son soutien à la reine efutu Acqua Braffo. Pour les Efutu, cela se traduira par de dramatiques affrontements avec les Fanti, en 1708, 1711 et 1720. Les terribles défaites essuyées par les Efutu à ce occasions sont suivies d'un effacement sans précédent du royaume dans les sources européennes. La disparition de l'Etat d'Accra et l'effacement d'Efutu peuvent par conséquent être compris comme une conséquence des mutations socio-politiques qui se traduisirent par l'apparition des grands Etats de l'hinterland akan et la mise en oeuvre du projet politique fanti sur le littoral : la constitution d'une confédération d'Etats.

Les géants de l'hinterland se livrent quant à eux une lutte sans merci, pour assurer leur prééminence et pour avoir accès au littoral, tandis que les Fanti tentent précisément de leur en barrer l'accès, afin de capter les profits de courtage autrefois engrangés en partie par Efutu et Accra. Ces deux derniers Etats seront balayés dans cette lutte, menée par cette autre "génération" d'Etats, qui relèvent d'un autre niveau historique de développement politique et économique. L'organisation commerciale bâtie à l'échelle régionale et animée par les akanistes disparaît également dans la tourmente et dans ces vastes réorganisations politiques et commerciales, tandis que la traite négrière tend à remplacer le commerce de l'or, ce qui a pour effet d'accélérer la faillite des grandes compagnies européennes à charte. Les grands bouleversements politiques de la Côte de l'Or s'accompagnent donc d'une réorganisation du trafic commercial, aussi bien du côté africain que du côté européen. Au commerce de l'or, pour lequel les akanistes et les compagnies à charte européennes étaient les principaux partenaires, se substitue un commerce de plus en plus axé sur la traite négrière, dont les commerçants privés européens et les courtiers côtiers, en particulier les Fanti, sont les principaux acteurs.

La défaite de Akwamu face aux Akyem, en 1730, puis la défaite des Akyem face aux Ashanti en 1742, consacrent l'Ashanti comme la grande puissance de la Côte de l'Or. Toutefois la lutte pour l'accès au littoral n'est pas finie, puisque les Fanti entendent toujours engranger les bénéfices du courtage. Une ligue d'Etats, animée notamment par les Wassa et la confédération fanti, réussira à interdire aux Ashanti l'accès au littoral jusqu'à la fin du XVIIIème siècle. L'affaiblissement politique efutu se traduit, au début des années 1750, par la sécession des Oguaa et la création d'un Etat indépendant. Le grand courtier fanti implanté à Oguaa, Brempong Kojo, est à l'origine de la création de cet Etat, bien qu'il n'occupât pas le siège d'Omanhene, tout comme les grands courtiers appelés John Currantee, à Anomabu, et John Kabes, à Komendo. Ceci met sur la piste d'une monopolisation des activités de courtier du commerce atlantique par les Fanti au-delà du littoral fanti proprement dit, dès la fin du XVIIème siècle, c'est-à-dire sur le littoral de la confédération. Le projet politique fanti se doublait donc d'un projet économique, qui, à sont tour, trouvera une nouvelle traduction politique. Le rôle de Brempong Kojo à Oguaa et au sein de la confédération fanti semble confirmer cette hypothèse.

La création de l'Etat d'Oguaa, pour laquelle les Européens ne semblent pas avoir joué de rôle, est donc le fait des Côtiers, et le fruit d'évolutions socio-politiques qui émergent sur le littoral. L'affaiblissement d'Efutu prend la forme de la mise à l'écart de l'oligarchie régnante du jeu commercial, de l'appauvrissement des rois et sans doute de toute la classe des Ahenfo efutu, ce qui consacre la disqualification économique du royaume. Parallèlement, le blocage de la machine à intégrer les roturiers enrichis par le commerce atlantique, et la perte de contrôle des intermédiaires commerciaux (ce qui rompt l'adéquation entre richesse et pouvoir), le glissement des Oguaa dans la sphère d'influence ds Anglais, enfin la soumission du royaume aux Fanti, consacrent la disqualification sociale et politique de l'Etat. La création d'un nouvel Etat est une sanction logique à ces évolutions, et permet de rétablir l'adéquation entre richesse et pouvoir, si importante dans un monde où la richesse est un pilier du pouvoir. La création du nouvel Etat accélérait par ailleurs l'intégration de cette région dans la confédération fanti et le processus d'acculturation ou d'homogénéisation culturelle engagé en Efutu depuis longtemps. Oguaa occupe dès lors le devant de la scène, tandis qu'Efutu disparaît des sources européennes, c'est-à-dire des préoccupations des partenaires du commerce atlantique.

L'Etat d'Efutu subsiste cependant jusqu'au début du XIXème siècle, parallèlement à l'Etat d'Oguaa, mais disparaît dans le courant du siècle, peut-être suite aux invasions ashanti de 1824. L'Etat d'Oguaa, quant à lui, continue à se développer, en phagocytant le territoire d'Efutu, par l'accueil d'immigrants et la création de villages à partir d'Oguaa et de quatre villages créés par Brempong Kojo. Finalement la quasi totalité du territoire efutu est incorpoée dans l'Oguaaman. Ainsi l'Etat d'Oguaa remplaça-t-il l'Etat d'Efutu, globalement sur le même territoire. C'est ainsi qu'Efutu, cet incontournable partenaire des Européens aux XVIème et XVIIème siècles, partenaire qui leur tint la dragée haute durant plus de deux siècles, et par qui passa une partie de l'or qui alimenta la circulation monétaire en Europe, disparut de la scène commerciale, et fut remplacé par un Etat fanti, avant de disparaître.

Yann Deffontaine

Note de la rédaction : L'auteur de cette thèse a exploité de façon intensive les sources britanniques (Londres, Kew Gardens, P.R.O.: archives des forts et des compagnies, journaux des forts, lettres des facteurs des forts, etc..) et les sources néerlandaises (Den Haag /La Haye : archives de la West Indische Compagnie).

Pour des raisons techniques, nous n'avons pas utilisé la transcription, plus précise, de l'auteur pour les mots et noms en twi, fanti, etc.., tels Brempong Kojo, Omanhene, etc..

Mots clés/Keywords : Côte de l'Or, Gold Coast, Ghana, Efutu, Oguaa, Ahenfo, Brempong Kojo.


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