LEURRES D'AMOUR
La littérature,
depuis l'Epopée de Gilgamesh et
jusqu'à nos jours, est composée de textes qui thématisent l'amour, sous toutes ses formes
et dans toutes ses dimensions. Elle semble faire son miel de l'exploration
de toutes les possibilités qu'il offre. Amour filial, maternel, paternel
avec pour frontière parfois franchie, au moins dans l'imaginaire
l'inceste ; amours hétéro ou homosexuels,
fusionnels ou tragiquement déchirés, sans oublier les
amours mystiques ou diaboliques, les assomptions enivrées des saintes,
les soumissions aux incubes ou aux succubes, tous se heurtent à des
limites, qu'ils tentent de transgresser pour se réaliser.
Ce sont
parfois des obstacles matériels, sociaux opposition des familles,
des castes, des classes, guerres ou encore psychologiques : des rivalités,
des jalousies. Mais la limite infranchissable, à quoi se heurtent les
amours c'est évidemment la disparition de l'autre, la mort de l'objet
aimé, et le deuil douloureux, parfois impossible et qui conduit à
des comportements qui paraissent aberrants. Gilgamesh part en quête
de l'herbe d'immortalité, Orphée descend rechercher Eurydice
aux Enfers. Eurydice lui est-elle rendue et la perd-il par sa faute, ou Orphée
est-il victime d'un jeu des Dieux infernaux ? Selon la version commune, c'est
parce qu'Orphée se retourne qu' Eurydice rejoint le royaume des morts.
Mais selon d'autres c'est une doublure, le fantôme de son amante, qui suivait
Orphée : à la lumière du jour ce
fantôme s'est révélé comme leurre et a disparu.
Dans les deux cas, on retrouve Orphée
devant la souffrance de son deuil .
Les Romantiques
vont ériger l'amour en valeur absolue, mais ils l'articuleront à
la perte de l'objet aimé, en laissant ouverte comme seule voie d'accès
à sa réalisation, la nostalgie. Celle du "secret douloureux"
dont parle Baudelaire, de l'origine introuvable et des leurres captivants,
comme on le voit dans Sylvie. Ils
se ressourcent ainsi dans l'une des dimensions de la culture européenne
qui remonte à Platon. Depuis le récit d'Aristophane dans le
Banquet, la présence de l'âme-sur l'autre
moitié de soi dont la
rencontre conditionne le bonheur absolu est une certitude, et sa quête un espoir toujours déçu,
source d'une nostalgie irrépressible. Cette donnée n'est pas,
chez les auteurs de cette période, purement théorique : la mort
de Sophie conduit Novalis à deux doigts de la folie, Julia Marc perdue
engendre chez Hoffmann une violence dont certains textes rendent compte, Nerval
et Gautier vivent parfois, proche du délire, l'angoisse de l'amour
perdu et de l'actrice qui sert parfois de palliatif avant de se révéler
un leurre.
Nombre de
textes de cette époque tentent de thématiser une sorte de suture
impossible de la déchirure, avec la "revenance[1]" comme dans certains textes de Poe comme "Ligeia"
, "Morella" ou "Elleonora". Par Baudelaire et
Mallarmé traducteurs de l'auteur américain lui-même
bon connaisseur du romantisme
allemand, les symbolistes connaîtront
ces récits. Ils s'inspireront de cette thématique de la perte
et de l'attente fascinée, que l'on trouve aussi bien dans les nouvelles
citées que dans "Le Chat Noir", "La Chute de La Maison
Ushe"r, que dans "Berenice"
ou "Metzengerstein". Ils y ajouteront peut-être la variante
de l'absence comme seule réalité, de même que la vraie
rose sera" l'absente de tout bouquet". Ils retrouveront le thème de l'ersatz, avec L'Eve future
qui répond à sa manière à L'Olympia hoffmannienne.
Ils seront séduits par la recréation
en creux de l'absente, comme dans "Vera", toujours de Villiers de l'Isle Adam.
Cette thématique de la nostalgie
créatrice de l'illusion d'un retour de l'aimée, que l'on trouve
magnifiée dans "Ligeia",
sera reprise et orchestrée dans une tonalité différente
par Rodenbach dans Bruges la Morte[2]. La comparaison des deux textes permet de tracer les
linéaments de ce qui pourrait
apparaître comme une interprétation fantastique du mythe d'Orphée et d'Eurydice dans les registres romantique
et symboliste.
Une curieuse parenté
Ces deux récits,
que tout semble distinguer, mettent en jeu un certain nombre de signifiants
et de séquences comparables.
Dans les
deux cas il s'agit d'un homme, qui est dans Ligeia le narrateur, et dans Bruges la morte Hughes
Viane, un personnage dont la focalisation actorielle est importante. Il installe un lien entre deux femmes, dont
l'une qu'il a aimée et aime encore, est morte, et l'autre qu'il oblige à prendre la place
de la défunte, et qui meurt à son tour (Jane Scott) ou disparaît
de la scène (Rowena)
Le deux
"doublures" ignorent le rôle de "fantôme"[3] qu'on leur fait jouer, sur une "autre scène[4]" que celle où elles croient se trouver[5]. Rowena, se croit l'épouse du narrateur et
croit dormir dans une chambre nuptiale. Jane Scott, l'actrice, imagine pouvoir
outrepasser le rôle qu'elle croit que Hughes Viane lui fait jouer de maîtresse à la fois attitrée et
cachée, et accéder ainsi à la reconnaissance sociale.
Rowena ignore et le narrateur semble par moments être dans la
même ignorance qu'elle n'est qu'un instrument pour faciliter le retour effectif de Ligeia. Jane
Scott est dans l'aveuglement le plus total, dans l'incompréhension
complète de ce qu'elle représente pour Hughes Viane. Dans les deux cas les "doublures" pensent
vivre dans le monde de la réalité quotidienne, régie
par les lois sociales du vraisemblable. Elles ignorent qu'elles ne sont que
des objets prisonniers d'une recomposition onirique plus ou moins délirante[6].
Dans les
deux textes, le narrateur de
Poe comme Hughes Viane[7] ont, à la mort de l'aimée, changé
de lieu de résidence. Viane, qui vivait en cosmopolite, est venu s'installer
à Bruges, ville qu'il estime, en vertu de la "tristesse" et de la mort
qui est en elle, "correspondre" à l'état de son âme
de veuf, après le "grand désastre" (p.25)[8]. Le narrateur de "Ligeia" abandonne
les rives du Rhin pour s'installer dans une abbaye anglaise, qu'il transforme
selon ses goûts, et dont la pièce centrale sera la chambre, que
l'on peut, avec Lady Rowena, considérer comme nuptiale ou mortuaire
puisqu'elle y laissera la vie sans y avoir connu beaucoup d'amour.
Dans le cas de Viane il s'agit de reproduire inlassablement et fidèlement
un cérémonial de
deuil et de souffrance triste dans un lieu approprié, existant déjà,
car Viane est résigné, il ne fait qu'attendre la mort, vivant dans "l'impatience du tombeau"
(p.26). "Hughes recommençait chaque soir le même itinéraire.
(p.25). Le but du "déplacement" dans les deux cas semble
la reconstitution d'une "autre scène", un espace où
quelque chose puisse atténuer la douleur de la perte.
Mais alors que l'on connaît les raisons
du choix de Bruges par Viane, on ignorera toujours pourquoi le narrateur de
"Ligeia" décore la
chambre nuptiale de tentures aux motifs d'arabesque, qui dessinent des figures
affreuses, pourquoi il la veut noir et or, meublée de sarcophages noirs venus
de Louqsor. Rien n'est dit non plus du pourquoi de sa forme pentagonale, ni
de la nécessité de laisser entrer, par une immense glace de
Venise, une lumière sinistre (p.369-370).
Viane, quant à lui, transforme sa
maison en reliquaire, et la pièce qu'i consacre à l'aimée
morte, en chambre ardente, lieu
d'une cérémonie privée qui ne supporte aucun changement
comme en témoigne son mécontentement devant la modification,
par Barbe du jour de rangement
(p.21), et le fait que "chaque
matin... il faisait ses dévotions.. devant les souvenirs conservés
d'elle" (p.53).
Les deux
textes insistent aussi sur la présence de la chevelure. Pour Viane, qui a coupé une tresse
des cheveux blonds de la morte, et l'a exposée dans une sorte de châsse,
cet objet est devenu l' "âme de la maison", qu'il va chaque jour "honorer"
(p.22) ; ce par quoi l'aimée " se survit" (p.20) et qu'il
est impensable de toucher, comme si c'était un "objet tabou",
dont le contact engendre la mort. Le narrateur de "Ligeia", la reconnaît à ses cheveux "masse énorme de longs cheveux
désordonnés, plus noirs que les ailes de minuit, l'heure au
plumage de corbeau" (p.374). Tout le rituel qui précède,
et implique la mise à mort, le sacrifice de la nouvelle épouse,
semble n'avoir pour but que de les faire advenir dans l'espace magique ainsi
constitué, pour remplacer enfin la blondeur de ceux de Rowena[9].
Les deux
textes mettent en scène deux personnages qui, dans leurs discours,
mêlent le vocabulaire relevant du religieux et celui de la folie. Il
y est question d'obsession : Hughes se trouve "tout hanté"
(p.32). On parle d'hallucinations (Viane figé, puis halluciné
p.29) . On peut se demander ce que voit Lady Rowena dans ces "mouvements
qu'elle venait d'apercevoir, ces sons que je ne pouvais pas entendre"
(p.371)? Et le narrateur voit-il vraiment tomber dans le verre, "Comme
de quelque source invisible suspendue dans l'atmosphère de la chambre,
trois ou quatre grosses gouttes d'un fluide" (p.372) ou bien dans sa rêverie opiacée imagine-t-il
l'action de "l'ombre d'une Ombre" (p.371).
Pris dans
ses rêveries, le narrateur de Poe est souvent au bord du délire,
tout comme l'est Viane, au moment de la profanation de la tresse. Le vocabulaire religieux est présent
partout dans Bruges la Morte, aussi bien en ce qui regarde les messes, le Béguinage,
les processions et fêtes religieuses, que l'aspect de diabolisation
de la chair : Il y est question de possession, de satanisme (p.74), Jane sent Viane "inoculé
d'elle" (p.91). S'il n'est pas absent de "Ligeia", ce vocabulaire renvoie à une autre dimension,
il est plus axé sur les spéculations métaphysiques
que sur l'aspect proprement religieux, comme en témoigne l'exergue.
Par ailleurs le versant de la sorcellerie, s'il n'est pas explicitement
annoncé, y est présent, ne serait-ce que dans l'aspect pentagonal
de la pièce, les références à l'Egypte et aux
"figures affreuses" des tentures.
Dans les
deux textes, cette présence conjointe de deux champs sémantiques
renvoyant à la fois au surnaturel et à la folie, joue les " opérateurs
de confusion " et permet l'empiétement des deux domaines,
ce qui rend palpable le trouble propre au genre
fantastique[10]. Il est d'autant plus ambigu qu'il y est question
de passions hors du commun, c'est à dire des limites du pouvoir humain
sur lui-même, sur les autres et
sur les choses.
Deux textes piégés
Dans le
détail cependant, ces deux récits d'amours monstrueux divergent,
tout en demeurant fantastiques.
Nous ignorerons
toujours le prénom de l'épouse de Viane, ainsi que le nom de
famille de Ligeia qui est peut être une sirène ou une nymphe[11]. Nous savons simplement que Ligeia a besoin pour revenir,
d'avoir un support, un "cheval" comme le disent les familiers du
vaudou. Elle reprend sa place en habitant de nouveau un corps, qu'elle métamorphose,
en changeant la couleur des cheveux et la forme des yeux de Rowena qui ainsi
"disparaît" de la scène après avoir joué
son rôle. Pour aller où, sinon dans un "ob-scène"
auquel le lecteur n'a pas accès,
et que le narrateur n'envisage pas ? Le récit s'interrompt lors
de l'advenue espérée de la morte, redevenue vivante, et prête
à continuer avec son époux
une vie d'amour momentanément interrompue par la
mort. Ceci pour la version que le texte nous offre au premier abord. Une autre
lecture du texte pourrait nous donner à penser que le narrateur,
pris par ses désirs, les paroles prophétiques de Ligeia, peut-être
aussi travaillé par l'aspect de sorcellerie ou de nécromancie
à quoi fait allusion la chambre mortuaire,
dans la scansion de ses rêves opiacés a empoisonné
lui-même Lady Rowena, et hallucine
devant un cadavre. Il n'y a aucun témoin,
le récit est à la première personne, et il tourne
court, sur une sorte de sidération.
L'absence du prénom de l'épouse de Viane s'explique sans
doute par le désir de lier à l'amour un nom imprononcé,
secret, dont la trace seule est présente, en l'occurrence par une relique,
la tresse, "âme vivante", et dieu jaloux, à quoi l'on
ne peut opposer qu'un nom d'actrice, de danseuse
qui se "dandine" et dont la chevelure "jaune" est teinte
(p.46)[12].
Jane Scott
ne rencontrera qu'une fois, la dernière, et sous la forme de
reliques, l'aimée de Viane, qui est morte et dont ne subsiste que la
tresse et les portraits. Seul Viane peut assurer que Jane est bien l'image
de l'aimée disparue. Mais le texte laisse percevoir quelques dissonances
: où Hughes voit une démarche gracieuse
un regard extérieur parle de dandinement, où il rêve
devant ses cheveux d'or, d'ailleurs teints, un regard neutre aperçoit
de simples cheveux jaunes, et Jane devant les portraits de l'aimée
ne sait que voir " une qui me ressemble" (p.103). Mais de là
à y rêver une "ressemblance qui allait jusqu'à l'identité"
(p.29) il y faut toute la substance d'un désir. Et celui-ci persistera
malgré la connaissance des truquages, des mensonges, des trahisons.
La "déconstruction" de l'image de l'aimée s'accentue au fil des jours, après
cette sorte de paroxysme dans la quête de
ressemblance, qui l'avait amené à revêtir Jane des robes
de la morte. Entre temps, l'aspect charnel,
absent au début de leurs relations au moins dans l'esprit de Viane, avait maintenant remplacé
tout autre lien. Il ne passe plus des heures à la regarder fixement, et à la manipuler
comme un simple support de souvenir, pour "éterniser le leurre
de ce mirage", alors qu'elle ne comprend rien à ces allures"
anormales" et à ces "muettes contemplations", qui tentent
de la figer dans un autre temps (p.43). Il passe maintenant des heures à
l'attendre, l'épier, prisonnier de de "sa chair", tremblant
de la perdre (p.85) au point qu'il en vient à penser qu'il l'aime (p85)
, bien qu'il sache qu'elle le trompe et l'exploite. Tout le récit,
qui tend à montrer la présence et la force du leurre, puis sa
dissipation devant les révélations, a maintenu Jane et "le
lieu de l'aimée", à des distances respectables. Viane a
installé Jane à l'extérieur de la ville, vers les banlieues
(p.43), alors qu'il continue d'habiter le centre, le cur religieux de
la ville, dans la maison sanctuaire, gardée par Barbe. Le rapprochement
se fait par étapes : il s'absente pour aller chez elle, il lui apporte les robes, il
la guette, l'épie . Tant que cela se passe dans ce sens, c'est à
dire tant que Jane ne prétend pas à la "reconnaissance",
rien que de banal n'a lieu, et Viane éprouve même, pendant un
certain temps, du bonheur "il n'était plus triste" (p53)
et revit sans altération dans un "mensonge" heureux (p.53).
Par ailleurs, sa vie antérieure avec son rituel matinal "
stations sur le chemin de croix de l'amour"(p.53) persiste sans
troubler la nouvelle donne. Mais que le mouvement s'inverse, que Jane énonce
son désir propre _ tente
de sortir de son rôle de "doublure" _ s'approche du sanctuaire,
alors la vengeance de la morte, et de la Ville, sera terrible. Terrible comme
la sanction qui s'abattra sur Hugues Viane, hébété, devant un
cadavre, que de nouveau il identifie à l'ancienne morte, "unique
visage de son amour" mais "visible pour lui seul" (p.105).
Sous le
visage mort de la passive Rowena apparaît la toujours vivante Ligeia,
et sur le masque de mort de Jane, rendue à l'immobilité après
sa crise sacrilège, Viane retrouve l'ancien visage de l'aimée.
Dans les deux cas la mort révèle la présence du désir jamais éteint, du
secret jamais atteint - aussi bien dans les yeux de Ligeia, que dans la teinte
des cheveux, la voix de bronze ou la taille de Jane. Au point qu'on peut poser la question du secret que le fantôme
(ou le double?) à la fois révèle et masque : est-ce celui
de la mort[15]? Dans aucun des deux récits, ce secret n'est
dévoilé. Le leurre doit continuer de fonctionner, au prix d'un meurtre, et d'un délire nécessaire pour brouiller dans
les textes les traces des empiétements du surnaturel sur la folie.
Est ce la
Ville, la tresse de la morte
devenue "serpent", "boa" (p.104) et "vindicatrice"
(p.105), ou Viane, qui a tué Jane après sa "profanation"
et son "sacrilège" (p.105)? Est ce Ligeia en Ombre, ou le
narrateur dans son rêve d'opium qui empoisonne Rowena? Est-ce que vraiment
Ligeia est revenue? Pourra-t-il alors connaître le secret qu'elle était
sur le point de lui confier au moment de mourir, et qui semblait être
celui de la jouissance d'elle, ou de l'amour, et dont il ne demeure en attendant
son retour, que le poème du Ver Vainqueur[16]?
Du mythe d'Orphée aux versions fantastiques.
On a reconnu
quelques traits du mythe grec dans les deux récits, et en particulier le deuil impossible de
l'aimée, le désir de la retrouver vivante malgré sa mort
ainsi ouvertement niée, et la possibilité d'une série
d'actes qui la feraient "revenir". Mais là où le mythe traduit sans équivoque
un désir, sans doute universel, dans un récit sans ambiguïté,
conforme aux codes sociaux et spirituels de l'époque,
nos deux récits se trouvent amenés à biaiser. Dans le
mythe la tension entre les termes opposés, ici amour et mort, se résout
: chacun tirant de cette opposition sa raison d'être à
savoir le mythe lui-même. Le fantastique, lui, pervertit la nature de
cette tension. Au lieu de se trouver devant un fécond affrontement
des contraires, le texte fantastique provoque le spectacle
insupportable de la confusion, de l'anomalie et du monstrueux.
De plus
nos deux textes réfractent le mythe original, mais dans des perspectives
différentes, que l'on pourrait schématiser ainsi : Poe
est du côté d'un romantisme aristocratique,
Rodenbach dans un hybride de symbolisme et d'univers "naturaliste".
Dans "Ligeia", le narrateur vit dans une solitude hautaine,
avec Ligeia, issue d'une famille
"d'une date excessivement ancienne" (p.363) dans une "demeure
dans cette cité délabrée des bords du Rhin" (p368).
Ils n'ont aucun contact extérieur, et après la mort de
Ligeia, si le narrateur vient en Angleterre, s'il fait restaurer à
sa manière une ancienne abbaye, tout se passe comme si les gens qui
s'occupent de l'aspect matériel des choses étaient des sortes
de lutins, qu'on ne voit jamais. On ignore comment il rencontre les parents
de sa seconde épouse et même Lady Rowena, qui demeure seule avec
lui dans la chambre, mis à part la visite de médecins.
Rien, si ce n'est sa souffrance et ses désirs, les problèmes
de métaphysique, et les étapes
de l'agonie de Rowena ne semble l'intéresser : le narrateur vit comme
dans un cauchemar opiacé, enfermé dans sa solitude, hors de
toute censure sociale. Il ne s'affronte qu'aux forces de la Surnature, ou
à son délire amoureux qui semble l'amener enfin à la
révélation sidérante de la réapparition de l'aimée
un moment disparue, sans que l'on sache s'il s'agit d'une hallucination du
narrateur ou d'une expérience réussie de métempsycose
programmée par Ligeia[17]. Le mythe est ici réfracté dans une
dimension romantique flamboyante du fantastique.
Par contre,
malgré sa fortune, Hughes Viane est soumis au regard d'autrui. Le texte
insiste sur les miroirs "espions", sur les rumeurs qui remontent
jusqu'au Béguinage, sur les cloches et les monuments de la Ville qui le surveillent, le
jaugent, le jugent, le condamnent. Il est d'abord vu comme le veuf désespéré,
avant de devenir une sorte de "défroqué", de renégat
dont on se moque, que l'on accable de dénonciations, et que même
la fidèle Barbe finit par abandonner. Censure sociale et religieuse
mêlées, qui conditionnent bonne part du comportement de Viane,
peu à peu amené à vivre dans la contrainte d'une culpabilité,
et rabaissant au niveau du sordide ce qu'il croyait vivre dans la sphère
du miracle d'un recommencement : "la mort ici n'avait été
qu'une absence, puisque la même femme était retrouvée"
(p.41). Le récit de Rodenbach nous montre à la fois la sidération
devant l'apparition, l'espoir fou du recommencement, puis la lente dégradation,
les mensonges, les tromperies, et enfin la profanation et sa sanction. Mais
il le fait sur un double registre. Celui de la réalité
banale, qui renvoie à la dimension naturaliste du veuf mûr
qui s'acoquine à une jeune actrice
qui le trompe et qu'il finit par tuer, dans une crise de folie furieuse, après
qu'elle s'est révélée telle que tous la voyaient, sauf
lui[18]. Celui de la dimension symboliste, de l'absente comme
seule présence et de l'impossible atteinte du spirituel par la chair,
qui le profane. Le lien entre les deux domaines est donné par la présence
ambivalente de la Ville et de la religion, celle-ci condamne au nom du sacrilège, celle
là au nom de l'ordre social[19]. Orphée est-il ici déchiré par
de mesquines Béguines?
Le mythe
original de l'amour qui survit
au delà de la mort, et permet de la transcender dans ou par l'art,
est renvoyé dans ces deux textes, bien que de façon différente,
à la folie ; et la passion d'amour n' y est présentée
qu'en tant que monstrueuse.
Elle est
liée de façon répétitive et morbide à la
mort. Non pas simplement à la mort de l'aimée, mais à
des pratiques qui impliquent un redoublement de celle-ci, par la mort sacrificielle
de la doublure. Le Dieu chrétien ne se contente pas, comme les Dieux
antiques de ne pas exaucer les vux d'Orphée. Il semble prendre
un plaisir pervers à redoubler la douleur de l'amant, à le renvoyer
à des souffrances encore pires, pour n'avoir pas accepté d'emblée
l'inacceptable, en se convertissant, en implorant. Cette perversion se marque
par le rôle ambigu que les textes font jouer à la Surnature, qui côtoie ici les territoires de la
folie, et induit la présence nécessaire du trouble fantastique
pour rendre compte d'une réalité ainsi impensable.
R.Bozzetto.
[1]La "revenance", peut être symbolisation ou absence
cf L'Irreprésentable in Revue Française de Psychanalyse
N° 1 1992
tome LVI février 92
°Colmatage
de la faille par le fétiche : dans Bruges la Morte Jane Scott joue le rôle d'un fétiche qui cache
la mort(e). cf Freud."
Le fétichisme"
in La vie sexuelle
.PUF.
°le
vécu traumatique "revient" comme cauchemar. La "revenance" renvoie à
quelque infamie, d'avoir emporté dans la tombe des secrets épouvantables.
Cette lacune dans la symbolisation constitue l'étoffe du "revenant".
[2] A la fin du siècle, liés
aux progrès de l'archéologie, et en particulier de l'égyptologie,
on trouve des textes qui renvoient à ce "retour programmé"
d'un couple d'amants. Pensons à She de Rider Haggard (1897) et à
son cycle ; à Bram Stoker:
Le joyau des sept étoiles (1898)
[3]"fantôme" est ici
à prendre au sens bibliothécaire du terme : une fiche que
l'on pose en lieu et place
d'un livre absent.
[4]La notion d' "autre scène"
renvoie à O. Mannoni Clefs pour l'imaginaire, ou l'Autre
Scène.
Seuil 1969.
[5] Cependant elles réagissent
de façon très différente. Passivité fataliste
pour Rowena, ruses, mensonges,
chantages et provocations chez
Jane Scott.
[6] On pourrait aussi soutenir que comme
dans certains contes, les deux "revenantes" apparaissent à
l'occasion d'un souhait. Mais qu'à la différence de Ligeia
souhaitée et enfin advenue, Jane provoque, comme dans "Les
trois souhaits" de Perrault, ou "La patte de sing"e de Jacobs, le désir qu'elle disparaisse enfin.
[7]Qui n'est pas le narrateur, mais un
foyer actoriel très présent.
[8]Rodenbach Georges, Bruges la Morte. Actes sud./Labor. 1986. La pagination
renvoie à cette édition, tout comme les citations de "Ligeia" renverront à E A
Poe, Bouquins. Laffont.1989.
[9]On peut noter que ne narrateur de
"Ligeia"
est actif et qu'il semble suivre un plan. Par contre, Viane paraît répétitif et voué à
la mort - ce que confirme son choix de
Bruges dans"l'impatience du tombeau". De même, ce sont les cheveux de la morte qui forment
tresse, dans Bruges la Morte les cheveux noirs de Ligeia seront ceux d'une "vivante".
[10] Ce trouble n'est pas simplement un
effet de vocabulaire. Il est tout aussi bien accentué par le récit
à la première personne, qui demeure sans caution extérieure,
comme un délire, chez Poe. Chez Rodenbach, l'aspect actoriel du récit
va dans le même sens, et les interventions de points de vue neutres
(les autres), ou auctoriel, insistent sur le côté à
la fois tristement banal et "fou" de l'histoire de Viane.
[11]"Ligeia" est un nom que
Poe a déjà employé dans son poème Al Aaraaf voir note 31 p1513
[12] "Jane Scott" plus qu'un
nom, sonne en effet comme un
pseudonyme d'actrice. Rowena est - coïncidence - le nom d'une héroïne
de Walter Scott.
[13]Au sens photographique du terme.
[14]Aussi bien Jane que Rowena semblent
ignorer la présence d'une première femme.
[15] Abraham Nicolas,"Notules sur le fantôme"Etudes
freudiennes n°10 (1975) p 109-11
Le fantôme, c'est le retour du mort,
une apparition concrète : on peut le voir l'entendre. Il se caractérise
par le rapport à la mort, la ressemblance et l'apparence. Il est
l'analogue d'un vivant disparu et reste pourtant présent. Il participe
du passé, il est "revenant" et si possible dans les mêmes
lieux que celui qu'il fut ou dont il est l'analogue. Le fantôme intervient
à la place d'un autre, il est mon secret sous l'aspect de cet autre.
Il est le signe d'un objet inavouable qui a été occulté
et qui revient, il est donc de la famille du substitut, et scelle dans le
secret cette substitution Il est la marque d'un exorcisme manqué.
Le fantôme est le nom d'un retour, c'est une figure d'égarement
: il déplace la vision vers le point même que le personnage
évitait de vouloir considérer.
Il
est ce que l'on ne doit pas voir, mais le texte entier s'organise autour
de la nécessité qu'il survienne, il tend vers cette rencontre.
Il paraît je défaille, il m'ôte de ma place, tel est
le symptôme du fantôme.
[16]"Elle épanchait
devant moi le trop plein d'un cur dont le dévouement plus que
passionné montait jusqu'à l'idolâtrie. Comment avais
je mérité la béatitude d'entendre de pareils aveux?Comment
avais je mérité d'être damné à ce point
que ma bien aimée me fût enlevée à l'heure où
elle m'en octroyait la jouissance" ( p. 367)
[17]En fait le récit est postérieur
à cette advenue, mais la formulation est assez vague pour qu'il y
ait un doute. "Et
maintenant pendant que j'écris, il me revient comme une lueur que
je n'ai jamais su le nom de
famille..." (p.363) Or ceci est écrit après la scène de "métempsycose".
Où est alors Ligeia, ou Rowena? Et où est le narrateur?
[18] Le mouvement symbolisme français
entretient des rapports intéressants et mal explorés avec
le mouvement naturaliste.
[19]Viane sacrifie Jane après que
Barbe lui a fait connaître
la condamnation de la Ville. Le sacrifice (païen) a lieu après
la procession du Saint Sang, que la présence de Jane à la
fenêtre a choquée. On rapprochera cette "punition"
de la femme sacrilège
par l'Eglise - Viane n'étant qu'un instrument -, du moine Sérapion
violant la tombe de Clarimonde dans "La morte amoureuse" de T Gautier.