Reflets
de villes dans le désert : de Lovecraft à Borges.
Il existe une conception
traditionnelle de la ville fantastique.
Elle prend sa source dans le roman gothique, et se perpétue
dans l'horreur moderne, imposant une topographie urbaine à deux ou
trois niveaux qui articulent la réalité sociale/viscérale
de la peur et son expression symbolique[1]. Lovecraft s'est parfois inspiré de ce modèle,
Borges jamais. Sans apprécier le style de Lovecraft, il connaît
cet auteur au
point de le pasticher explicitement dans "There are more things"[2]. Moins
ouvertement et plus subtilement, à
partir du matériau provenant des textes que "l'ermite de Providence"
a consacrés aux villes de Kadath, d' Ib, de Sarnath ou de La Cité
sans nom, Borges avec
"l'Immortel", a inventé (et déconstruit) une
ville fantastique originale[3]. La comparaison des textes sources avec l'exploitation
qu'en fait Borges permet de cerner une de ses singularités d'auteur fantastique.
La ville
gothico/fantastique
C'est à partir du matériau
des traditions refoulées de la culture dominante que le fantastique
se constitue en genre, au XVIII°eme siècle[4]. A l'avènement de la raison comme critère
idéologique de transparence des rapports symboliques liée
à la ville et à ses lumières (bourgeoisie en plein essor)
correspond d'abord la naissance
d'un genre pré fantastique, le gothique ou roman noir. Outre le fait
de situer la terreur liée à la Surnature (Le château
d'Otrante) et l'irrationnel des passions interdites (Le confessionnal
des pénitents noirs) dans les campagnes reculées
- loin des villes - ces textes instituent en même temps qu'une gestuelle hystérique,
une topographie et même une topologie de l'advenue de l'indicible.
Avec la figure du château, de la chapelle et des souterrains
ils allient les images du despotisme et de la violence féodale à
ceux de la superstition des campagnes.
Cette mise en forme renvoie
à une organisation tripartite : Surnature divine/ monde terrestre du
château/ Surnature noire des souterrains
(l'en deçà comme lieu du mal, de la tentation, de la peur, de la rencontre avec l' irrationnel).
On la retrouve dans Le Château d' Otrante, comme dans Le moine etc. Le gothique impose cependant une remise en ordre,
par la divinité, de ce qui a été subverti un moment par
le mal. L'horreur a été présente, mais elle est chassée,
l'ordre revient.
Le fantastique utilisera
parfois cette topique. Mais il
réduit la tripartition
gothique à une dichotomie, et ne prend en compte que
la déflagration qui résulte de la renciontre impossible entre
le monde de la représentation mimétique et son en-deçà.
Celui-ci émerge avec une violence scandaleuse dans le champ du regard et
de la conscience, s'impose par
les images de la violence, de la folie, etc. en troublant la perception
familière que l'on en peut avoir.
Cette topique fantastique
se retrouve ailleurs dans la topographie mi onirique, mi réaliste de
villes que présente la littérature du XIX°, un monde souterrain
- avec la fantasmatique des égouts - que l'on rencontre aussi bien
dans Les Mystères de Paris que dans Les Misérables.
L'exploitation de cette
thématique et de cette topique se retrouve dans l'horreur moderne d'un
Stephen King, de Clive Baker ou de Ramsey Campbell, mais avec une plus grande
part faite à la violence physique,
avec même un côté grand guignol parfois. Elle était
déjà présente dans une partie de l'uvre de Lovecraft.
La présence d'un "en-dessous" qui hante et pourrit la ville "civilisée"
se voit dans "Le Modèle
de Pickmann", et dans"Horreur à Red Hook", l'on rencontre, dans les bas fonds, des créatures
marines "odieusement humaines"[5].
De Kadath à
"la Cité sans nom"
Il existe une autre approche
du fantastique de la ville, que Lovecraft a réactualisée et
que Borges a utilisée :
la ville dont la seule présence est fantastique.
Pour Lovecraft l'origine
du rêve de ces villes extraordinaires se trouve dans ses lectures enfantines,
celles des Mille et une nuits[6].Il en rêvera Kadath, comme la
Cité Sans nom, perdue dans les sables et venue du fond d'une histoire
pré humaine. Parfois comme dans Kadath, ce qui demeure devant ces pierres
précieuses, ces perspectives immenses, ces assymétries - qui
caractérisent Kadath ou les autres villes rencontrées dans Démons
et merveilles - c'est la sidération émerveillée devant
des aperçus comme
"Cette masse de maçonnerie cyclopéenne
ressemblait à une vertigineuse plongée à travers l'infini
des gouffres interstellaires"... des "rues d'onyx [qui] ne sont jamais ni usées ni
brisées","les maisons ... décorées de fleurs
de chaque côté et de motifs dont l'obscure symétrie
éblouissait l'il"... "De distance en distance s'ouvrait
une place ornée de piliers noirs, de colonnades et de statues d'êtres
étranges à la fois humains et fabuleux"... "Dans d'innombrables
salles secrètes d'effrayants autels sculptés.. un immense hall sans lumière dont
le plafond avait la forme d'un dôme..."
Dans La Cité sans nom,
en revanche, c'est l'angoisse qui surgit. La cité est aussi majestueuse
que Kadath, mais l'il ne la domine pas, on l'aperçoit de loin
et non de haut, elle est saisie
comme une barrière, puis en contre-plongée avant que le narrateur
n'y cherche des entrées enfouies sous le sable et n' y pénètre
par d'étranges voies. En fait il s'agit d'une cité nécropole, dont
l'exploration se fait en descendant vers d'innommables origines et dont le
but est de susciter l'effroi devant l'impur dont nous sommes les descendants
souillés. Ce n'est pas le voyageur qui est présenté,
mais l'archéologue, ou encore l'enfant fasciné par la recherche
d'une "scène primitive".
De la Cité
sans nom à la Cité des immortels
Comme le narrateur lovecraftien, le soldat romain de Borges est à
la recherche d'une cité perdue dans les sables, il la trouve et elle n'est qu'une sorte
de nécropole comme chez Lovecraft. Mais alors que les habitants de la Cité sans
nom sont des êtres d'origine
saurienne antérieurs
à l'homme, et qui vivent enfouis dans les tréfonds de la ville,
ici, les immortels vivent à l'extérieur de la ville dans des
cavernes, en troglodytes. Dans les deux textes le narrateur
parcourt la ville pour en chercher le secret. Chez Lovecraft ce secret
est atteint lors d' une descente au niveau de l'en-deçà innommable.
La ville est peu décrite sauf lorsqu'elle laisse supposer, à certains détails, une présence non humaine.
En revanche chez Borges,
la ville est d'abord une oeuvre architecturale conçue et réalisée
harmonieusement, comme Kadath. On y accède par un parcours semé
d' épreuves, dont un labyrinthe qui implique que l'on revienne au même
point pour 8 portes sur 9, mais le narrateur finit par retrouver le ciel,
et aboutit à "la replendissante cité"'(p. 22). C'est, là aussi semble t il un monument "antérieur aux hommes" comme chez Lovecraft. Peu à peu cependant des
dissymétries se font jour et l'ensemble finit par apparaître
au narrateur comme un "complet non-sens", et la
ville relever d' une architecture "privée d'intention", avec "des couloirs sans issue, de hautes fenêtres inaccessibles,
des portes colossales donnant sur une cellule ou un puits, des escaliers inversés"(p23)
Cette absence de plan compréhensible produit sur le narrateur un effet
singulier. "Cette
ville... est si horrible que sa seule existence et permanence, même
au coeur d'un désert inconnu... compromet les astres"(p.24). . Comme le narrateur lovecraftien, le soldat romain
s'enfuit et, comme lui, il tentera en vain d'effacer de sa mémoire
le souvenir de cette abomination. Lovecraft arrête là son récit,
qui était construit pour aboutir à la rencontre de l'abominable
dont il nous suggère quelques traits[7].
Pour Borges la rencontre avec la cité ne représente
qu'une étape dans la quête du narrateur devenu immortel. Elle est
vide, abandonnée des dieux comme du sens, renvoyant à la mort
comme à la folie : "les dieux qui l'édifièrent étaient fous"
(p23)
Dans les deux textes, c'est donc un trajet de quête qui conduit
à la Cité, et qui permet une rencontre
avec l'uvre d'entités
non humaines : deux thèmes
fantastiques classiques. Cependant, là où Lovecraft retrouve
la problématique primaire de l'horreur viscérale devant le monstre, le
texte de Borges nous confronte une terreur plus subtile. Hanté par
l'interrogation métaphysique, son texte frôle l'allégorie,
se démarquant du fantastique traditionnel.
Le texte borgesien est
d'abord la mise en fiction d'une idée, et le recours aux thèmes
fantastique lui permet de donner un corps plastique à ce qui est le plus excitant pour Borges, à
savoir la métaphysique
et les monstruosités intellectuelles qu'elle a inventées. La
fiction fantastique lui permet un débordement
de la raison par l'irrationnel, dans le cadre d'une rhétorique maîtrisée,
où les citations apocryphes, les affirmations
biaisées, les illustrations métaphoriques lancent l'esprit du
lecteur sur des pistes qui sont
autant de leurres. La fiction métaphysique en devient labyrinthique,
l'horizon disparaît et l'on se retrouve dans l' avatar borgesien du
fantastique. Le lecteur s'y perd,
comme le narrateur dans la cité insensée, et comme lui pressé
d'en sortir "en
proie à la terreur de me voir encore une fois entouré par la
funeste Cité des Immortels"(p24) A la terreur viscérale
vécue par le narrateur lovecraftien a succédé, devant
l'artefact non humain, une terreur intellectuelle, celle de la raison prise
au piège de ses propres leurres, comme un Minotaure qui aurait construit
le Labyrinthe[8].
[1]Bozzetto Roger, "Les récits
d'horreur moderne, romans d'initiation?" in Métaphores N°19,
Université de Nice.1991. p 48-58.
[2]' There are more thing"s,
in Le livre de sable Gallimard/ folio, 1983
Borges
avoue au sujet de ce texte"perpétrer un conte posthume" de Lovecraft . p 146
Il
cite par ailleurs Lovecraft dans Le livre des préfaces , Gallimard,
1980. p34, et dans l'épilogue du
Livre de Sable, où il traite
Lovecraft de "pasticheur involontaire d'E A Poe".
[3]L'immortel in L'Aleph,
Gallimard 1967. Il est possible aussi que Borges se soit inspiré
des villes des dieux dans la cosmologie bouddhiste. Voir Borges Qu'est
ce que le bouddhisme? Idées/Gallimard,1976. (ch 4)
[4] Ginzburg Carlo, Il formaggio e i vermi, Torino 1976, p 146..
[5]Lovecraft. "Horreur à
Red Hook "in Dagon , Belfond,1969. "Le modèle
de Pickman, La Cité sans nom" in Je suis d'ailleurs, Denoël,1961.
[6] Sur La Cité sans nom :"La base en est un rêve"
et à propos de l'Arabie : "j'avais cinq ans et j'étais
fou des Mille et une nuits"( Lettre à FB Long 26 janvier 1921).
Par ailleurs les Grands anciens parlent de Kadath
comme de la ville issue des rêves de Randolph Carter, si belle que
les dieux l'ont préférée
à celles qui les abritaient. Lovecraft. Démons et merveilles.
ed des Deux Rives. 1955. p 195.
[7]Dans There are more things,
in Le livre de sable, op cit, Borges, s'il décrit
le lieu où se trouve le monstre, arrête son récit au
moment où le regard se pose sur celui-ci.
[8] La suite du récit de Borges
indique d'ailleurs que c'est Homère retrouvant la parole des siècles après l'avoir perdue
qui a donné l'idée aux immortels, présents là,
de construire , avec les décombres de la vraie cité des immortels,
la "cité extravagante" qui en est la "parodie ou l'
envers, et en même temps temple des dieux irrationnels qui gouvernent
le monde et dont nous ne savons rien sinon qu'ils ne ressemblent pas à
l'homme"(p28). Là encore, une rencontre curieuse avec les dieux
lovecraftiens...