GFRT – Groupe français de recherche sur Taiwan (GDR 2991 – CNRS)Programmes Scientifiques
Les identités taiwanaises entre localisation et globalisation
Sous la responsabilité de Stéphane Corcuff
L’île de Taiwan est aujourd’hui plus que jamais confrontée à un vif débat identitaire dont les origines historiques sont multiples et profondes. Le travail de nombreux chercheurs en sciences sociales sur le terrain taiwanais touche très souvent, de près ou de loin, aux phénomènes identitaires en cours dans l’île, dont la complexité requiert de plus en plus un effort de synthèse des travaux existants et de coordination des recherches futures.
Cet axe prend le parti d’une approche plurielle dans son étude des mécanismes et de la production du laboratoire identitaire taiwanais : il étudie non seulement l’envol d’une identité nationale en plein développement, mais surtout le bruissement des multiples identités qui réagissent, à tous les niveaux sociaux, du local au global, à différents référents que nous tentons de délimiter : les cultures locales, l’histoire insulaire, la tradition d’ouverture internationale de l’île, la Chine, l’Asie, le monde globalisé... Il propose un programme de coordination et de développement en commun de travaux portant sur les dimensions traditionnelles de la question identitaire à Taiwan (telles que l’ethnicité, la mémoire, les cultures locales, ou encore le conflit politique avec la Chine) et ceux portant sur des dimensions nouvelles de la question ou sur la réactualisation de questions anciennes (conflit géopolitique avec la Chine, redécouverte de la localité, mouvement d’édification nationale, influence de la mondialisation, réforme institutionnelle).
Taiwan est confrontée depuis le tournant historique de 1946-1947, soit peu de temps après sa « rétrocession » à la Chine nationaliste en 1945, à un vif débat entre identité/conscience chinoise et identité/conscience taiwanaise, qui était en germe dès l’époque de la colonisation japonaise (1895-1945), et dont les origines sont plus anciennes encore. Les dimensions traditionnelles de la question identitaire à Taiwan demeurent vivaces, comme notamment les incompréhensions ethniques, la division de la mémoire nationale, la pression militaire de la Chine. La démocratisation des années 1980 et 1990 va offrir une voie royale à l’expression des identités vécues, discutées, espérées à Taiwan jusque-là, et dont certaines vont venir nourrir une réflexion sur une identité plus proprement nationale. Le nouveau discours sur l’identité de l’île, tant politique qu’historique, qui émerge à Taiwan depuis le milieu des années 1990 va à l’encontre des repères traditionnels d’identification nationale des Continentaux de Taiwan, minorité contrôlant autrefois le pouvoir, et met à l’épreuve les relations avec une Chine marquée par l’irrédentisme.
La question de l’identité, qui s’enrichit avec le temps et les mutations politiques et sociales de l’île, enrichit elle-même les questions que l’on se pose de l’étranger sur l’île : d’un point de vue taiwanais, la Chine devient ainsi une dimension supplémentaire dans le débat identitaire. D’un point de vue géopolitique, c’est la question de l’identité taiwanaise qui s’invite dans le conflit entre la Chine et Taiwan. En attendant, partout se développent à Taiwan des réflexions sur ce que c’est que d’être Taiwanais, du Nord, du Sud, avec ou sans identité chinoise, en référence à l’histoire locale ou à l’histoire de Chine, à travers des manifestes politiques ou des œuvres littéraires, avec un sentiment d’appartenance avant tout à son village, à sa région ou à une communauté nationale en élaboration, à la Chine, à l’Asie ou comme citoyen transnational.
La mondialisation, qui s’incarne au travers des interactions entre les sociétés et les cultures avec ou sans l’intermédiaire des entités étatiques, va proposer de nouveaux défis à la problématique identitaire taiwanaise. La société insulaire s’est en effet insérée très vite dans le monde globalisé, renouant en cela avec une tradition remontant au XVIIe siècle, après un isolement diplomatique dans les années 1970 et au début des années 1980. Depuis la fin des années 1990, Taiwan développe en effet à grande vitesse ses contacts avec la Chine, l’Asie et le monde, par l’essor des échanges économiques internationaux, l’ouverture de liens avec la Chine, des contacts politiques croissants avec les principaux pays du monde et enfin l’internationalisation grandissante de la société taiwanaise sur le mode des relations internationales privées, par exemple, par l’intermédiaire des O.N.G..
Les effets de l’internationalisation de la société taiwanaise sur la question de l’identité à Taiwan ne sont pas sans importance. D’une part, les échanges d’idées et les flux de personnes permettent progressivement aux promoteurs de l’identité nationale taiwanaise et des identités locales de prendre appui sur des comparaisons avec d’autres situations dans le monde pour justifier et légitimer leur soutien aux cultures locales, la construction d’une nation taiwanaise, l’établissement d’une nouvelle historiographie prenant Taiwan comme « corps central » ou « sujet d’étude », ou encore la réhabilitation de cultures autrefois méprisées, comme les cultures aborigènes. D’autre part, une meilleure information générale du monde sur la situation de Taiwan – notamment dans les grands médias internationaux – va peu à peu internationaliser le conflit dans le détroit, complexifiant ainsi la perception des « responsabilités » de la tension géopolitique. Enfin, troisième dimension, l’augmentation des flux d’entrants légaux à Taiwan, dont les travailleurs immigrés originaires d’autres pays d’Asie moins développés, entraîne une pluralisation culturelle nouvelle de la société taiwanaise qui complexifie l’édification d’un « peuple de Nouveaux Taiwanais » composé des traditionnels « quatre grands groupes ethniques » de l’île. Le phénomène imposera peut-être bientôt de reformuler ce concept en « nouveau peuple taiwanais », idée lancée dans les années 1990.
Redécouverte de la localité, identification nationale, tensions avec la Chine et mondialisation : voici déjà quatre éléments clés de la question identitaire, et qui sont liés les uns aux autres dans l’actuelle transition taiwanaise. Ces quatre dimensions inter-réagissent comme autant de dimensions importantes de ce qu’on pourrait appeler une « politique de l’identité » à Taiwan. Alliant toutes des caractères de contemporanéité et d’ancrage dans l’histoire en raison de racines profondes, chacune pourrait faire l’objet d’une étude à part mais nous nous proposons dans cet axe d’étudier le fonctionnement et les transformations de l’ensemble qu’elles constituent.