GFRT – Groupe français de recherche sur Taiwan (GDR 2991 – CNRS)Programmes Scientifiques
La formation de l’identité culturelle et politique à Taiwan : entre mémoire et oubli
Sous la responsabilité de Sandrine Marchand et Samia Ferhat
Problématique générale et orientations
Le thème de la « mémoire » a connu depuis une vingtaine d’années un regain d’intérêt en sociologie comme en histoire. À Taiwan, ce thème, partagé entre devoir de mémoire et tâche de l’historien, est dans les deux cas rattaché à la question de l’identité. La société taiwanaise s’est construite par une succession de vagues migratoires (Austronésiens, « Taiwanais de souche » [Hok-lo et Hakka] et migration plus récente des Continentaux), mais aussi sur une histoire complexe, avec la domination japonaise (1895-1945), la juridiction directe du pouvoir en Chine continentale (sous la dynastie Qing (1644-1911), puis de 1945 à 1949) puis sa séparation d’avec celui-ci et le repli des nationalistes en 1949. À Taiwan, la question de la mémoire est principalement abordée comme une quête identitaire en vue de la construction d’une histoire commune et comme possibilité d’une réconciliation entre les composantes de la population.
Ce projet collectif de recherche sur la mémoire à Taiwan se situe entre histoire, anthropologie et sociologie et peut engager sa réflexion en prenant notamment appui sur les travaux de Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire ; d’Henri Rousso, La hantise du passé ; de Pierre Nora, Les lieux de mémoire ; de Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli. Le projet retient a priori deux exigences. La mémoire est toujours liée à une souffrance historique qu’il faut surmonter ; et si la mémoire est devenue un objet d’investigation, il faut prendre garde au fait que tout est prétexte à se souvenir, mais plus rarement à s’interroger. La coupure épistémologique s’opère entre l’histoire en tant que discours visant à une modélisation objective et la mémoire individuelle et collective. Cette rupture permet aussi leur dialogue. Mais une autre coupure existe avec le discours officiel, qui lui ne vise pas l’objectivité mais une représentation de l’histoire et instrumentalise cette dernière à des fins de pouvoir politique. La mémoire qui s’élabore au travers d’un discours est dans son fondement un art de l’oubli. Cependant, l’oubli n’est pas uniquement le revers, le négatif de la mémoire. Il est lui-même actif et essentiel à l’élaboration de sa formulation. Tout discours de mémoire faisant l’objet d’un choix implique nécessairement la « mise en oubli » de certains éléments afin que d’autres soient valorisés.
Concernant Taiwan, cet aspect d’enfouissement dans l’oubli acquiert une importance toute particulière étant donné l’élaboration complexe, contradictoire et conflictuelle de ses représentations historiques et multiculturelles.Le discours de mémoire dans une volonté de « faire sa mémoire » doit tenir compte du passage à l’oubli. À titre d’exemple, le massacre du 28 février 1947 a été privé de toute évocation mémorielle, alors passible de répression. Le souvenir a dû se réfugier pendant de longues années dans le secret de la mémoire familiale et individuelle. En même temps, cette répression sanglante d’environ vingt mille personnes est devenue un événement politique concernant l’ensemble de Taiwan. Avec la libéralisation politique de Taiwan et les excuses du président Lee Teng-hui au nom du Kuomintang alors au pouvoir, un long travail de revendication du droit à la mémoire a pu commencer. Il s’est élaboré au travers de l’érection de monuments, de commémorations, de la reconstitution d’archives, de collectes d’histoires de vies, de réflexions scientifiques et de l’édification d’un musée.
La mémoire, comme « langage créé par la société pour lutter contre la condition d’absence » selon Pierre Janet, s’inscrit dans une société comme lien vivant, tissant le passé au présent et à l’avenir. Au travers du travail de mémoire s’élabore la construction identitaire. Celle-ci exige une perte de soi dans la part donnée à l’oubli, mais aussi dans la part donnée à l’autre. Interroger l’identité au travers de la mémoire et de l’oubli affirme la dimension multiple de la reconnaissance identitaire ainsi que la nécessité d’envisager un avenir qui transcende possiblement le travail de mémoire.
Aux côtés et en reflet du discours historique, du discours officiel et de la mémoire individuelle et collective s’inscrivent les sentiers réactifs de la création (littérature, théâtre, cinéma, musique, multimédias). Le discours de la création, écho ou subversion des discours admis et assimilés, se présente à la fois comme action sur l’oubli et comme quête d’une identité. L’interrogation sur le passé est au centre de la création. C’est une caractéristique socioculturelle de Taiwan qui associe modernité et tradition, reconnaissance du passé et découverte de nouveaux modes de discours.
Quels sont les différents aspects de ce travail de mémoire et comment évoluent-ils les uns par rapport aux autres ? Comment la perpétuation, la prise de conscience et la (ré)appropriation du passé s’accomplissent-elles ? Comment sont-elles perceptibles dans les différents phénomènes culturels et sociaux de la réalité taïwanaise ? La question de la mémoire se révélera-t-elle prête à prendre en charge les divers affrontements relevant de la reformulation identitaire politique et territoriale actuelle ? Telles sont les questions que nous voudrions aborder au travers des différentes sensibilités disciplinaires (sociologie, histoire, littérature, philosophie, politique) et des ressources rassemblées par les participants à cet axe.