
Rappel
Dans le monde réel une chose peut supporter l'épreuve
de vérité : une chose peut être vraie, ou fausse
vraie si je dis qu'il pleut, et que vous vérifiez par
la fenêtre que c'est bien le cas
fausse si vous voyez le soleil briller à ce moment là.
Dans le monde représenté d'un roman cela est
impossible.
Si le personnage, ou ne narrateur dit : "il pleut" il est impossible
de vérifier. Si le narrateur dit "il pleut" c'est un matériau
dont il se sert pour construire son roman. On n'est plus dans l'univers du vrai
et du faux, on est dans le monde de la fiction, dans le monde
fictionnel. Rien n'est "fictif" dans un roman (sauf
si un personnage ment à un autre et que le lecteur le sait. Le personnage
qui ment dans le cadre du roman dit des choses fictives)
Concernant le monde fictionnel des romans gothiques on aura à s'intéresser
à :
1) la présence ou non d'un décor spécifique, à la
fois architectural
et paysager, lié ou non à l'histoire c'est-à-dire au passé.
2) l'analyse des motivations des personnages en relation avec aussi bien l'axe
psychologique que métaphysique
3) la composition et l'articulation des séquences ( avec ou non récits
insérés dont il faudra voir le rôle) et les situer du côté
de la "romance" ou non
4) une volonté didactique : contenant des énoncés didactiques
explicites mais aussi pour savoir si l'ensemble vise un aspect didactique/moralisant
ou subversif
5) certains types de personnages/rôles (le tyran, les victimes, place
des femmes etc)
Il faudra s'interroger sur :
a) la liberté de fabuler est elle totale dans ces romans ou bien y a
-t -il des contraintes génériques ? des récurrences ? Peut-on
quand même en dégager une " rhétorique du récit
gothique " ?
b) ce qui est visé est un "effet sur le lecteur" (on les nomme
aussi des romans "terrifiants") Opposer à "romans psychologiques"
qui est neutre du point de vue de l'effet sur le lecteur (sauf peut-être
qu'il doit intéresser le lecteur autrement) Comment cet effet est-il
produit ? Par des discours ou des scènes? des analyses psychologiques
ou des décors? le contenu des énoncés ou leur mise en scène
(voir de près: les décors, les éclairages, la gestuelle)
? Le pittoresque ou le "paysage état d'âme"?
c) comment se marque cette "esthétique de la tension", du suspense,
des passions: au prix de quelles ruptures (et/ou invraisemblances touchant au
vraisemblable quotidien, psychologique, rationnel etc
d) comment se manifeste cet irrationnel ? En quoi la Surnature est-elle en liaison
avec lui? Présence ou non de la folie ? Est-elle simplement en garant
de la fiction? Joue-t-elle le rôle du "retour du refoulé"?
Place-t'-elle un horizon didactique réel? Ironique?
Voilà qui vous permet de situer le roman gothique dans ses rapports avec
le mimétique du " novel " et la " fantasy " des "
romances " tout en ne perdant pas de vue le côté didactique.
Et en même temps vous donne des matériaux et des questions pour
construire une grille de lecture.
Voyons maintenant les aspects annexes, les circonstances, les traditions etc
Emergence:Le "roman gothique" naît au XVIII°
siècle. Ce qui ne signifie pas que l'on ignorait, avant cette époque,
les contes à faire peur, ou les histoires de loup garou, de fantômes,
de morts qui saisissent les vifs etc. L'Odyssée comme l'Eneide
nous présente des descentes aux enfers, avec fantômes. L'Evangile
n'est pas chiche de démons qu'on chasse. La littérature chinoise
est emplie de "femmes renard" de spectres de morts qui vivent avec
les hommes etc. Le moyen âge nous montre aussi des morts, des miracles
etc. Cf Molino ** "Le fantastique entre l'oral et l'écrit "
in Europe N°611 "Les
fantastiques".
Ce genre prend forme au XVIII° sous la forme de roman ( c'est-à-dire
une uvre d'une certaine longueur, opposé à conte et à
épisode) On peut se demander ( cf Europe ** " Le roman
Gothique ") s'il naît en Allemagne, en France ou en Angleterre. Il
est sûr que c'est en Angleterre qu'il se développe et devient un
modèle imité ailleurs. On peut, malgré des réticences,
placer Le Château d'Otrante (1763) comme son uvre séminale,
à quoi les autres font référence pour l'imiter, le contredire
ou le dépasser.
Nota Bene : On a souvent soutenu que "Le diable
amoureux" (1772) était un roman, gothique. C'est très
discutable. Les ruines en question dans le texte de Cazotte sont des ruines
antiques, des fouilles d'Herculanum (Portici) et non des ruines " gothiques
" et médiévales.
Problèmes annexes:
a) Au XIXe on a parlé de romans frénétiques, puis on parlera
de "roman gothique" cf Thèse de M Levy. Le roman gothique anglais
(réed. A Lmichel.1999) A l'oppoosé thèse de Ruiz. ***Ruiz
Luc Des romans au second degré Emergence du fantastique et représentation
critique à la fin du XVIII° siècle.
. Directeur Berekassa. Paris IO. 2000
b) Les romans que nous étudions comme "gothiques" ne sont pas
les seuls ( cf Levy) ni les textes fantastiques. Se référer à
l'article **Fantastique de L'Encyclopedia Universalis
, et à Europe N° 611**Les fantastiques pour se
démêler les idées à ce sujet.
c) Ce sont aussi, à leur manière des romans de l'époque
romantique. Il serait bon de chercher aussi ce mot dans l'E.
Universalis. Ou ailleurs, in Van Thiegem. Le romantisme dans les lettres
européennes. (en format de poche)
A une époque de passage d'un type de société à un autre.
Entre 1688 (première Révolution bourgeoise, qui a lieu en Angleterre) et 1848 (fin des illusions démocratiques nées en 1789) on assiste en Europe à un changement socio symbolique qui n'a d'équivalent que la grande révolution néolithique - à savoir l'invention de l'agriculture,10 000 ans auparavant. Ce rapport effectif avait modelé, pour 10 000 ans les rapports de l'homme à la réalité du monde qu'il perçoit/ construit. Ce changement (que l'on nommera la révolution industrielle, pour faire court) est orienté selon deux axes (en relation, bien sûr) l'un renvoyant à un bouleversement du mode de production (avec toutes les conséquences que cela entraîne) l'autre à un bouleversement du politique (avènement des démocraties de type bourgeois, où nous continuons de vivre) ce qui entraîne des bouleversements politiques, économiques, religieux, existentiels, artistiques, émotionnels, référentiels etc (dans le désordre)
1) perspectives sur l'économique
Depuis l'invention de l'agriculture, et sous des formes diverses, des empires,
des royaumes, des états se sont constitué. Pour ce qui regarde
l'Europe, au moins, ils ont un point commun :
La possession de la terre est la source de toute richesse, de tout pouvoir.
Posséder la terre, la faire travailler est le but et la fonction de tout
une caste de protecteurs ( rois, féodaux, administrateurs) . Les seules
énergies disponibles pour ce travail sont l'eau, le vent et la sueur
humaine et/ ou animale : les machines simples qui existent sont peu performantes,
mais elles se développent depuis le XIII°siècle, et la productivité
augmente.
La société est semi autarcique, close sur soi : les échanges
ne sont pas généralisés : on vend des surplus, on ne produit
pas pour un marché (sauf les manufactures de tissus) . Productivité
faible, rentabilité stable, et travail peu contraignant (nombre de fêtes
et de jours fériés importants : les fêtes, et les cloches,
rythment l'année. Solidarité des communautés paysannes,
avec quelques révoltes provoquées soit par la pénurie,
soit par une augmentation des impôts soit des injustices flagrantes. Un
univers aux antipodes du technocratique que nous vivons. Les liens sont d'homme
à homme, et coutumiers :"on donne sa parole", et peu d'écrit,
beaucoup de parole. Grande stabilité des murs, des usages, des
paysages. Avec le château dominant la contrée, et l'église
qui rythme les heures. Un monde qui produit relativement peu d'histoire, la
vie est plus réglée par les saisons (nature) que par la maîtrise
de l'homme : proche du temps cyclique rythmé de légendes. 95%
de gens vivent à la campagne. Dans cette culture ( que l'on nommera culture
du peuple ou "folklore" en fin XVIII°siècle) vit donc la
majorité. Elle est ignorée des 5% qui vivent à la ville.
La ville qui est encore un univers rare.
Dans le modèle appuyé sur la révolution néolithique,
elles sont, pour le monde indo-européen (cf Dumézil. Entretiens
avec Eribon. Folio) tripartites. Guerrier (protecteur) prêtre (conciliateur)
paysan (producteur) . Le prêtre justifie (sanctifie) par le recours à
la Surnature, toujours présente, toujours garant, la "nature des
choses" (sociales) et "la nature humaine". On voit très
bien comment, si la "nature des choses" évolue - en d'autres
termes si le commerce et l'industrie se développent, dans et avec les
villes de plus en plus " franches "- les châteaux apparaîtront
de moins en moins comme fonctionnels (lieu
du protecteur à qui l'on paye pour sa protection) et de plus
en plus comme arbitraires (et donc tyranniques) et
comment cet arbitraire sera ressenti comme une violence qui
en appelle d'autres. Par ailleurs, les représentants du clergé,
qui sont liés à la classe dominante, seront aussi atteints par
le changement qui affecte l'ordre des choses. D'autant qu'ailleurs ( en Angleterre
avec l'anglicanisme anti-catholique suivi de la Révolution, qui abat
les châteaux, et aux futurs USA avec la déclaration des Droits
de l'homme (1776 ?) de nouvelles formes de vie en société se montrent
possibles (et non plus de simples utopies) .
La fonction harmonisatrice institutionnelle du prêtre
en est touchée, et lui aussi prend un côté d'arbitraire,
de violence ( d'autant que dans le roman gothique ce sont en général
des prêtres catholiques, et les uvres sont écrites par des
auteurs protestants : le roman anglais situant les débordements passionnels
dans les pays chauds (théorie des climats) qui se trouvent être
des pays latins et catholiques). Le seul romancier gothique français
Sade
jouera aussi sur ces lieux communs anticléricaux . Par ailleurs les prêtres
ne sont pas des modèles de vertu et on note, comme de nos jours, une
distance entre ce qu'ils disent et leurs pratiques. Pour le XVIII° siècle
voir le roman érotico- pornographique Le portier des Chartreux.
Actes sud. 1992.
Entre 1680 donc et 1848, changement radical au plan de la production des richesses,
des forces de production, et donc de leur répartition. On domestique
autre chose que les trois énergies connues : le feu et la houille, la
vapeur, et bientôt l'électricité. On restructure le rapport
ville/ campagne en attirant vers les villes ( les mines et les usines) les paysans
; l'espace se rétrécit par la vitesse, et on sort du temps cyclique.
L'homme (c'est-à-dire en réalité : l'homme blanc,
européen, bourgeois, entrepreneur et colonisateur, appuyé sur
le développement des sciences et des techniques) devient "
maître et possesseur de la nature" (Descartes) . Ceci est pour plus
tard, mais déjà les premiers signes du changement sont présents,
en germe à la mi XVIII° siècle, porteurs d'espoir et/ou d'angoisse.
Et laissant espérer un nouveau " contrat social "
Ces transformations ont des effets sur le plan politique et social, comme sur
le plan des représentations.
Politiquement, les couches bourgeoises accèdent au pouvoir
politique d'abord insensiblement (cf Colbert, puis les "partisans"
) en Angleterre par Cromwell et l'établissement d'une monarchie constitutionnelle,
en France par la révolution de1789, puis les divers soubresauts que sont
l'Empire, les restaurations de Charles X puis l'arrivée de Louis Philippe.
Cette advenue de la bourgeoisie correspond à une mutation de la hiérarchie
des trois fonctions de Dumezil (voir au moins G. Dumezil Entretiens avec
D Eribon. Folio essais N°51 (1987) p 66 et p 167 et passim ) .
(Je rappelle l'essentiel : Jupiter=Le sacré (le clergé) //Mars
=les guerriers ; Quirinus= la masse, les biens matériels. La civilisation
industrielle privilégie la fonction Quirinus jusqu'alors méprisée.
Quelques idées (qui comme le bonheur sont une idée neuve
en Europe) :
1) ce qui compte ce n'est plus la naissance (être déterminé
par les ancêtres) mais la place dans la production, que l'on détermine
soi même en liaison avec la réalité sociale (être
lié à faire et à avoir) : on est "self made"
2) Un homme en vaut un autre ( au lieu de considérer qu'il y a des gens
nés et donc nobles et d'autres non nés ig-nobles)
, et donc qu'il est bon que chacun s'occupe des affaires de l'Etat avec le principe
( à venir, lentement, mais présent à l'horizon: un
homme, une voix. Cf le contraire de ce qui se passait en Afrique du
Sud avant Mandela. Et qui tend à disparaître et dans quelques non
démocraties et chez nous par la conscience de la difficulté des
possibilités d'influer par un vote, d'où l'abstention) Ce qui
implique des élections (délégation de pouvoir) des assemblées
élues. Et le règne du quantitatif : la voix de tel balayeur vaut
celle du ministre (En principe
..) On additionne et on voit qui
a la majorité..
Vous remarquerez que l'univers des romans gothiques se situe aux antipodes
de ces propositions. Et qu'ils sont écrits dans la période
de passage de l'univers des castes à celui du " démos ".
En inversant, vous avez le monde des romans gothiques
Culturellement : C'est le règne du quantitatif démocratique
qui va prévaloir sur le prétendu qualitatif (homme de qualité)
c'est-à-dire celui du nombre et de la valeur marchande et non de la naissance
et des privilèges. : Cela entraîne une defonte des anciens liens
coutumiers.
Au monde des castes lié au sang
et scellé par la Surnature, affermi par les mythes
religieux va succéder le monde des classes,
régi par l'argent et sanctifié par le marché
et la réussite sociale et personnelle. Donc à
un monde stable va succéder une société
du mouvement. Et qui dit mouvement, changement dit absence
de sécurité, dit angoisse.(on en sait quelque chose depuis quelque
temps
)
De plus, du point de vue des représentations, la noblesse est liée
au théâtre et aux églises, lieux de représentation
visuelle de soi (cf la chapelle de Louis XIV à Versailles) et à
la parole publique. La bourgeoisie est liée à l'écrit,
et la culture bourgeoise va passer par un système d'écoles, de
polytechniques opposé à ce que pensent les nobles : " Un
gentleman en sait assez quand il sait qui il est ". Car cette promotion
de la bourgeoisie se fait en liaison avec les bouleversements techniques et
scientifiques. Et on passe aussi du genre théâtral au romanesque.
Qui aboutira au fameux "roman réaliste" fin XIX°siècle.
Mais nous n'y sommes pas, bien que la veine "novel" (roman mimétique)
se développe en Europe depuis le XVIe siècle, en particulier sous
les formes du roman picaresque (Lazarillo,les romans comiques, Gil
BLas, Moll Flanders, Tom Jones etc et du roman de moeurs
( Manon Lescaut, La paysanne pervertie, les romans de Restif
etc.)
On se trouve à cette époque devant une sorte de compétition
de deux savoirs/ pouvoirs : le religieux et le scientifique, qui ne se recouvrent
pas, souvent se combattent, et parfois se mêlent (le personnage du prêtre
et celui du médecin ont de curieux rapports : la caricature en est évidemment
le pharmacien Homais/l'abbé Bournisien au chevet d'Emma Bovary agonisante)
Voir le rôle du psychiatre dans Le Horla I, ou dans Le double
de Dostoievski.
Ce qui est certain c'est que le langage et les représentations par quoi
les hommes tentent de penser le monde ( social, symbolique, matériel)
et de penser leurs rapports à la réalité sont alors en
train de changer.
Et ces changements prennent aussi la forme de genres littéraires
nouveaux, qui en général proviennent d'une hybridation de genres
déjà présents. Voir la seconde préface donnée
par Walpole au Château d'Otrante.
Les références, les lois, tout évolue. Et cela ne va pas
sans résistances, sans heurts, sans violence. Le roman bourgeois ("mimétique"
ou "réaliste") - c'est-à-dire le lieu culturel par quoi
la bourgeoisie tente de se donner une figure personnelle, ainsi que de marquer
son projet propre - se développe. A l'art de la représentation
de l'homme aristocratique dans la société et à ses valeurs
(au théâtre) , va succéder la peinture du héros en
devenir, en butte à ses désirs dans un monde qui évolue
et où il tente de se faire une place (par el roman) (cf Les années
d'apprentissage de Wilelhm Meister Rastignac, Julien Sorel) . Le roman
"novel" se situe dans le monde du quotidien, présente des situations
de la vie courante, le but en est la peinture psychologique, la confrontation
avec les valeurs anciennes, et la création de valeurs neuves.
Mais outre le "novel" se développent un romanesque autre, axé
sur la peinture de grandes actions, de personnages surhumains, de conflits extraordinaires:
c'est ce que les anglais nomment " The "romance" ( qu'ils opposent
au novel) Et qui, sur le plan symbolique et non réaliste renvoient aussi
à cette époque. Les deux révolutions, économique
et politique, ne se font pas dans la facilité. Il y a du sang des souffrances
des morts. Les nouveaux maîtres sont impatients de prendre tout le pouvoir.
Les anciens détenteurs ne veulent pas s'en laisser dépouiller.
D'où une époque de luttes : avec pillages, viols, saccages, mise
à sac des châteaux, ruines. Les passions sont exacerbées,
chacun se référant à son univers mental est sûr de
son bon droit. Aussi, dans les romans, les représentations qu'on donne
sont-elles tourmentées: paysages de montagnes et de ravins, nuits sans
lune, cimetières, scènes de violence dans la nuit, ruines, souterrains
etc empruntant à un moyen âge " énorme et délicat".
Dont on montre la face nocturne, les sabbats des sorcières et les orgies
des moines, l'inquisition, les profanations, les messes noires. Voir ce qu'il
en reste dans "La morte amoureus"e et Le tour d'écrou.
Tout ceci nourrit une nouvelle sensibilité.
Mais auparavant il faut se remettre en mémoire les étapes qui
ont conduit la littérature à devenir ce qu'elle est, et comment
elle a peu a peu au XVIII° siècle occulté le côté
de surnaturel.
a) Les mythes
Si loin qu'on puisse remonter dans le temps, les groupes sociaux, les cultures,
ont établi un rapport à l'inconnu, baptisé " sacré
" qui leur donne leur place dans l'univers : le mythe est une question
que pose un groupe social à l'univers et en même temps la réponse
de l'univers à cette question ( c'est de la ventriloquie sacrée)
. Mythes, outils, langage se développent et forment la culture d'une
civilisation. Les mythes prennent forme et jeu : cela devient des mythologies.
Ces mythes se transmettent au cours de cérémonies, de jeux d'initiations.
Ils sont en liaison avec des rites, des fêtes, et une caste de prêtres.
A ce stade ancien, le sacré baigne toute vie sociale et lui donne sens
dans le détail, il informe l'ensemble des rapports psycho/sociaux/ symboliques.
Le symbolique est la première forme des relations de l'homme à
l'altérité comme à sa propre identité. A ce stade
la littérature, comme activité séparée n'a pas de
sens
Nota bene: petit excursus hors texte ( que vous pouvez sauter si cela vous chante)
Voici au fond ce qui est l'espoir secret de tous les intégrismes actuels
: remplacer les lois des hommes par des lois prétendument sacrées
: exemple la parole du pape sur les préservatifs ou la contraception,
ou celle des intégristes musulmans sur la charia, celle des juifs orthodoxes
sur la prééminence de la loi divine (???) sur la loi des hommes
à propos des territoires. Les hommes abolissent la peine de mort, les
religieux tentent de la rétablir, ou la maintiennent comme aux USA.
b) l'invention de la littérature :
On peut imaginer des récits qui mettent en scène, au milieu des
dieux et dans le cadre de variantes mythologiques, des hommes ( des demi dieux)
, des légendes. Plus tard des références précises
à des activités matérielles mêlées à
des divines. Ce sera l'épopée. De la même façon,
on parlera des dieux des autres peuples, en en faisant des démons, des
gnomes etc. Ce sera la dimension des contes merveilleux.
Vient ensuite l'écriture. Elle est inventée par des marchands
et utilisée à des fins pratiques (bureaucraties) . L'idée
de s'en servir pour fixer des idées personnelles, ou inventer des histoires
est très récentes ( un peu avant Platon)
c) Littérature et surnature :
°°°L'évolution de la littérature marque les rapports
complexes qu'elle entretient avec la surnature. Dans les livres que l'on
(???) proclame sacrés ( cf Coran, Bible Livre des Mormons) c'est
le dieu qui parle et le livre est sa parole : l'auteur du texte n'est qu'un
"porte plume" du dieu (voir sous cet angle Les versets sataniques
de S Rushdie et Haroun au pays des histoires du même) . Dans
l'Odyssée encore l'aède n'est que le porte voix des Muses
(" cf " Chante Muse la colère d'Achille " dit le début
de l'Iliade)
°°°Dans l'épopée la présence de la Surnature
est affichée ( Athéna, Ares, Aphrodite, Zeus sont là comme
acteurs au même titre que les hommes. ) Mais les humains ont acquis une
quasi autonomie et les dieux sont soumis à des règles. Les dieux
comme les hommes ont accès à la ruse (la métis)
°°° Dans la littérature qui devient "mimétique"
la Surnature est peu à peu évacuée, à mesure que
la littérature quitte la sphère du sacré et devient une
activité séparée, autonome. Elle évacue les références
au "divin" comme la science évacue la théologie: elle
tend vers une représentation de la rationalisation du
monde et des rapports des hommes au monde. (Voir, pour cette évolution,
Mimésis. de Auerbach. Tel)
°°° Le roman gothique ( et plus tard le fantastique) se situe à
contre courant, en réaction. Il va récupérer des signes
des figures de la Surnature ancienne ( si possible celle du merveilleux noir,
de la démonologie) afin d'agir sur les émotions, à une
période où selon le mot de Mme du Deffand "je ne crois pas
aux fantômes, mais j'en ai peur". (Cf O. Mannoni. Clés
pour l'imaginaire. L'autre scène. Seuil. ) Peut-être afin
de refuser fantasmatiquement le "désenchantement du monde"
(Max Weber) apporté par l'abord scientifique de la réalité
et contre le fait que l'on considère comme un acte de foi que "ce
qui est réel est rationnel "(Hegel) voir Clément Rosset Le
réel. Traité d'Idiotie. Critique ( ou Le réel
et son double. Folio). Peut être aussi par une sorte de nostalgie
de l'ordre passé, qu'on n'arrive pas à oublier et qu'on idéalise
( Romantisme) tout en en ayant encore peur ( représentation du tyran)
. Les espoirs du changement par le savoir et les peurs que cela entraîne
sont visibles aussi dans Frankenstein.
a) une nouvelle sensibilité
Comme le signale dans sa préface H Walpole, il s'agit pour lui d'un pari,
d'un essai pour "unir deux genres du roman, l'ancien et le moderne"
(traduisons : le novel et la romance) afin dit il de créer "une
nouvelle forme de roman". Et le succès qu'il obtiendra, ce roman
marque bien ( d'autant qu'il sera fort imité) qu'il s'agit bien d'une
forme nouvelle.
C'est peut-être dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes dit
la sagesse populaire, mais, rapporte l'Evangile "on ne met pas du vin nouveau
dans les vieilles outres". Ce qui revient à dire ceci : tant qu'une
vision du monde peut s'exprimer dans des formes existantes, l'inertie poussera
les auteurs à le faire. Mais si quelque chose de neuf est ressenti, il
faudra trouver une forme adéquate. Donc cette forme nouvelle répond
à une sensibilité nouvelle, elle indique un rapport nouveau au
monde. Que ni le novel, ni la romance ne pouvaient exprimer. On est poussé
à inventer des genres littéraires neufs par la nécessité
de parler juste, ou à défaut de figurer autrement l'irreprésentable.
Voyons de plus près cette préface:
a) le roman est donné comme pro féodal et pro religieux, Walpole
insiste sur le coté didactique: mais c'est ici une ruse, une excuse familière
à tous les auteurs de roman, voir par exemple la préface de Prévost
à Manon Lescaut.
b) Il ajoute que le roman moderne (de son époque) a exclu le merveilleux
(à savoir la Surnature) au profit des vies du quotidien, ce qui est exact.
Il annonce donc son but : récupérer cette dimension de merveilleux.
Va-t-il donc refaire des "romances" à l'ancienne ? Est-ce un
retour en arrière ? Non.
c) Il va donner ses ingrédients: une atmosphère
de merveilleux mais les règles du drame (Shakespeare). Voir M. Levy in
Europe **R. Gothique) Et notez que le mot qui termine est "émouvant"
Plus tard dans une lettre il explicitera que son but est " an attempt to
blend the marvellous of old stories with the natural of modern novel" Une
manière de faire se rencontrer dans le cadre du novel la présence
du "merveilleux"
Ne peut-on cependant situer cette tentative dans une filiation au moins thématique
?
Voir in Europe, **Le R. gothique l'article sur Mme de Tencin, celui
sur le roman gothique allemand.
Que dit un bon observateur de l'époque, DAF de Sade in Idées
sur les romans qui sert de préface aux Crimes de l'amour.
Poche classique
"Le roman moderne naît avec Richardson, Fielding, Rousseau et Prévost.
Il passe ensuite à Le Moine et à Ann Radcliffe"
Comment comprendre cette filiation pour la pensée sadienne ? Richardson
c'est Paméla avec Lovelace, l'enlèvement la séquestration
et les grandes passions ; Fieldings c'est Tom Jones, l'errance, le
bâtard. Prévost c'est la vie des bas fonds, les amours impossible
et les trahisons, Rousseau c'est Julie et le heurt des amours et de la rigueur
sociale: de grandes passions en lutte contre des normes, avec la promotion du
désir, de l'innocence, de la persécution. On voit comment y situer
Le Moine et Radcliffe, on saisit aussi qu'une différence
sera introduite par le décor gothique, et à quoi il faudra s'intéresser.
On voit aussi poindre Justine. (10/18)
b) comment naît cette nouvelle sensibilité où se
situent les romans gothiques?
Elle naît en relation avec ce qu'on nomme (ra)
le romantisme. A partir de la moitié du XVII° ( lire les articles
sur Romantisme dans l'Ency. Universalis)
1) Voyons le vocabulaire.
°°Le mot" romantic" apparaît
dans la langue anglaise au XVIII°siècle. IL signifie alors, et assez
péjorativement,"like the old romances" : donc imagination déréglée
opposée à ordre classique, raison palladienne ( voir Palladio,
architecte italien qui eut une importance en GB. E. Universalis)
°°Au XVIII°siècle il va signifier"plaisant à
l'imagination". En 1666, S. Peppys note" le château le plus
romantique qui existe au monde". Cela va s'appliquer à des montagnes,
forets, endroits cachés et solitaires.
°°Romantic renvoie à un "feeling" devant les choses:
à l'émotion produite sur un "regardeur", par l'empathie
suscitée. Il ne se confond pas avec"pittoresque" plus objectivé
(pittoresque= digne d'être peint)
2) Dans l'esthétique.
Rappel : le mot esthétique date du XVIII°siècle,
où se créent les Salons: (voir Diderot) . Il a à
voir avec la "saisie" des uvres d'art ( opposé à
la "poiesis": la production, création)
1773 forme un tournant dans la réflexion sur le goût, au moins
en GB. Paraît de Aikin "On the pleasure derived from objects
of terror. Enquiry into those kinds of distress which excite agreable sensations".
On se trouve aussi devant la dimension non plus du goût mais du "
sublime " voir Denis Mellier La littérature fantastique
Memo p i9-21
Rappelez vous le côté larmoyant des tableaux pathétiques
de Greuze, et les commentaires tout aussi pathétiques de Diderot. Pour
la première fois on théorise une chose impensable chez les classiques:
l'horrible, le laid comme source de plaisir ( opposer Boileau les "monstres
odieux" peuvent "plaire aux yeux" à condition d'être
"par l'art imités" ( c'est-à-dire normalisés)
ici l'horrible en soi est source de plaisir.
Novalis, le gentil Novalis lui-même" Il est étrange que la
relation entre volupté, religion et cruauté n'ait pas depuis longtemps
attiré l'attention des hommes par leur étroite parenté
et leur commune tendance"
Vauvenargues présente un personnage qui trouve la beauté "insipide"
si elle n'est pas"assaisonnée d'un brin de corruption".
Brissot :" j'aime la terreur que m'inspire une forêt obscure, et
ces caveaux lugubres où l'on ne rencontre que des ossements et des tombeaux.
. . IL y a pour moi dans ces moments un charme
horrible"
Baculard d'Arnauld: " que les yeux d'une amante sont ravissants, adorables,
quand ils sont couverts de larmes, le coeur s'y baigne tout entier"
A l''équilibre visé et prôné par
les classiques, avec la quête de l'ordre, de la sérénité
s'oppose la passion comme valeur en soi.
Vauvenargues:" Une vie sans passion ressemble à la mort"
Chamfort:"Les passions font vivre l'homme, la sagesse le fait seulement
durer"
Byron:"La passion est l'élément dans lequel nous vivons;
sans elle nous végétons"
Avec la nécessité des paroxysmes:Byron "Le grand objet de
la vie c'est la sensation. sentir que nous existons, même si c'est au
milieu de la douleur".
Sade" C'est au flambeau du crime qu'il faut allumer celui des passions"
(Juliette)10/18
Entre les moralistes du XVIII°siècle et les romantiques, il n'y a
pas vraie rupture, mais ce qui était paradoxe et jeux d'esprit va devenir
le lieu même de la vie. D'autant qu'il se trouve le bouleversement socio
symbolique des révolutions, avec leur cortège de possibles, dans
le domaine de la folie des passions.
L'imagerie du retour aux décors du moyen âge n'est pas neutre.
Le Moyen Age est une époque de contrôle réduit des pulsions
( Cf N. Elias. La civilisation des moeurs. L Poche 8312. p 323-5 et
335-6)
De plus le XVIII°siècle voit un rapport nouveau à la présence
des morts. A Paris on exile les cimetières hors des villes,au nom de
l'hygiène. Le XVIII°siècle voit aussi l'apparition de la chambre
à coucher individuelle ( opposer Moyen Age où chambres communes)
ce qui induit une nouvelle conception, pour les enfants, de la chose sexuelle.
Elle devient un endroit occulté. Mort et sexualité se parent alors
de l'attrait farouche de l'Interdit et donc suscite le désir
de transgression (Bataille. L'érotisme. 10/18)
Cela correspond à la montée des classes bourgeoises, et à
ses vertus d'épargne, de répression des passions, d'intériorisation
des pulsions: une nouvelle économie de la vie. (au duel on préfèrera
l'acte juridique; aux passions débridées, la canalisation dans
le mariage monogame; au claquage somptuaire de la fête et de la prodigalité,
l'épargne.
Mais, vous le remarquerez, les personnages des Romans gothiques sont surtout
des nobles : devant cette nouvelle économie de la vie, ils sont représentés
ici comme déchaînés, en opposition à la nouvelle
norme : Walpole, Lewis, Sade, Beckford sont des auteurs aristocrates : ils peignent
la révolte fantasmatique( dans des livres et non plus dans la réalité
: le cas de Sade est éclairant) d'un monde dont les valeurs aristocratiques
et féodales sont laminées. Ce sont des héros noirs et déjà
renvoyés dans la réalité à la dimension esthétique
et non plus au pouvoir politique.
3) Dans les romans
Pour exciter de nouvelles sensations, on va remettre au goût du jour de
vieux thèmes (ils datent des romans grecs) . En particulier celui de
la jeune fille persécutée en général par un noble
(avec ou sans sauveur final)
Le livre séminal est Clarissa Harlowe de Richardson, avec Lovelace
dans le rôle du séducteur, que Diderot conseillait de lire pour
savoir ce qu'est la passion. Puis ce sera Marguerite de Faust, Justine
et les héroïnes de roman terrifiant. Clarissa Harlowe est
exemplaire en ce qu'il allie morale et sensualité : l'héroïne
se fait enlever par Lovelace, fiancé de sa soeur. IL la séquestre
dans un bordel, la viole après l'avoir endormie. . . Mais elle écrit
à sa soeur pour avoir des livres de piété, pius Lovelace
veut l'épouser: ceci en 8 volumes. Autre livre important: La religieuse
de Diderot.
Sade "Ta douce vertu nous est essentielle, Justine. Ce n'est que du mélange
de cette qualité charmante et de nos vices que nous lui opposons que
doit naître pour nous la plus sensuelle volupté".
En somme il s'agit de "peindre la vie dans ses extrêmes et représenter
ces contrastes passionnels dans lesquels l'âme tremble sur le seuil de
l'illicite et de l'impie". in Melmoth
D'où un ensemble de thèmes qui serviront à représenter
cette transgression, et le plaisir qui en découle:
°°Le bandit, le hors la loi, le diable incarné, le vampire, le
nécrophage ( et la nécrophilie)
°°le meurtre, l'inceste, les tortures
Voir en Sade Juliette, comme exemple extrême, et à la
limite du caricatural, ce que les romans terrifiants tendront à proposer
sans toujours le dire: la terreur devant l'interdit et le plaisir de la transgression.
La fin du XVIII°siècle voit l'émergence d'une sensibilité
nouvelle, qui apparaît en relation avec des bouleversements de tout ordre
. On peut regrouper sous diverses rubriques ses effets.
a) esthétiquement:
L'art jusqu'ici saisi du point de vue du producteur, pour un public homogène
et cultivé, confronté à un public neuf et moins instruit
des choses artistiques, va être présenté comme à
saisir du point de vue de l'effet (cf Les Salons de Diderot) : une
chose est belle si elle émeut, l'esthétique se fonde sur le pathétique
et l'émotion ( avec risques de surenchère dans la recherche de
sujets neufs, de mises en scène tarabiscotées)
b) thématiquement:
On rétablit la présence de la tension, de la passion, tout ce
qui peut permettre de représenter la transgression: décors, héros,
lieux, situations extrêmes, frénétiques, et utilisation
de la surnature ( si possible de façon spectaculaire)
c) philosophiquement:
Un monde où la religion n'explique plus le sens du monde en totalité.
Mais où la science ne l'a pas totalement remplacée. La prégnance
de la religion est telle que même si on ne croit plus on a peur de ne
plus croire.
Une époque de gestation de valeurs neuves qui n'ont pas encore un visage
défini, ni une langue propre. Aussi on utilisera pour dire le neuf les
oripeaux d'un passé ancien et des plus décriés par la philosophie
des Lumières. Pour faire entendre la parole neuve du désir, de
la passion.
En 1763 Blair in A critical dissertation on the poems of Ossian écrit
"A mesure que le monde progresse, l'entendement gagne du terrain sur l'imagination.
. le langage perd en faveur et en enthousiasme ce qu'il gagne en précision.
"
Ce vieillissement de l'imagination implique une idée de ressourcement
vers les premiers âges. D'où un appel à l'imagination (la
"fantasy", il fantasticare, die Phantasie ) Et le recours au côté
d'imagerie historique (avec des valeurs"dépassées" dont
l'actualisation dans le récit renvoie peut être à la nostalgie,
mais s'inscrit aussi comme une sorte d'"exotisme" où la"fantasy"
peut jouer à son aise. On y retrouve l'importance de la lignée
(l'aventure individuelle ne se distingue pas de celle d'un "genos"
voir Antonia et Ambrosio fruits d'une mésalliance. Plongée vers
le passé ( l'occulté, le caché, la faute "oubliée",
le refoulé) dans les romans mêmes (Château d'Otrante,
la
Nonne dans Le Moine, Et lien entre cette"remontée dans
le passé" et les "récits enchâssés".
cf Le Moine
On a vu que coexistent deux genres de romanesque le novel (ou roman mimétique)
et le romance.
Voici le texte fondateur de la différence Romance/ Novel à cette
époque (1784)
By romance, I understand a wild ,extravagant, fabulous, story.
The romance is an heroic fable, which treats of fabulous persons and things.
The romance is in lofty and elevated language and describe what never happened
nor is likely ton happen.
The novel is a picture of real life and manners and on the
times in which it is written. The perfection of it is to represent every scene
in so easy and natural manner and to make them appear so probable, as to deceive
us into a persuasion that all is real" Clara Reeves. Progress of the
romance.
Les romans du MoyenAge sont des " romance ", le coté "mimétique"
se réfugie alors dans des genres comme le fabliau - et c'est un mimétique
très grotesque et caricatural. Pour ce qui regarde le réalisme
médiéval et renaissant voir Bakhtine L'univers de F. Rabelais.
Tel.
A partir du XVIe siècle et par les genres du roman picaresque (voir ce
mot) du roman de moeurs, du roman psychologique se constitue une écriture
qui prend en compte (pour les représenter) les réalités
matérielles, psychologiques et sociales. Ce qu'on nommera le novel. Fictions
qui représentent à la fois des tableaux de murs ( tranches
de vie) et une évolution psycho sociologique. Peinture d'un monde défini
et d'un héros qui tente de s'y faire une place.
Au XVIII°siècle le roman novel a donc acquis
°°un moule: tranche de vie plus trajet"biographique" d'un
héros
°°un langage:il est capable de représenter un simulacre langagier
de la réalité qui rende compte de la psychologie comme des idéologies
°°il a exclus comme explication/ motivation la surnature.
Comme le déplore Walpole" Les puissantes ressources de la fantaisie
imaginative (fantasy) ont été bannies du roman par un strict conformisme
aux événements de la vie courante".
Pour comprendre le roman tgothique comme hybride, il faut revenir sur le "
merveilleux "
Le conte merveilleux de type européen
Si la création du novel est à mettre en liaison avec la montée
de la bourgeoisie, d'autres classes, les plus populaires avaient leur propre
culture (orale, ou écrits de colportage cf bibliothèque bleue
de Troyes) Culture qui passait par des modes de transmission spécifique
(la veillée) . La fin du XVII° siècle voit la transcription
de certaines de ces productions ( Contes de ma mère l'Oye, de
C. Perrault)
Ces contes véhiculent une vision du monde très différente
de celle du novel, et se rapproche de l'univers des romances par nombre de traits.
L'univers représenté n'a rien à voir avec l'univers du
prosaïsme bourgeois, mais c'est aussi un transmetteur de sagesse (voir
Bettelheim. Psychanalyse des contes de fées. Pluriel. ) Comment
en caractériser l'univers représenté?
°° le personnages : aucune épaisseur psychologique, ni d'intériorité:
ce sont des rôles plus que des individus, leur nom les qualifie ( Prince
"charmant", Cendrillon, Blanche neige)
°°les motivations de leurs actes sont explicites et simplistes: la marâtre
veut être la plus belle, donc elle fait tuer sa belle
fille, Blanche Neige et belle, le prince est charmant: donc
ils s'aiment: ce qui est prédit advient, aucun suspens, toujours un happy
end ( ce que Jolles nomme "la morale naïve"
°° ce qui advient a été prédit sur le mode du souhait,
de la prophétie.
°°On se trouve non dans le monde du principe de réalité,
mais dans celui du principe de plaisir (cf Freud) : Cendrillon
veut aller au bal, elle n'a pas de carrosse, qu'à cela ne tienne on prend
une citrouille et hop! C'est le monde du "désir réalisé":
rien à voir avec les dures nécessités de la vie.
°°Notre univers n'est pas absent, il est gommé ( forêt,
château, ogre. . . dans le cadre d'une sorte de jeu de l'oie) .
°° ce monde a ses lois propres, il se place en dehors de toute réalité
géographique ou historique ( il était une fois, dans un pays lointain.
. )
°°la Surnature intervient sans problème et sans scandale dans
ce monde. (Voir article Fantastique in E. Universalis)
°° le narrateur sait tout des personnages, l'écriture est "objectivée".
Le narrateur n'invente rien.
°°Un monde où la sexualité existe ( cf Bethelheim) mais
voilée.
Un univers aux antipodes de la forme mimétique et du novel.
Ces deux mondes n'ont aucun contact. Même si ce sont les mêmes personnes
qui lisent les deux.
Vers 1710, alors que la mode des contes de fées bat son plein, Antoine
Galland traduit les Mille et une nuits, qui vont déranger l'opposition
merveilleux/ mimétique.
°° ce sont des contes exotiques, en conséquence
des éléments de merveilleux seront pris par les lecteurs européens
pour du quotidien inconnu d'eux. Le "possible ailleurs"
ouvre une porte autre à l'imaginaire. (notez que le "possible
dans le passé" est une porte qui servira aux Romans gothiques
: c'est encore une vertu de l'exotisme.
°° la Surnature est nouvelle, elle a d'autres noms d'autres propriétés:
les djinn ne sont pas des fées, les aventures merveilleuses de Sinbad
vont diversifier les sources d'étonnement. Là aussi la séparation
nature/ surnature, codée auparavant va laisser place à des zones
mal définies.
°°La place de la sexualité est différente: les Textes
orientaux font une large place au sensuel, à l'érotique ( malgré
la traduction édulcorée de Galland)
Le roman gothique s'engouffre dans cette fracture nouvelle. Et l'Orient sera
présent dans Le château d'Otrante, Vathek, le Diable amoureux,
Le manuscrit trouvé à Sarragosse, Le moine, Melmoth etc Sans
parler des rapports du romantisme et de l'Orient.
Du point de vue de la création des formes, se présente donc la
rupture d'une opposition et la possibilité d'autre chose, où une
sensibilité nouvelle peut exprimer un sentiment nouveau face à
l'ailleurs, aux formes de la surnature, aux réactions de individus, devant
les passions la mort et la sexualité.
Pour être écrit un ouvrage compte sur son auteur, mais pour être
reçu, avoir du succès, susciter des imitations et concourir à
la création d'un genre, un livre a besoin d'un public: il doit répondre
à une attente diffuse.
A quelles attentes et à quel public le roman gothique va t il permettre
de se retrouver ?
On peut, grosso modo donner une idée des positions dans le champ culturel,
au XVIII° siècle ( ceci est surtout valable pour la France)
°°Un courant institutionnel, traditionaliste malgré les apparences,
appuyé sur les Eglises en place, avec des bastions, et des marges comme
les jésuites de Trévoux. En gros ils sont intégristes :
le but est de perdurer et de faire que perdure l'ordre ancien, qui leur semble
celui du monde. Dans ce monde la Surnature est présente, comme en attestent
les miracles et les fameux "textes sacrés" dont on sait comment
ils ont été manipulés. Cf La résistance au christianisme.
R Vannegheim. Fayard. 1992
°°Un courant qui se dit "des lumières": il s'appuie
sur la bourgeoisie montante et sur bonne partie des élites"éclairées"
(y compris nobles) , sur le développement des savoirs et des pouvoirs
neufs. Elle vulgarise un savoir laïque et critique. Voir Voltaire Lettre
sur les miracles, Bayle Pensées sur la comète etc
Leur théorie"déiste" est en gros celle du grand horloger
qui a fait les lois, et puis s'est retiré.
: entre ces deux blocs ( caricaturés à peine ici) des luttes d'influence,
des procès, des saisies, du sang ( affaire Calas, La Barre etc)
°°Entre ces deux blocs, parfois des positions très floues. Les
certitudes anciennes s'effritent plus qu'elles ne s'effondrent, les nouvelles
certitudes ne se sont pas réellement imposées (plus en GB, d'où
la fascination pour ce pays, qui a une révolution d'avance. Voir les
Lettres anglaises de Voltaire. Puis, chez les préromantiques, Ossian,
puis Young et ses Nuits. ) . . Alors c'est l'époque de Cagliostro,
de Casanova, et de Mesmer. ( Voir pour Mesmer et le mesmérisme voir G.
Ponnau. La folie dans la littérature fantastique. PUF 1998.
Et se reporter à Poe **"Révélation magnétique,"
"Auguste Bedloe", "Valdema"r etc) Pour une idée de
la confusion chez les meilleurs esprits forts voir **Je sais bien . . .
mais quand même in O. Mannoni Clés pour l'imaginaire,ou
l'autre scène. Seuil Points.
(NB. Dans "La revue politique et parlementaire" (N°928. 1987 déjà!!!.
) Un dossier sur "le retour du religieux en politique" on lit ceci"Lorsque
les voies du progrès ne sont plus perceptibles, l'irrationalisme prend
la barre, et les entreprises les plus désespérées se font
jour" . Les problèmes posés par l'époque de trouble
au XVIII° siècle auraient ils une suite de nos jours?) Bonne question
.
Epoque de gnose, de kaballe, naissance de la franc maçonnerie, de Swedenborg,
de Saint Martin (le philosophe, pas le saint au manteau, bien sûr!!) Voilà
un public désorienté, avide des merveilles que lui promet la mystérieuse
électricité cf Messmer. Un goût pour la merveille et le
pathétique. Le roman terrifiant, sur la lancée du goût pour
le merveilleux, sur les ruines de la pensée et des châteaux gothiques,
qui, comme les cadavres tétanisés des dieux, "bougent encore",
sur les chocs et les polémiques d'idées, sur les remises à
jour anti-catholiques des anglais, sur ce terreau, le roman gothique va pouvoir
émerger. lire sur ce sujet Médecins et sorciers de Tobie
Nathan et I Spenger à propos du baquet de Mesmer . Collection Les empêcheurs
de penser en rond. 1995