« L’entreprise impériale repose sur l’idée d’avoir un empire. » Edward W. Said, Culture et impérialisme, p. 46.
« Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c'est le courage de comprendre ce que nous savons et d'en tirer les conséquences. » Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes, p. 17.
« C'est exactement tout cela que j'ai craint. C'est cela que j'ai désiré. » Id., p. 18.
INTRODUCTION
Le 30 octobre 1894, Henri Gaden écrit la première d’une longue série de lettres à sa famille où il fait le récit de ses séjours africains. La veille, il aperçoit, pour la première fois, du steamer qui le mène à Dakar, la côte africaine. Déjà, depuis quelques jours, la température augmente progressivement, le navire traverse « des bancs énormes de poissons volants ». Puis, à l’approche du cap Vert, la terre est enfin en vue. D’abord les « Mamelles », collines caractéristiques situées au nord de Dakar, puis la côte, « basse avec des arbres assez rares mais d’aspect pas trop aride. » (1)
Le narrateur d’Au coeur des ténèbres, alors qu’il longe la même côte, se fait cette réflexion : « observer une côte tandis qu’elle glisse au flanc d’un navire équivaut à méditer sur une énigme. » (2)
Nous allons, à la lumière de ses lettres, tenter de démêler les liens complexes qui vont se tisser entre Henri Gaden, ce continent qui lui est encore inconnu et ses habitants.
Henri Gaden est un jeune officier de vingt-sept ans, lorsqu’il part, volontaire, en 1894, pour le "Soudan français". Cette appellation désigne les territoires situés à l'est du Sénégal où se poursuit, dans la région du haut et moyen cours du fleuve Niger, la conquête militaire de l’Afrique occidentale par la France. Il y effectue deux séjours, de 1894 à 1896 et, après une année de repos, de 1897 à 1899.
L’année précédant son arrivée, les troupes françaises du Soudan, conduites par Archinard, ont vaincu définitivement, au cours de la « campagne » militaire de 1892-1893, l’empire foutanké d’Ahmadou, successeur d’El Hadj Omar ; les successeurs d’Archinard atteignent et prennent la mythique Tombouctou quelques mois plus tard.
« La rencontre de l’Afrique avec l’impérialisme colonial fut brutale. »(3) On assiste, à la charnière entre le XIXe et le XXe siècles, à l’accaparement et à l’occupation par les pays européens de la grande majorité de l’espace africain, et ce, en moins de trois décennies. La domination économique et militaire de l’Occident sur la majeure partie du monde est un fait qui s’inscrit dans la longue durée, mais cette courte période constitue un point de rupture évident.
La France est présente au Sénégal depuis le XVIIe siècle. Mais avec l’arrivée à la tête de la colonie en1854, de Louis Faidherbe, l’expansion vers l’intérieur de l’Afrique devient l’unique préoccupation des militaires, encouragés par les négociants locaux et soutenus par le pouvoir politique.
Faidherbe vise « le fertile et populeux bassin du Niger " (4). Le fleuve Sénégal constitue un axe de pénétration idéal et il prévoit d’y installer une « ligne de postes distants de 25 à 30 lieues » dans la direction de Bamako et des rives du Niger.(5) C’est lui qui organise le corps des tirailleurs sénégalais et fonde le poste avancé de Médine. Toutefois le contexte politique français du Second Empire et la défaite de 1870 ne permettent pas à ses projets de se réaliser. Il faut attendre un de ses successeurs, à la fin des années 1870, le colonel Brière de l'Isle, pour voir aboutir son programme avec le soutien politique du vice-amiral Jean Jauréguiberry alors ministre de la Marine. Les troupes de marine font alors du Sénégal leur chasse gardée et multiplient les actions guerrières contre l’empire d’Ahmadou. Les rives du Niger sont atteintes en 1883 par le chef d'escadron Borgnis-Desbordes de l'artillerie de marine.
En 1885, la remise en cause de la politique coloniale française, manque provoquer l'abandon du Soudan. La conquête est mise au ralenti. Les actions diplomatiques en direction des États africains, comme celui de Samori Touré, sont privilégiées. Cependant, avec la nomination d’Archinard en 1888 au poste de commandant supérieur du Haut Fleuve, la conquête par les armes est reconduite, avec succès pour les Français. Il prend, sous sa propre initiative, la forteresse foutanké de Koundian en 1889 et obtient le soutien du sous-secrétaire d'État aux Colonies, Eugène Étienne.
Ce dernier donne en 1890 le lac Tchad comme but à l’expansion territoriale de la France en Afrique, dans une vision qui se réalise moins de dix ans après : point de jonction idéal entre les trois domaines en cours de création, aux départs de l’Afrique du Nord, de sa côte occidentale et du Congo.
Nous allons suivre ici Henri Gaden dans sa découverte, au cours de deux premiers séjours, d’un monde nouveau. C'est son regard qui nous intéresse : son « point de vue particulier » (6), par définition subjectif, trivial et ambiguë, sur ce qu'il est en train de vivre. Ces premières étapes africaines de Gaden se déroulent à la charnière entre deux époques : la conquête des nouveaux territoires touche à sa fin et les structures et pratiques qui préfigurent le système colonial se mettent progressivement en place. Son expérience d’officier colonial intègre ces deux aspects et élargit son champ d’action à des horizons nouveaux. Nous tenterons de comprendre Henri Gaden à l’aune de celle-ci.
Henri Gaden n'est pas un officier colonial parmi d’autres : son nom reste lié à l’Afrique où, après ces deux premiers séjours soudanais, il passe toute sa vie. Après sa carrière militaire, au Soudan français puis dans les territoires militaires du Niger et du Tchad et enfin en Mauritanie, il devient administrateur civil des colonies, dans ce dernier territoire, dont il devient rapidement le gouverneur. Il est également le premier spécialiste reconnu de la langue et de la culture peules. Proche de Maurice Delafosse, comme lui ethnologue et administrateur, il développe et met en pratique une approche particulière de la politique à adopter dans les colonies, plus soucieuse de l’intégrité des sociétés traditionnelles.
Henri Gaden se situe au carrefour des activités et des périodes. Son parcours singulier fait de lui un personnage clé pour une meilleure compréhension de plusieurs champs de l'histoire. Ses premières années sur le sol africain acquièrent dans cette optique un intérêt supplémentaire. Pouvons-nous y déceler les prémisses de sa pratique ethnologique, d’une pratique administrative originale ?
La correspondance d’Henri Gaden à sa famille est la source principale que nous utilisons dans notre étude. Ces lettres, espace d'expression singulier, doivent être traitées avec la même attention que toute autre « trace du passé ». Nous consacrons donc le premier chapitre à la poursuite de cet objectif à travers la présentation détaillée du corpus et en nous attardant sur la description du projet d’écriture d’Henri Gaden, des formes multiples de l’écrit que revêt sa correspondance.
L’auteur, Henri Gaden, est l’objet du deuxième chapitre. L’évocation de son milieu d'origine, de ses premières années d’adulte, avant son départ pour l’Afrique nous permet de préciser son état d’esprit initial, ses opinions, pour mieux comprendre les conditions de possibilité de son choix de partir pour « les colonies ». La poursuite de sa carrière africaine sera brossée à grands traits à partir des sources et travaux disponibles.
Nous suivrons ensuite Henri Gaden dans sa découverte progressive du Soudan français.
Nous interrogerons dans le troisième chapitre le regard qu’il porte sur l’Afrique, appréhendée d’abord par l’espace, enjeu de la conquête qu’il mène. Les Africains n’apparaissent qu’ensuite. La rencontre donne lieu à des jugements et attitudes entre certitudes et tentatives de compréhension.
Le dernier chapitre a pour objet l’action que l’armée française, et donc lui-même en tant qu’officier, mène dans le cadre colonial soudanais. Cet univers est également nouveau pour Henri Gaden et notre intérêt s’est porté sur la façon dont il regarde et analyse ce qu’il est en train de vivre : son quotidien, ses attentes. Les formations idéologiques qui accompagnent et sous-tendent la construction de l’espace colonial fournissent de puissants outils de justification et de motivation pour ses acteurs. Henri Gaden défend dans ses lettres son adhésion, ou son rejet, face à ces différentes manières de voir la politique coloniale et la conquête sur le terrain.
Dans les deux derniers chapitres apparaissent les outils d’analyses, l’ensemble des modalités de description qu’Henri Gaden utilise pour transmettre sa vision singulière de ce qui l’entoure. Comment réagit-il, se positionne-t-il dans ce contexte particulier ? Comment ses pratiques et son discours se répondent-ils, évoluent-ils ?
La correspondance que nous avons choisi d'utiliser fait partie du fonds privé Gaden (7) conservé au Centre des archives d'outre-mer. À défaut d'information précise sur l'historique de ce fonds (8), nous ne pouvons que supposer qu'il a été déposé par des descendants d’Henri Gaden, plusieurs années après sa mort.
Nous disposons de deux outils spécifiques à ce fonds, réalisés par M. Claude Fagnen (9) en 1971-1978 : un répertoire numérique (10) pour une vue d'ensemble du contenu des différentes liasses et un inventaire numérique (11). Dans ce dernier, à chacune des « pièces » correspond une fiche descriptive rassemblant plusieurs informations : numéro de la pièce, date, lieu, résumé en style télégraphique, permettant de visualiser rapidement les thèmes abordés dans chacune des lettres.
Il est important de noter que d'autres institutions conservent des papiers privés ayant appartenu à Gaden. Les archives municipales de Bordeaux possèdent un fonds photographique Henri Gaden : trois cent trente-cinq clichés sur plaque de verre (12), qui ont fait l'objet d'un travail de recherche par Anne-Laure Jégo (13). Les papiers et archives concernant les recherches scientifiques d’Henri Gaden, principalement sur les populations peules du Fouta Toro, ont été légués à l'Institut fondamental d'Afrique noire, l'I.F.A.N., à sa mort en 1939 (14). Ce fonds qui regroupe manuscrits, fichiers, lettres reçues, cartes, est classé en quatre-vingt-treize « cahiers ». Il est possible de trouver des lettres d’Henri Gaden dans d'autres fonds privés comme le fonds Auguste Terrier (15), utilisé par Anna Pondopoulo (16).
Le fonds Gaden du C.A.O.M. est constitué de deux cartons, le premier renfermant divers documents (état civil, papiers militaires, articles de journaux découpés, notes, lettres reçues, etc...) où nous puiserons des renseignements d'ordre biographique. La correspondance active, c'est-à-dire écrite par Henri Gaden, est contenue dans plusieurs enveloppes, dans le second carton, renfermant plus de 200 lettres.
Ces lettres sont celles qu'il envoie régulièrement à sa famille : c'est donc une correspondance d'ordre privé.
La correspondance active d’Henri Gaden qui est conservée au C.A.O.M. ne concerne qu'une partie de sa vie : la première de ses lettres est datée du 25 octobre 1886. Âgé de dix-neuf ans, Henri Gaden débute sa première année de classe préparatoire aux grandes écoles au lycée Saint-Louis à Paris. C'est la première fois (17) qu'il part de Bordeaux, où habitent ses parents, pour une longue période. La dernière est du 22 janvier 1907, le chef de bataillon Henri Gaden est alors résident auprès du sultan du Baguirmi à Tchekna et gouverneur par intérim du territoire du Tchad pendant les absences du colonel Gouraud (18). C'est sa dernière campagne militaire au Tchad puisqu'il suit ensuite Gouraud en Mauritanie.
En tout, deux cent vingt et une lettres (19), format standard ancien, sauf exception, c'est-à-dire une feuille de 210 mm sur 270 mm pliée in-folio donnant quatre pages. S'il se démocratise en France, le papier reste compté au Soudan. Gaden utilise tout ce qu'il peut, tel le papier à lettres officiel du service administratif du Soudan français par exemple (20). Il tente de rentabiliser ses feuilles en écrivant le maximum de mots, de lignes sur une même page comme le montre la première page de la lettre du 31 janvier 1895 (21). On retrouve aussi chez Henri Gaden, la pratique, courante à cette époque, de l'écriture croisée (22) : on écrit sur une partie déjà utilisée, mais après avoir fait effectuer à la page un quart de tour lorsque la fin de la lettre approche, afin d'éviter l'utilisation d'une nouvelle feuille (23).
Nous disposons, pour cette correspondance, des lettres écrites par Gaden, que d’un seul des deux versants de l'échange donc. Il n'y a pas trace dans le fonds Gaden de lettre reçue pendant cette période correspondant aux lettres envoyées à sa famille. Mais nous verrons que les destinataires n'en sont pas moins présents dans les lettres d’Henri Gaden : ce dernier répond à leurs préoccupations, leurs questions, interpelle leurs silences ou lenteurs, nous révélant, en creux, ses interlocuteurs.
Autre limite inhérente au fonds, nous n'avons pas de lettre relative aux périodes des congés en France entre deux séjours africains d’Henri Gaden. Seules exceptions, entre son deuxième et son troisième séjour, nous avons trois lettres (24) écrites pendant un voyage touristique en Afrique du Nord et une lettre de Saint-Gaudens. Cette lettre revêt d'ailleurs une importance significative puisque Henri Gaden y annonce à son père, sous couvert de lui demander son avis, qu'il va faire le choix de passer dans l'infanterie coloniale afin de poursuivre définitivement sa carrière militaire «aux colonies» (25).
Henri Gaden n'utilise qu'une seule fois le dessin dans ses lettres, pour illustrer une description du relief de la région de Bandiagara (26). Il envoie en revanche régulièrement des clichés photographiques développés ou à développer qui, s'ils complètent efficacement les descriptions écrites, constituent surtout pour Henri Gaden les futures traces de son expérience africaine :
« Je continue à faire de très jolies photos. J'en ai développé dernièrement 3 douzaines que j'enverrai par un des prochains courriers et qui sont, d'une façon générale, très réussies. Vous en jugerez d'ailleurs. Je vais avoir une collection tout à fait unique et de très vivants souvenirs qui me feront passer de bons moments pendant ma future vie de France. » (27)
Ce fonds d'archives est intéressant à plusieurs titres. Il est rare de pouvoir travailler sur des correspondances privées qui, sauf dans le cas d'acteurs historiques importants, ne doivent leur conservation et leur dépôt public qu'à l'attention et la volonté de propriétaires successifs. Sur la période de la colonisation de l'Afrique occidentale par les Français, nous avons d'autres exemples de correspondances privées de militaires « arrachées à l'oubli » (28), archivées ou publiées (29). Citons surtout ici le travail de Sophie Dulucq qui a édité les lettres d’Émile Dussaulx (30), de l'infanterie de marine, au Soudan français entre 1894 et 1898. Il s'agit de la correspondance la plus importante à notre connaissance avec soixante et une lettres conservées soit plus de quatre cents pages manuscrites.
La correspondance d’Henri Gaden représente dans ce contexte une source exceptionnelle par son ampleur : nous pouvons suivre son activité épistolaire sur une quinzaine d'années au cours de plus de deux cents lettres représentant plusieurs centaines de pages manuscrites.
Ce fonds a été rarement utilisé par les historiens (31), peut-être parce que la correspondance d'ordre familial peut sembler au premier abord inintéressante. Les lettres privées d’Henri Gaden ont en fait une réelle valeur historique, valeur que leur confère le rôle important que celui-ci a joué, notamment au moment de la victoire sur l'empire de Samori Touré. Ainsi Yves Person (32) a utilisé, pour sa monumentale thèse sur Samori Touré, le journal (33) de la troisième compagnie auxiliaire que commande le capitaine Henri Gaden. Yves Person considère ce document comme l'un des seuls et des plus importants pour la connaissance des opérations menées contre Samori Touré en 1898. Nous retrouvons dans la correspondance d’Henri Gaden cette rigueur et cette justesse dans la restitution des faits.
Nous avons choisi dans ce mémoire de travailler sur une période cruciale pour la meilleure compréhension de ce qui lie Henri Gaden à l'Afrique : celle de ses premiers contacts avec ce continent en 1894. La partie centrale de notre corpus est donc constituée par la correspondance écrite d’Henri Gaden lors de ses deux premiers séjours au Soudan français (34). C'est au terme de ces deux séjours qu'il décidera de consacrer la suite de sa carrière à l'Afrique en optant pour l'infanterie coloniale (35).
Au premier séjour correspondent les lettres datées du 30 octobre 1894 au 11 juillet 1896 (36), au deuxième, celles du 4 octobre 1897 au 23 juin 1899 (37). L'ensemble de ces quatre-vingt-six lettres représente environ sept cents pages manuscrites.
Pour mieux saisir cette période, nous devons nous intéresser au parcours antérieur à son premier séjour en Afrique grâce aux lettres conservées, écrites pendants ses années de formation. Soit vingt lettres (38), de 1886 à 1894, au lycée à Paris puis à Saint-Cyr et en garnison à Tarbes. Cela représente peu de lettres et révèle l'aspect lacunaire de la conservation de la correspondance de cette période : en effet, la lecture de ces lettres montre que Gaden a déjà une pratique épistolaire régulière, écrivant à son père, à sa sœur Mine (39). Il s'agit de lettres brèves, écrites lors de rares moments de temps libre. Henri Gaden y décrit sa vie quotidienne à travers ses occupations et préoccupations d'élève (résultats de compositions, descriptions des cours), ses sorties, puis, à Tarbes, la vie de garnison.
On se servira de lettres ultérieures à cette période pour en tirer des informations biographiques sur Henri Gaden, principalement sur ses opinions en réaction à l'affaire Dreyfus, ses choix et projets, mais aussi son regard sur ses précédentes campagnes.
Pendant les séjours africains, le corpus est très homogène : Gaden écrit régulièrement, environ tous les 15 jours, de longues lettres. Dès sa deuxième lettre, il s'excuse de ne pas avoir écrit plus tôt et rappelle son objectif d'une correspondance régulière :
« Voici longtemps que je désire commencer une correspondance plus régulière, mais avec la bousculade du voyage, cela est assez difficile. » (40)
« J'espère que tu auras reçu régulièrement les lettres que, de mon côté, j'ai expédiées très régulièrement. Mais si je pars en mission, il faudra vous habituer à n'en plus avoir aussi facilement. » (41)
En effet, quand il part en tournée dans la Boucle du Niger :
« [...] j'écrirai toutes les fois que cela me sera possible, mais je ne réponds pas que vous receviez des nouvelles très régulièrement. » (42)
« Nous nous éloignons, je ne peux plus garantir la régularité des courriers. » (43)
Dès le début de son deuxième séjour, il est envoyé dans la région Sud :
« [...] il est probable que j'aurai une existence assez mouvementée. Ne vous inquiétez donc pas s’il y a quelque irrégularité dans ma correspondance. »(44)
Le protocole épistolaire nous fournit les premières informations : les formules d'ouverture (« Cher Papa », « Mon cher Papa ») et de fin (« Adieu cher Papa ») nous donne un premier destinataire. Henri Gaden père est un des héritiers d’une des plus importantes maisons de commerce de Bordeaux. Le père, chef de famille incontesté, est reconnu comme tel par Henri Gaden qui en fait le premier interlocuteur de ses lettres. Cependant si les lettres sont adressées à son père, qu'il tutoie, elles sont en fait destinées à tous les membres de la famille restreinte : père, mère, frère et soeurs (« embrasse bien Maman, Philippe et mes soeurs pour moi »). La désignation du père comme destinataire représente pour Gaden une marque de savoir-vivre appliqué à la pratique épistolaire :
« Je mettrais, comme les troupiers, chers parents et le pluriel partout, que cela reviendrait, je crois absolument au même. » (45)
Le père est alors l'intermédiaire dans lequel Henri Gaden place sa confiance pour atteindre toutes les personnes qu'il désire toucher. D'abord la famille proche, puis les oncles et cousins, les amis de la famille. Son père est chargé de transmettre les saluts (« Amitiés à la famille et aux amis »), les messages. On imagine aisément des séances de lecture des lettres ou de passages de celles-ci, dans le salon familial, permettant au plus grand nombre de suivre avec intérêt les aventures du fils, frère, neveu ou concitoyen.
Henri Gaden profite ainsi de la lettre à son père qui est souvent la seule qu'il écrit pour répondre indirectement aux lettres envoyées par les autres membres de la famille (ses soeurs, ses oncles), les proches, ceux que son père peut facilement atteindre.
Les interlocuteurs d’Henri Gaden sont très demandeurs de détails, ou simplement de nouvelles, lui font des reproches quand la lettre attendue tarde à arriver (46). Il est vrai que l'attente se transforme vite en inquiétude qu’Henri Gaden s'emploie alors à dissiper :
« J'y vois également [dans les lettres reçues] que Maman s'inquiète parce que deux courriers n'ont rien apporté de moi. Elle a le plus grand tort. Je vous ai déjà expliqué qu'il ne fallait jamais s'inquiéter pour plus de 15 jours - maximum - les familles étant toujours avisées télégraphiquement. Je me porte d'ailleurs merveilleusement [...]. » (47)
En réponse à ses lettres, ses demandes, Henri Gaden est lui aussi très exigeant. Il se montre souvent déçu par les lettres reçues :
« Merci de vos lettres du 20 mars. Je regrette que ces courriers soient toujours si platoniques.", « J'espère que les courriers suivants seront un peu moins pauvres que le dernier. » (48)
Henri Gaden, conscient d'une possible censure exercée par l'administration coloniale, évoque l'existence d'un « cabinet noir » par où passeraient certaines lettres (49). Tenant compte de ce destinataire non souhaité, il n'exprime pas toujours le fond de ses pensées :
« On se prépare dans cette région Nord [Tombouctou] toutes sortes de déboires pour dans un, deux ou 5 ans. Je n'en dis pas davantage. Il paraîtrait qu'on lit les lettres, et même que c'est un officier qui en est chargé. J'aime mieux ne pas savoir le nom de ce triste individu. » (50)
Ce censeur, Gaden l'interpelle :
« Je ne sais pas quel est le malpropre qui s'est chargé de cette besogne de basse police ; en tous cas s'il lit cette lettre-ci, qu'il trouve ici même l'assurance de mon profond mépris. » (51)
D'autres officiers dont Gaden est proche sont surveillés : Hourst, Baudry. C'est un sujet qui les préoccupe. Lui-même pense être surveillé à cause de sa parenté avec les Devès (52). Gabriel Devès, son cousin germain, négociant implanté au Sénégal et au Soudan français est un personnage très influent, proche du pouvoir militaire et donc suspect aux yeux du gouverneur civil du Soudan français, Albert Grodet, qui mène une véritable guerre contre les « Soudanais ». Henri Gaden préfère donc s'autocensurer pour que sa correspondance ne souffre pas de retards, de lettres manquantes :
« C'est là une raison pour moi d'ailleurs, de ne pas tout dire sur ce que je vois ici, car cela les [les lettres] ferait supprimer totalement. » (53)
2. Pourquoi Gaden écrit-il ? Une pratique épistolaire aux multiples facettes
2.1. « Il est dit que je serai toujours à demander. » (54)
Au Soudan, Henri Gaden ne peut se procurer les biens matériels qu'il pourrait acquérir facilement en métropole. Mais il peut demander, dans les lettres à son père, de se charger de lui envoyer, par colis postal, ce qui lui manque. C'est le plus souvent dans le premier paragraphe qu'il le fait :
« Un réveil solide et bon marché (pas à balancier) » (55), « un ou deux petits poignards, un joli pour Aguibou qui est très à même d'apprécier et quelques objets quelconques, grosses loupes, bijoux de mauvais goût, etc... pour faire quelques cadeaux. » (56), de la quinine en poudre (57), des conserves de légumes ou fruits tapés de chez « Chauvet et Prévet » (58), et, très souvent, des vêtements.
Henri Gaden demande également travaux et ouvrages concernant l'Afrique et plus particulièrement ceux qui concernent les régions qu'il est amené à étudier. Par exemple, lors de son premier séjour, il commence par demander la carte du Soudan la plus récente (59) puis différentes « relations de missions » : celles de Monteil, Binger, Barth (60). Il se tient au courant des nouvelles parutions en lisant les revues comme la Revue Bleue (61). Sa connaissance de l'anglais lui permet de lire aussi des ouvrages et revues anglais : les récits de Mungo Park, Denham, Clapperton (62), l'Army and navy (63) par exemple.
Ces demandes soulignent le dénuement relatif dans lequel sont laissés les officiers au Soudan : ils doivent subvenir eux-mêmes aux besoins en vêtements, en pharmacie, en documentation. Elles nous révèlent aussi leur isolement par rapport au reste du monde : Henri Gaden demande des journaux, des revues, « [...] de façon à ce qu['il] puisse [s]e tenir au courant un peu » (64), « [...] autrement le séjour ici fait un trou de 18 mois [...] » (65).
Son père lui envoie des coupures de presse se rapportant au Soudan, mais Henri Gaden ne s'en satisfait pas, se plaint régulièrement :
« Tu m'envoies, il est vrai, des découpures dont je te remercie. Mais La Gironde est bien mal informée. » (66)
« On voit que vous n'avez jamais été éloignés de la civilisation ! » (67)
Il aimerait recevoir « davantage comme nourriture intellectuelle » (68) et prévoit de s'occuper lui-même, à son retour en France, de ses abonnements comme ses camarades prévoyants sur lesquels il se rabat pour apprendre les nouvelles.
2.1.2. Une activité photographique tributaire de la correspondance
Dans ses lettres, Henri Gaden peut communiquer la liste des légendes des clichés envoyés par le même courrier et numérotés (69). Il envoie des plaques à développer à un photographe de Bordeaux et transmet à sa famille qui récupérera les clichés des consignes de stockage, de manipulation :
« J'envoie par ce courrier 4 autres douzaines à Panajou. Je compte toujours que mes clichés sont conservés religieusement jusqu'à mon retour. » (70)
Il demande des épreuves en retour :
« Si la photo d'Aguibou est réussie, dis à Mine qu'elle m'en envoie quelques exemplaires ainsi que de celles des chefs Habé et de Bafi le brillant chef sofa [militaire]. Je ferai des heureux avec ici. » (71)
Sa soeur Mine pratique comme lui la photographie. Ils échangent par l'intermédiaire de la correspondance des réflexions techniques (72) et des clichés. Henri lui permet de tirer, et même parfois de développer, ses photographies :
« Remercie-la [Mine] de la photo d'Arcachon. Je suppose que vous allez bientôt recevoir les miennes. Je vous en envoie la liste. Les clichés sont numérotés dans un coin et les boîtes sont marquées. En développant avec soin, Mine doit pouvoir retrouver les sujets. » (73)
À part la correspondance avec sa famille, Henri Gaden profite des départs en France de « Soudanais » pour faire passer ses plaques (74). S'il traite directement avec son photographe à Bordeaux, Panajou, notamment en lui envoyant ses plaques, il passe souvent par ses parents pour ses demandes de matériel :
« 4° - demander à Panajou de m'envoyer par échantillon une boîte renfermant quelques petits flacons de Cristallos. » (75)
« Je suis un peu à court de clichés et tu ne ferais pas mal de prier Panajou de forcer un peu ses envois - mais qu'il ne m'envoie que des Lumière. Je suis habitué à ces plaques et ne veux pas d'autres marques. » (76)
« Je suis étonné que Panajou ne m'ait pas encore envoyé de plaques. Demande à Mine d'y passer. Je voudrais en recevoir une douzaine par courrier, dans une boîte en fer blanc. » (77)
Là aussi, Henri Gaden est exigeant : il charge son père de rappeler à l'ordre Mine qui lui a promis l'envoi d'épreuves qu'elle s'est engagée à développer (78). Il attend en effet ces épreuves pour améliorer ses prochaines prises de vue : il note pour chaque cliché vitesse et diaphragme et ajuste ces deux paramètres en fonction des résultats.
2.2. Maintien d'un lien social
Ce qui se joue également à travers ces lettres, c'est l'existence d'une communauté, d'un réseau de parenté, de connaissances qui se trouve renforcé, réaffirmé par la correspondance et qui constitue, malgré l'éloignement, le cadre indispensable dans lequel s'insère l'individu. Par la correspondance, les liens sont renforcés, l'individu est soutenu.
« La correspondance commandée par des dates rituelles » (79), nouvel an ou anniversaire d'un membre de la famille est d'abord une obligation, mais, intégrée par Henri Gaden dans sa correspondance régulière, c'est un moyen supplémentaire de maintenir les liens familiaux. C'est aussi une prise sur la vie qui continue en France.
« Vous recevrez probablement fort tard les voeux que je vous adresse aujourd'hui en l'honneur de la nouvelle année. C'est à peine si je suis sur que c'est aujourd'hui : nous sommes brouillés avec les dates et surtout avec les fêtes européennes qui ne représentent plus rien pour nous. » (80)
« Dans la bousculade du dernier départ de courrier, j'ai oublié, mon cher Papa, de te souhaiter une bonne fête, bien que j'y ai pensé les jours précédents. Je pense qu'il n'est pas trop tard pour réparer mon oubli. » (81)
« A moi maintenant de vous envoyer mes meilleurs [souhaits]. Je te souhaite en particulier moins de tracas d'affaires pour 96. Quant à Maman et à mes soeurs, inutiles je crois, d'énumérer tout ce que je leur désire. » (82)
« C'est aujourd'hui l'anniversaire de Maman, je le lui souhaite le meilleur possible avec la réalisation de ses souhaits. » (83)
Cet aspect codifié des lettres d’Henri Gaden se retrouve, au-delà des fêtes, dans chaque lettre avec un échange d'informations sur la santé de chacun, les nouvelles de l'entourage des Gaden en France : il reçoit les informations de sa famille, les commente, et précise en retour l'excellent état de sa santé.
En assurant régulièrement ses parents de sa bonne santé, et plus simplement en écrivant régulièrement, Henri Gaden répond à la première des inquiétudes de sa famille : les Européens voient toujours, malgré les progrès sanitaires, les zones tropicales comme « le tombeau de l’homme blanc » (84). Un autre officier qui écrit régulièrement à ses parents, le capitaine Louis Hugot, tente, dans chacune de ses lettres, de les rassurer, comme ici : « Je vous assure qu’au point de vue de la santé, je suis aussi au 1er rang [...]. » (85) Il meurt d’épuisement, par suite d’une infection intestinale, trois mois plus tard dans la région de la Volta.
Le réseau, activé par la correspondance, permet recommandations et soutiens, indispensables au jeune bourgeois soucieux de mettre tous les avantages de son côté.
À Saint-Cyr, Henri Gaden profite des relations de sa famille pour se faire bien voir. Il remercie (86) , par l'intermédiaire de son père, son oncle Charles (87) de l'avoir fait recommander au commandant de Luper qui l'a fait appeler la veille pendant l'exercice. Il est aussi recommandé auprès du professeur d'histoire, qui lui a donné des conseils amicaux, grâce à cousin Édouard (88). Dans une des lettres à son père il donne la liste des officiers instructeurs pour qu'il s'occupe de le recommander. (89)
Cette période de formation est aussi celle de l'apprentissage par Henri Gaden de l'utilisation de la correspondance dans un but de consolidation de réseaux de sociabilité. Il envoie ses voeux à M. Guieysse, répétiteur de Polytechnique (90), sur les conseils de M. Faure (91). Il fait appel à son père pour qu'il lui apprenne une formule pour répondre à une lettre d'invitation (92).
Au Soudan français, Henri Gaden bénéficie d'un soutien de poids en la personne de Gabriel Devès, son cousin germain, mais qu'il appelle « oncle Gabriel » (93). Ce dernier, négociant, est très influent au Sénégal et au Soudan français.
Un billet manuscrit conservé dans le fonds Gaden (94), écrit de la main du gouverneur du Soudan français, Albert Grodet, informe le destinataire que son « protégé » est nommé à Bandiagara, « poste intéressant ». Le destinataire est peut-être Gabriel Devès ou plus sûrement le capitaine Meyer, en poste à Tombouctou, ami des Devès, qu’Henri Gaden remercie « de la part qu'il a pu prendre à [son] envoi à Bandiagara »(95). Pour son deuxième séjour, Gabriel Devès le recommande au Colonel Audéoud, lieutenant-gouverneur par intérim du Soudan français : Henri Gaden charge son père de l’en remercier (96).
Pour tous les « broussards » (97), ne pas couper « le fils qui les relie à la famille, aux amis, à la France » (98) est essentiel pour garder le moral. Déjà à Saint-Cyr, Henri Gaden est heureux de recevoir les lettres de son père qui « [...] [viennent] rompre la monotonie de [sa] captivité. » (99). Pendant ses deux séjours au Soudan français, il se retrouve à plusieurs occasions seul officier dans un poste isolé ou « en colonne ». Toujours entouré de subordonnés, sous-officiers ou tirailleurs, le respect de l'étiquette ne lui permet pas de développer de relation satisfaisante. La solitude de l'officier, dure à supporter (100) pour Gaden, n'est alors brisée que par la correspondance.
« Toujours le même tête-à-tête avec mon lieutenant [Feist] qui ne m'est pas très sympathique mais avec lequel je vis en très bons termes et l'existence passe, très monotone. » (101)
Commandant du cercle de Kissidougou, à la fin de son deuxième séjour, il est « malheureusement seul avec 2 sous-officiers ». Les Pères Blancs qui ont une mission à 10 km du poste constituent dans ce contexte « [...] une précieuse ressource. » (102)
Face à cet isolement, la lettre est souvent la seule conversation que Gaden peut avoir. On sent dans ses lettres cette volonté de dialogue à distance :
« Aujourd'hui la carte est finie, je suis plus tranquille, très heureux de pouvoir causer un peu avec vous. » (103)
Cette proximité entre l'auteur et le lecteur, que nous pouvons encore ressentir aujourd'hui, s'exprime à travers le style, proche de l'oralité : tutoiement et apostrophes, expressions familières, improvisations, répétitions, hésitations (traduites par de nombreuses ratures), exclamations... C'est une écriture de l'instant, pleine de spontanéité, de vie.
Abolissant l'espace et le temps, la lettre transporte le destinataire aux côtés d’Henri Gaden. Ceci est particulièrement sensible quand il décide d'interrompre son activité épistolaire :
« J'entends le tam-tam. C'est Aguibou, je reprendrai demain. » (104)
« Je vous quitte, je voudrais m'étendre un peu avant le départ. " (105)
« Sur ce je vous dis bonsoir. Il est onze heures du soir, ma bougie finit, les insectes grouillent autour, il fait chaud et l'orage gronde. Je vais m'introduire dans ma moustiquaire et m'endormirai peut-être dans une ou 2 heures. » (106)
2.3. Informer les siens de ce qu'il vit
2.3.1. « Revenons-en un peu à mes aventures. » (107)
Dès son arrivée au Soudan français, Henri Gaden entreprend d'écrire, à la fois pour sa correspondance et pour son usage personnel, en choisissant de consigner régulièrement ce qu'il juge digne d'intérêt dans ses « aventures ». Il rapporte les faits marquants de son existence, livre son expérience au jour le jour.
« Je commencerai le plus tôt possible à vous écrire un peu tous les deux ou 3 jours. Je voudrais aussi prendre quelques notes pour moi. Malheureusement on finit par avoir assez peu de temps, à moins de prendre sur la sieste. » (108)
« Je vous tiendrais autant que possible au courant de nos exploits [...]. » (109)
« le cahier où je note les incidents remarquables », « Je continuerai mes récits par le prochain courrier. » (110)
Nous apprenons au détour d'une phrase que c'est à la demande de ses parents (111) qu'il entreprend ce travail d'écriture. Ils pourront ainsi suivre, idéalement au jour le jour, la vie de leur fils.
Dans ce journal destiné à sa correspondance, il cherche à rassembler ce qui, à ses yeux, vaut la peine d'être raconté. Il ne juge pas utile, par exemple, de donner ses impressions du Sénégal, « qui est décrit partout » (112). Il met de côté ce qui n’est pas digne d'intérêt ou ce qui constitue le côté « monotone » (113) de ses activités. Son voyage en chaland vers la côte Atlantique à la fin de son premier séjour n'offre « rien de bien pittoresque » à décrire, à part le grand nombre d'hippopotames dans le fleuve (114).
Cette exigence est peut-être un des traits du talent de conteur de Gaden. Si le choix des sujets est primordial, son style vivant, fluide, rend la lecture de ses lettres attrayante. Il prend le lecteur à partie, cherche à l'entraîner dans ses indignations, tente de l'amuser par ses traits d'humour, le réveiller par son ironie. Le récit est structuré, cohérent, faisant une grande place aux descriptions, ne perdant pas le fil d'une chronologie rigoureuse. L'influence des récits de voyages réels ou imaginaires, des romans d'aventure comme ceux de Dumas est certaine.
Les lettres d’Henri Gaden sont écrites dans l'instant même où il vit ce qu'il raconte, contrairement à un récit a posteriori. Il baigne dans l'atmosphère particulière qui forge sa vision des choses, ses pensées. Il peut nous livrer les détails les plus vivants de sa vie au quotidien. Cet « effet de vérité » est renforcé par un autre aspect du protocole épistolaire : chaque lettre est datée (115), située et se termine par la signature de l'auteur (« Ton fils respectueux, JH [pour Jules Henri] Gaden »). Ces marques attestent l'authenticité et l'exactitude d'un écrit qui se veut témoignage.
Si Henri Gaden décrit en détail ce qu'il vient de vivre, il donne une grande place dans sa production épistolaire à sa projection dans l'avenir : il écrit à l'avance ce qu'il va faire, ce qui l'attend. Tenir compte du temps nécessaire pour que les destinataires reçoivent ses lettres (entre un et deux mois), est peut-être un moyen de se rapprocher d'eux ; ils peuvent savoir où il sera, ce qu'il fait, au moment même de la lecture de sa dernière missive :
« Je pense être à Diankabo, en plein pays Peuhl, après demain. » (116)
« Nous quittons Bafoulabé ce soir, à cheval. Nous serons à Bammako vers la Noël et je serai à Bandiagara vers le mois de janvier. » (117)
C'est aussi une manière d'exprimer ses envies, ses espoirs :
« Le capitaine rentrera ensuite à Bandiagara et nous repartirons pour l'est. J'espère aller à Say. " (118)
« J'ai de grandes ambitions. Au retour à Bandiagara, je reprendrai l'intérim de la Résidence en attendant l'arrivée d'un successeur du capitaine Destenave. Je voudrais, après l'avoir mis au courant, être chargé d'aller en mission à Hombori pour revenir par Bambara Maoundé, Sarayemo, Kagnoumé et Boré. Cela compléterait nos travaux et permettrait de publier au retour, une carte de la Boucle du Niger et de publier un ouvrage intéressant. C'est je crois (sous toute réserve), l'intention du capitaine Destenave [...]. En rentrant ensuite en France vers avril, pour y être en juin ou juillet, je crois que je pourrai me présenter à Bordeaux avec la conscience d'avoir bien employé mon temps. » (119)
Il espère que Samori Touré est déjà dans région sud : « c'est ce qui pourrait nous arriver de plus heureux, car la perspective d'hiverner dans un poste à construire dans lequel nous serons très probablement mal et où nous risquons d'être coupés de nos communications pendant plusieurs mois, n'est pas une perspective qui me paraisse très agréable. » (120)
Pour un officier subalterne, soumis en plus de l'évolution du conflit aux ordres des supérieurs, cet avenir est rempli d'incertitudes.
« [...] mieux vaut ne pas tenter de prévoir les évènements[...] », « [...] faire d'hypothèses à longue portée [...] », « [...] dans un pays où ce sont toujours les choses auxquelles on s'attend le moins qui vous arrivent. » (121)
« Après cela que ferais-je ? », « 96 va être en effet l'année de mon retour, mais je ne sais quand je rentrerai. », « Qui sait quand on me lâchera. » (122)
« Je ne sais toujours pas d'une façon certaine ce que je ferai plus tard. » (123)
« Je ne sais donc pas trop ce que l'avenir me réserve : mission ou retour en France. » (124)
« Je ne sais donc pas trop ce que je deviendrai au moment de la colonne, si on la fait, ce qui commence àme paraître probable. », « [...] il me tarde d'être fixé sur mon sort futur. » (125)
C'est souvent la déception après les espoirs :
« Je compte toujours partir fin juin pour Dori. Encore faudra-t-il que je sois remplacé ici, ce qui fait qu'il se pourrait bien que je fusse une fois de plus déçu dans mon désir de voyager. » (126)
« Il n'est plus question pour moi d'aller à Dori. Je vais sans doute être berné une 2° fois. » (127)
Il présente sa vision de la situation, les décisions à prendre :
« Je pense que le capitaine sera de retour ici vers la fin d'août; je ne sais s'il voudra repartir presque immédiatement. Je n'en vois guère la nécessité, tandis que le manque de mil nous rendrait la route très difficile avant les récoltes, ainsi que la hauteur des eaux [...] » (128)
« [...] j'ai restreint mes ambitions. [...] J'espère être autorisé à l'accompagner [un capitaine de Spahis qui passe par Bandiagara] chez Ouidi, à Barani et peut-être de là à Saréféré où nous avons un poste dépendant de Bandiagara. Il serait nécessaire d'y réunir les chefs des environs, car l'action de Saréféré a été jusqu'à présent détestable, absurde. [...] Je rentrerais par Saréyamo et Boré en traversant les parcours de nos bons amis les Touaregs Irréguénaten, ce serait superbe. Trop beau sans doute. » (129)
Un des aspects les plus intéressants de la correspondance d’Henri Gaden est que nous pouvons y approcher au plus près ses pensées, son état d'esprit. La lettre est un lieu privilégié d'expression des opinions, d'une vision personnelle des évènements, des sentiments, rêves, projets, états d'âme, colères (130).
Il présente dans ses lettres, aux yeux de ses proches, ses idées sur sa situation, la politique menée en France, dans les colonies. La description de ses faits et gestes est aussi l'occasion d'un examen de conscience, d'une tentative d'explication/justification d'un comportement, de décisions prises (131).
Henri Gaden, auteur de ces lettres, n'en serait-il pas lui-même le destinataire, après tous les autres ?
Une correspondance familiale, même si elle permet l'expression d'une certaine subjectivité, reste convenue, circonscrite à un certain nombres de sujets. Ce peut être par volonté de ménager les destinataires, d'éviter le désaccord. Pas de place donc pour certains sujets non abordables avec la famille : la sexualité par exemple.
Le non-dit peut aussi résulter d'un phénomène d'autocensure afin de ne pas inquiéter la famille : c'est le cas quand Gaden passe plusieurs mois à Dabala, poste éloigné de tout et surtout situé dans une zone humide, « malsaine ». Plusieurs mois après, il révèle la réalité de cette situation :
« Je ne vous avais naturellement pas fait part de ma "condamnation à mort" en arrivant à Dabala. C'était bien inutile. Enfin, cela montre qu'on n'a pas toujours ici des situations très enviables. » (132)
Henri Gaden utilise sa correspondance pour fournir des informations pouvant intéresser sa famille. Son père, ses oncles et cousins sont des négociants dont certains sont déjà très impliqués dans le développement économique de cette région (les Devès à partir du Sénégal), et Bordeaux est un port tourné vers la côte occidentale de l’Afrique. Il les informe de l'avancée de la conquête, rapporte tout ce qu'il apprend sur la situation économique des territoires fraîchement conquis : « l'état actuel du commerce et de l'histoire commerciale de ces pays » (133). À peine arrivé à Bandiagara, sa première affectation, il précise déjà la mission qu'il se propose de remplir :
« J'espère pouvoir rapporter de mon séjour ici des données exactes sur la situation commerciale du pays et ce qu'il peut y avoir à faire pour nous. », « Si les Devès ont besoin de renseignements ou désirent un travail sur le pays, dis-leur de m'en écrire avec données précises. Je ferai mon possible pour rapporter quelque chose. » (134)
« Ici [Bandiagara] le pays est absolument différent, ce n'est plus le Soudan d'entre Sénégal et Niger peuplée d'une race malléable et indifférente. Aussi aurais-je beaucoup à dire sur ce que j'ai déjà vu [...]. » (135)
« [...] le Soudan de Say, du Mossi et de Kong. C'est nous qui, seuls au Soudan, actuellement, sommes en relation avec ces gens là, les connaissons et pouvons y aller facilement. On n'a pas l'air de le savoir à Paris. J'enverrai d'ailleurs à Oncle G. des détails très complets sur cette question. » (136)
Ainsi, quelque temps plus tard, il consacre quatre pages d'une lettre (137) à une description exhaustive des productions locales, des échanges commerciaux. Il utilise alors le vouvoiement : c'est aux nombreux membres de la famille intéressés par les affaires qu'il s'adresse. Lui ne se voit pas comme un commerçant potentiel. Il les invite en revanche à venir voir eux-mêmes « les possibilités sur le terrain » (138). Il complète son rapport écrit par des échantillons de tissus et de cuirs de la production locale qu'il enverra à « oncle Gabriel ».
Il fournit aussi des informations sur la situation de la conquête :
« Je vous enverrai un de ces jours des détails sur ce qui se passe ici. » (139)
Ces informations concernent souvent les évènements les plus récents, des nouvelles de la mission Hourst transmises par le chef de Dori par exemple. (140)
Henri Gaden manifeste un véritable souci de vérité, d'exactitude, préfigurant la rigueur scientifique de ses travaux linguistiques. Il critique les ouvrages dont il se sert comme source (Barth (141), Monteil (142)), juge les entreprises contemporaines :« J'ai pu constater que la relation de Mage est absolument fidèle et consciencieuse. Il y en avait un exemplaire au poste de Ségou. Les vues qu'il donne sont d'une exactitude absolue. » (143)
À propos de la relation de voyage au Foutah-Djallon par Olivier de Sanderval : « la chose la plus ridicule », son livre est « plein d'absurdités », « cet homme ne connaît pas plus les Foulbé et leur organisation sociale que s'il n'avait jamais été chez eux. Il est extraordinaire qu'on puisse voyager ainsi en étourneau et rapporté si peu d'un si long séjour à Timbo. » (144)
Par rapport à ce dernier, Gaden se considère comme un témoin privilégié pour rapporter les faits les plus pertinents. Mais il reconnaît aussi ses limites :
« Mes avis ne sont pas encore appuyés par une assez longue expérience. » (145)
Sur la situation militaire du moment : « j'avoue mon incompétence ». Il n'a pas accès à des informations directes. (146)
Il n'hésite pas à conseiller aux Devès de demander un travail à un officier de Tombouctou pour la situation commerciale de cette ville, lui-même n'étant pas le mieux placé, mais en suggérant quelques questions : quelles sont les matières d'échange, dans quelle proportion, d'où vient le sel, quel est le prix de la barre de sel, « vers quels points du Nord sont écoulés les produits du pays », etc. (147)
Si Henri Gaden écrit à sa famille ce qu'il ne pourrait dire au Soudan, il demande à ses parents la plus grande discrétion sur les informations confidentielles ou les jugements qu'il porte sur ses supérieurs. Quand il s'agit de secrets militaires, Gaden précise la confidentialité du propos. Quand il évoque la prochaine mission de Destenave, son supérieur direct, le résident de Bandiagara, il ajoute :
« N'en parlez d'ailleurs pas trop, car si la chose n'est pas annoncée officiellement en France je ne voudrais pas que la nouvelle vint de moi. » (148)
« Je vous demande, bien entendu, le silence le plus absolu sur ces missions [vers Dori et le sud]. » (149)
« C'est je crois (sous toute réserve), l'intention du capitaine Destenave. [...] Ce que j'en dis est d'ailleurs absolument entre nous, et il n'en faut souffler mot. » (150)
Une fois, il ajoute simplement entre parenthèses : « (discrétion) » (151). Ce silence demandé aux destinataires concerne le plus souvent les missions en cours et non les mouvements de troupe : Gaden craint surtout des fuites qui pourraient renseigner les puissances concurrentes sur le terrain colonial, Anglais et Allemands principalement et non en direction des ennemis africains de la France.
Un autre aspect des activités des Français au Soudan français ne doit pas être ébruité : après la description du combat de Bargué, où la troupe conduite par Destenave saccage un village dogon qui leur refuse « l'hospitalité », Henri Gaden ajoute :
« (Cette tripotée aux Habé est toute confidentielle.) » (152)
Elle révèle en effet l'échec de la soumission de la région et n'a pas été rapportée dans les rapports internes. L'affaire a été « étouffée » (153)
Il s'emportera un jour quand ses parents lui apprennent qu'ils ont communiqué une de ses lettres (154) à Archinard. Cette lettre présente son opinion sur la situation au Soudan, mais aussi sur l'action de Destenave, son supérieur direct, qu'il juge sévèrement :
« S'il m'avait plu qu'elle lui fut communiquée, je te l'aurais écrit, ou aux Devès. J'ai cru pouvoir écrire en toute sécurité une lettre particulière, intime, et rien ne vous autorisait à en faire l'usage que vous en avez fait. » (155)
Suite à ces « indiscrétions » (156), Henri Gaden se sent obligé d'écrire à Destenave pour lui parler des fuites de renseignements sur sa mission :
« Cette démarche à laquelle m'oblige l'honneur le plus élémentaire m'est fort pénible [...] » (157)
Ce problème de confidentialité amène Henri Gaden à rappeler à l'ordre les destinataires de sa correspondance et nous offre une définition de la démarche qui préside à sa pratique épistolaire :
« Ne communique pas mes lettres à Cousin Édouard. J'ai été fort mécontent déjà de l'usage que vous avez fait de ma lettre de novembre. J'écris pour vous exclusivement et pas du tout pour les amis qui voudraient ou pourraient s'en servir dans tel ou tel but. J'écris ce qui me passe par la tête et me serais surveillé d'avantage si j'avais supposé qu'elles puissent sortir de la famille. » (158)
Les libertés que se donne Henri Gaden dans ses lettres peuvent aussi conduire à des situations délicates pour lui. À la fin de son séjour soudanais, le commandant Destenave passe par Bordeaux et risque de rendre visite aux Gaden. Henri Gaden préfère prévenir l'impair :
« Veille à ce que mes soeurs n'aient pas la langue trop longue. Et ne faites plus d'indiscrétions avec mes épîtres. » (159), « Si vous voyez le capitaine Destenave j'espère que mes soeurs sauront tenir leurs langues et ne pas en dire trop long. » (160)
Dans le milieu militaire dans lequel vit Henri Gaden, ce dernier ne peut accorder sa confiance qu'à quelques personnes. Il précise à ses parents, au sujet du docteur Auzillion qui passera également à Bordeaux, « [...] avec lui vous pourrez parler de tout ce que vous voudrez. » (161)
La correspondance active d’Henri Gaden représente, pour la période de la conquête coloniale du Soudan occidentale, un corpus d’une rare ampleur et d’un grand intérêt pour l’historien. Nous avons choisi de limiter notre étude à ses deux premiers séjours africains, ce qui représente plus de quatre-vingt lettres.
L’auteur se veut le rapporteur méticuleux de son expérience d’officier auprès de sa famille. Il adresse ses lettres à son père mais les destine à sa famille, et aux proches de celle-ci.
Cette correspondance s'inscrit dans le cadre d’une pratique sociale et culturelle dont elle utilise toutes les possibilités. Matérialisant la continuité d’un lien entre Henri Gaden d’un côté et sa famille, son milieu d’origine, de l’autre, malgré l’éloignement, elle est le véhicule des manifestations formelles ou spontanées de son appartenance à ces structures qui soutiennent la vie de l’individu. Lieu d’expression libre, hors des contraintes de l’univers dans lequel Gaden évolue en Afrique, ses lettres recueillent ses pensées et opinions les plus personnelles sur le déroulement de son service colonial.
Au-delà d’une pratique codifiée au cours d’un siècle au long duquel la lettre passe d’un emploi fonctionnel à un usage social indispensable, on retrouve dans l’activité d’Henri Gaden ce mélange des registres et des genres que l’on pourrait qualifier de « journal épistolaire » (162), « au croisement des pratiques de l'écriture autobiographiques, du genre épistolaire, du journal de voyage et du journal intime » (163).
La correspondance utilisée comme source pour l’histoire permet de percevoir avec le plus d’acuité les contradictions et évolutions de la pensée de son auteur, ses doutes et tâtonnements, sa fatigue, ses colères. Elle laisse entrevoir l'envers du décor, le quotidien, l’atmosphère dans lequel il évolue. « Elles [les lettres] ont, sur les autobiographies, l’avantage d’une spontanéité plus grande, d’une moindre mise en scène. Les gens y apparaissent non dans la posture de leurs rêves, mais dans le désarroi de l’instant, avec leurs maux de tête et leurs mouvements d’humeur, leurs tracas et leurs projets. Les Mémoires rationalisent et statufient, sélectionnent et finalisent; les petites touches pointillistes des lettres, dans leur fugacité incertaine, dessinent les contours flous d’existences en devenir. » (164)