CHAPITRE IV : UN IMPÉRIALISME FRANÇAIS

Henri Gaden n’est pas un explorateur préoccupé uniquement par la découverte de nouveaux espaces, l’observation des peuples rencontrés. Il est un des acteurs de terrain de l’expansion française au-delà des mers. Si cette entreprise impérialiste est portée par un ensemble complexe de constructions idéologiques et d’intérêts, Henri Gaden nous permet, dans ses lettres, d’observer l’état d’esprit qui anime un officier colonial à l’œuvre. Gaden nous livre aussi, à travers ses réflexions sur les méthodes employées, une vision pragmatique de la conduite de cette conquête militaire.

1. Gaden, officier colonial

À son arrivée au Soudan français, Henri Gaden, jeune officier, se sent beaucoup d’ardeur, prêt à s’investir entièrement pour le développement de l’empire colonial français. Hubert Lyautey incarne, à travers ses écrits, cette conception de l’officier colonial. Dès son arrivée en Indochine, à l'état-major général du corps expéditionnaire, dans un « pays en pleine genèse, en plein devenir », « il est saisi par une exaltante impression de liberté, d'initiative, d'activité féconde, contrastant étrangement avec la triste stagnation des garnisons métropolitaines. » (501) Il a le sentiment de se trouver « associé à une grande oeuvre pour laquelle on peut passionner sa vie ». « Ça me change tant de la France de sentir qu'au lieu de travailler dans le vide [...] on fait de l'immédiat, du réel ». (Id.) Il dépeint avec admiration l’activité multiforme des officiers subalternes, à la fois militaires, administrateurs et diplomates : « Il n'y a pas ici un de ces petits lieutenants, chefs de poste et de reconnaissance, qui ne développe en six mois plus d'initiative, de volonté, d'endurance, de personnalité, qu'un officier de France durant toute sa carrière. Et quelle maturité acquise, quelle confiance en soi, quelle prise de corps avec le réel, le pratique, le fécond ! » (Id.)

Loin d’une France assoupie, Lyautey peut laisser s’épanouir une véritable mystique de l'action, un culte de l'énergie, de la volonté créatrice, dans le cadre propice de l’empire : « [...] l'action, la sainte, la divine action dont on ne doit plus pouvoir se passer ! » (502)

1.1. L’attente de l'engagement

Alors qu’en France, l’attente de la « revanche » s’apparente de plus en plus à une illusion perdue aux yeux des militaires, aux marges de l’empire, la conquête permet d’exercer pleinement le métier des armes. Henri Gaden, en choisissant de servir au Soudan, espère pouvoir participer à des opérations de guerre. Sa nomination à Bandiagara, poste avancé, est de bonne augure, dans cette optique (503). Il plaint en revanche « ces malheureux » (504) officiers de la colonne commandée par Dargelos et stationnée à Bougouni qui est dissoute avant même d’avoir avancé.

Si la France désire étendre son influence sur la boucle du Niger, c’est par la diplomatie, en proposant des protectorats aux dirigeants locaux, qu’elle l'entend faire. La mission de Destenave dans les régions à l’est et au sud de Bandiagara, à laquelle participe en partie Henri Gaden, reçoit du gouvernement local des instructions pacifiques (505). Dans ces conditions, Gaden, s’il « excursionne », ne met que peu à profit son entraînement au tir. En réponse à M. Preller, un ami de la famille, qui lui écrit une lettre où il exprime son admiration pour les « héros du Soudan », Henri Gaden répond, par l'intermédiaire de son père :

« [...] dis-lui qu'au Soudan, nous sommes tous des héros, comme il dit, mais fort modestes et dont la gloire fort obscure ne mérite pas d'être célébrée avec tant d'éclat. Surtout pour ceux qui, comme moi, sont avant tout des ronds de cuir, noircisseurs de papier et… d'encre. Au point de vue militaire je n'ai assisté qu'à une toute petite affaire [combat de Bargué], et encore a-t-elle été soigneusement étouffée. » (506)

Quand Henri Gaden retourne au Soudan pour son deuxième séjour, à l’automne 1897, la colonie est sur le coup du « massacre » du capitaine Braulot par un des fils de Samori Touré alors que les deux camps ont déclaré une trêve. La confrontation entre ce dernier, qui tente de consolider son empire entre la colonie de Côte-d’Ivoire et les régions soudanaises, et les Français qui ne peuvent pas ne pas réagir après ce coup de force, ne fait pas de doute (507). Tandis que des troupes sont lancées vers Bobo-Dioulasso, Kong et Sikasso, Henri Gaden est affecté au commandement d'une compagnie d'auxiliaires qui vient d’être créée pour augmenter l’effectif français dans le sud-ouest du Soudan :

« [...] me voici donc obligé de faire mon métier, ce à quoi je ne m'attendais pas. » (508)

Henri Gaden est satisfait de la tournure des évènements : à la tête d’une compagnie d’auxiliaires, il est en première ligne, donc « dans de très bonnes conditions » (509)

Il est envoyé à Dabala, poste isolé de tout, face aux marches de l’empire de Samori Touré, où il doit terminer la construction du poste et tenir la région en vue d’une possible attaque. Pendant plusieurs semaines, tout est calme, mais il garde l’espoir :

« Tu vois que mon existence à Dabala, assez monotone jusqu'à présent […] n'a que la chance de le devenir encore davantage. [...] J'aurais donc assez chèrement acheté ma place à la prochaine colonne. » (510)

« Ce sont les veinards qui ont été à cette colonne [de Sikasso]. Pendant qu'ils marchent, nous sommes ici à recevoir sans bénéfice des tornades - presque tous les 2 jours. » (511)

Quand il parcourt la région, à la poursuite de troupes samoriennes, insaisissables, il se prend à rêver de « flanquer une bonne pile aux Sofas » (512). Mais les instructions visent à prévenir le moindre dégât :

« Naturellement la prudence est ordonnée et je n'ai le droit de tirer des coups de fusil que si je suis attaqué. Et encore je dois refuser l'engagement - si je ne suis pas sûr du succès. Belles instructions vraiment. Dans ces conditions, je me promène sans plaisir. » (513)

Pendant l’été 1898, une politique de harcèlements est décidée contre Samori Touré qui ne menace plus la Côte-d’Ivoire, cherchant à se réfugier dans les forêts constituant l’hinterland du Liberia (514) Après le rendez-vous manqué de Doué où le commandant de Lartigue est au contact avec le gros des troupes samoriennes (515) et la retraite mouvementée sous le feu des sofas de Samori Touré, Henri Gaden ne tient plus en place alors que leur ennemi tente de leur échapper :

« [...] j'espère bien que dans quelques jours nous repartirons à ses trousses. […] J'espère que nous leur retomberons dessus avant longtemps […]. » (516)

Dans cette ambiance de traque, Henri Gaden, qui mène « une vie assez agitée », paraît être entièrement absorbé par l’effort collectif pour arrêter Samori Touré :

« Le temps me paraît passer avec une rapidité extraordinaire ; il me semble que je suis arrivé hier et réellement je n'ai pas, jusqu'à présent souffert du climat […] » (517)

« J'espère bien partir sous peu, pour aller faire une reconnaissance dans la forêt, le long de la rivière Saint Paul. Malheureusement il fait un temps horrible, tout est détrempé et la forêt est très marécageuse. Il est vrai que puisque les sofas y passent, nous y passerons bien nous aussi. » (518) « Nous attendons impatiemment [à Nzo] une tonne de riz sur laquelle nous comptons pour pouvoir partir, Gouraud et moi, avec 201 à 220 fusils à la poursuite de Samory avec lequel il faut en finir. […] Gouraud et moi qui sommes pleins d'ardeur, aurons nos mouvements plus libres [sans chevaux] et nous pourrons faire de bonne besogne […]. » (519)

1.2. L’ennui

« L’emploi du temps » (520) typique de l'officier aux colonies, tel que le rapporte Lyautey dans cette lettre de Madagascar est très rempli : mise en valeur agricole, développement de l'artisanat, action sanitaire, éducation des autochtones. C’est une image positive de « bâtisseur d’empire » qu’il cherche à promouvoir, au-delà des seuls aspects militaires. À Bandiagara, où il est arrivé moins de deux mois en arrière, l’emploi du temps d’Henri Gaden ne présente pas la même frénésie :

« Nous menons au poste, l'existence la plus calme. Je me lève tous les matins vers 5h1/2 pour aller faire la distribution de viande ; puis je travaille à mes cartes jusque vers 9h1/2. On se réunit à cette heure là pour déjeuner vers 10h. On cause assez longtemps, puis on rentre, chacun chez soi, faire la sieste, c'est-à-dire s'étendre sur son lit en lisant ce que l'on a sous la main. Vers 2h on se remet au travail que l'on quitte vers 4h pour mettre un peu le nez dehors ; vers 5h on sort à cheval ou l'on se promène dans le poste ; la nuit tombe vite, elle est complète dès 6h. On dîne et l'on se promène ensuite longtemps en causant dans le poste. » (521)

Henri Gaden ne pensait pas, en arrivant au Soudan, se retrouver dans une ambiance qui lui rappelle sûrement celle de France. Mais là, passée l’entrée du poste, c’est un pays à conquérir qu’il pressent.

« Je ronge mon frein avec impatience; je ne croyais pas venir ici pour y moisir inutilement dans un poste …] » (522)

« Que l'imagination de Mine [sa sœur] ne bouillonne pas outre mesure. Mes aventures sont finies pour longtemps et je regrette de n'avoir apporté ni rond de cuir ni rocking-chair. Mon existence est toujours calme et trop souvent monotone. Depuis ma case où je passe mes journées, j'aperçois toujours le même horizon. » (523)

« Je deviens de plus en plus rond de cuir. Heureusement que cela va se terminer dans quelques jours et que j'en céderai la majeure partie. » « Je suis obligé de vous quitter pour achever mon insipide besogne. » (524)

L’ennui est synonyme de paperasse. Le commandement d’un poste, chef-lieu d’un cercle ou d’une résidence, demande d’autres qualités que celles strictement guerrières aux officiers coloniaux.

L’administration de la colonie exige de nombreux comptes rendus, rapports et courriers à un encadrement dont l’effectif est réduit le plus souvent au minimum. Venus pour combattre, parcourir des terres inconnues, les officiers subalternes, comme Gouraud, Hugot et Gaden se plaignent de cette tâche qui les cloue à leur bureau et qu’ils jugent ingrate :

« […] voici où j'en suis : commandant des armes, Résident, agent spécial… Une comptabilité et des formalités administratives sans nombre. Un courrier de fin de mois représente à peu près dans ces conditions 250 signatures. Il faut vérifier auparavant toutes ces pièces et pondre de nombreux rapports. Avec cela je suis perpétuellement dérangé par des visiteurs noirs […]. Il m'arrive souvent de travailler jusque vers minuit […]. » (525)

« Aujourd'hui j'ai eu, comme d'habitude, le coup de feu du départ des courriers de France. J'ai encore dans les 10 signatures à donner ! Cette paperasserie est assommante. » (526)

En dehors des rares moments où l’occasion lui est donnée de parcourir le pays, de batailler, temps forts de ses séjours au Soudan, Henri Gaden est frustré dans ses désirs d’action :

« Ma vie continue toujours très calme, trop calme. J'étais venu au Soudan espérant faire colonne ou tous au moins y mener une vie active et même aventureuse. Cela tourne au calme plat le plus désespérant. Je me sens plein d'activité dans un pays neuf où il y a beaucoup à faire […] » (527)

« C'est dur après être venu ici chercher une vie active, en y apportant un grand besoin de mouvement et un vif désir de m'intéresser à quelque chose. » (528)

« J'aurais besoin de mouvement et j'enrage d'être condamné à rester immobile peut-être encore pendant longtemps. » (529)

« Je commence à m'abrutir beaucoup de cette inaction ; c'est toujours la même chose : quand une fois on a été pincé par les paperasses, on ne peut plus s'en sortir. » (530)

Pendant son second séjour, bien que lui soit données dès le départ des attributions moins administratives, Gaden ne voit pas s’écouler le temps passé dans les postes sans ennui :

« Je suis tout de même enchanté de partir [pour Kong], voilà assez longtemps que nous nous morfondions sans rien faire. » (531)

1.3. L’action

Avec l’évocation de ces périodes de combat où le temps semble suspendu et celles de l’ennui, nous voyons se dégager chez Gaden, cette mystique de l’action évoquée au début de ce chapitre. Pour Lyautey comme pour Gaden, Gouraud ou plus tard Ernest Psichari, l’engagement militaire exige un dévouement total et s’exprime par un acharnement au travail, au combat, seul susceptible d’étancher leur soif d’action.

« Je me sens plein d'activité dans un pays neuf où il y a beaucoup à faire […] » (532)

À Bandiagara, le seul horizon qui tient Gaden en éveil est l’espérance, entretenue par les promesses du commandant Destenave, de pouvoir partir en mission, sur les traces de Barth et Monteil :

« Le départ de la mission vient à point pour me donner de l'occupation et va marquer pour moi le commencement d'une période de travail. C'est heureux, car les distractions font défaut. Depuis le dernier courrier [deux, trois semaines] je ne suis sorti du poste qu'une fois, pour faire un tour au village. Cela devenait d'une monotonie désespérante. » (533)

Il se répète les noms merveilleux des villes et pays de « la route de l'Est » : Douentza, Dalla, Hombori, Baraboucé, Djibo, Aribinda, Dori… L’action se traduit par le mouvement, les déplacements dans cet espace idéalisé.

« Je suis heureux de me secouer un peu malgré la saison qui va nous créer des difficultés. […] Enfin je vais voir des pays fort intéressants, que j'ai travaillé depuis quelque temps avec assez de soin et où nous pouvons faire maintenant de bonne besogne. Je suis donc très heureux de m'y rendre. […] je tâcherai d'aller jusqu'au Hombori avant de rentrer [en France]. Il y a de ce côté-là beaucoup à faire et je serai assez renseigné pour pouvoir faire de bonne besogne. » (534)

« Il me tarde que, mes bonshommes instruits, je sois expédié, soit avec eux, soit ailleurs, pour une destination qui me donne un peu plus de mouvement et d'aventures. » (535)

Pour se sentir bien, Gaden a besoin de bouger, de dépenser une énergie débordante. Les distances parcourues, les montagnes escaladées incarnent cette nécessité vitale.

« La tournée sera intéressante et j'en suis très content, mais tu vois que je suis de plus en plus voué à l'activité. Je ne peux pas arriver à rester en place ; je suis depuis 15 mois le vrai juif errant. Je ne m'en plains pas car je ne m'en porte que mieux. » (536)

1.4. La hiérarchie

Henri Gaden tient aux valeurs militaires telles que l’obéissance, le respect dus aux supérieurs. Néanmoins, dans sa correspondance, destinée à un public restreint, il exprime les difficultés qu’il rencontre avec des supérieurs directs. En 1894, il est lieutenant et, à Bandiagara, il se retrouve sous les ordres du résident, le capitaine Destenave. Ce dernier, selon Gaden, ne laisse aucune « initiative personnelle » (537) à ses lieutenants, ne partage pas le travail, n’informe personne de la situation, des décisions (538). Pendant la mission vers Dori, Gaden ne le supporte pas plus d’autant qu’il est en désaccord avec la politique menée. Il est satisfait de rentrer au poste où, seul, résident par intérim, il peut profiter d’une relative indépendance.

Mais, Destenave ne lui ayant pas laissé d’instructions, il se retrouve paralysé, ne pouvant endosser la responsabilité de décisions à prendre d’urgence quand, par exemple, Aguibou fomente en sous-main une révolte contre un chef dogon soutenu par les Français :

« […] j'agis donc pour le mieux d'après mes inspirations. L'initiative est une belle chose et je t'assure que je développe la mienne; mais pour un simple intérim, j'avoue que la situation actuelle m'est fort désagréable. Si ce brave homme de chef est tué, cela va être le commencement d'un tas d'histoires dans le pays et ma situation sera des plus difficiles. […] Ce serait autre chose si j'étais ici résident en titre. De cette situation anormale il résulte que j'aurai un certain plaisir à rendre la queue de la poêle au capitaine. » (539)

Il découvre la situation (révolte latente dans la région de Bandiagara), cachée par Destenave, mais ne peut agir : il se sent « muselé », puisque simple remplaçant. (540)

« Plus que jamais je me promets de ne revenir ici qu'avec 3 galons » (541)

Quand il passe capitaine, il ne pense pas pour autant échapper à ce manque d’indépendance. Il part dans le sud, commandant sa compagnie, mais craint déjà sa hiérarchie :

« j'y serai malheureusement sous la coupe du chef de région Sud et qui pourra, peut-être, me tracasser. » (542)

En effet, il se trouve dans une situation analogue :

« Le commandant de région [Bertin], sur lequel je comptais pour m'aider à achever l'organisation de la compagnie, n'a servi au contraire qu'à me gêner […] m'enlever toute initiative. » (543)

Gaden ne se prive pas de le critiquer, mais toujours dans l’intimité de ses lettres :

« Tout cela [les dysfonctionnement du ravitaillement dans la Région sud] est l'œuvre du commandant de la région, qui prouve qu'il a mille fois mérité la réputation de nullité qu'il a dans l'infanterie de marine. Je ne dirai plus rien parce qu'on finirait par croire que je ne suis bon qu'à critiquer mes supérieurs ; mais franchement, c'est pire que Destenave - mille fois. » (544)

À un niveau plus bas, Henri Gaden doit aussi supporter les conséquences des mauvaises décisions du capitaine Ristori sous les ordres duquel Gaden se retrouve du fait de l’ancienneté, dans le secteur de Touba. En effet, Gaden a le défaut d’être bien informé et plus clairvoyant que lui sur la stratégie à adopter :

« Avant de m'envoyer en expédition, au mois d'avril, il m'avait demandé mon opinion. Je la lui avais donné naturellement en toute franchise, enchanté de l'occasion et je lui avais prédit qu'il serait blâmé par le commandant de région : cela n'a pas raté. Puis je lui avais dit que la meilleure solution à mon avis était que la compagnie passât sous les ordres d'Odienné. Il n'avait pas voulu en entendre parler et précisément la chose a été faite à la fin du mois. […] Depuis, je ne suis plus bon à rien et il ne rate pas une occasion de m'être désagréable, tout en restant correct. » (545)

2. Le Soudan français, « un État à l’intérieur de l’État » (546)

En Afrique occidentale, les officiers français développent, et ce dès les débuts de la conquête, un solide esprit de corps. La dureté des conditions de vie et l’isolement soudent ces hommes qui font leur le projet expansionniste. « […] Convaincus d’être les meilleurs connaisseurs des choses africaines, également avides de gloire et d’action, ils se désolaient constamment de la pusillanimité des gouvernants, de l’étroitesse d’esprit, de l’incompétence et de la mauvaise volonté des parlementaires et ils furent souvent tentés par une politique du fait accompli que l’éloignement et la lenteur des communications rendaient facile. » (547)

Après 1890, la nouvelle génération, incarnée par Gouraud, Mangin ou Marchand, achève la conquête. Elle se réclame de l’héritage de ses prédécesseurs : les méthodes et les objectifs sont les mêmes. (548)

2.1. Le Soudan, « ce pays de l'incohérence » (549)

2.1.1. Un manque de moyens

Fin 1894, les dépenses annuelles du Soudan français atteignent le niveau encore jamais atteint de douze millions de francs. Les coûts d’occupation sont en augmentation après la prise de Tombouctou (550).

Pourtant Henri Gaden, et ce dès son arrivée, présente une vision désenchantée de la situation :

« Le Soudan a changé depuis Berge et nous sommes de plus en plus ignorés et maltraités. Le gouverneur est en train de tout désorganiser et de ruiner le pays, en plus. » (551)

« […] on manque de tout et l'indifférence devient la règle à peu près générale. » (552)

Ce manque de considération se traduirait par la volonté délibérée d’abandonner les officiers soudanais à leur sort :

« Je ne comprends pas que l'on soit assez illogique pour crier contre Archinard et autres grands chefs du Soudan : c'est mauvaise foi pure. Nous supportons actuellement les conséquences de cette mauvaise foi, car on nous laisse ici avec beaucoup à faire et sans moyens. » (553)

Henri Gaden ressent concrètement cette baisse des ressources quand il doit équiper sa compagnie, à Siguiri :

« Comme on fait tout à l'économie et qu'il n'y a d'ailleurs pas ce qu'il faut à Kayes, certainement, tout se fait avec les ressources du cercle. » (554)

Il a recourt au bricolage et au recyclage pour la fabrication de l’équipement de ses tirailleurs auxiliaires : le pays fournit peaux de bœuf et de mouton qui sont travaillées par les artisans de Siguiri. Les « effets » sont cousus au village avec l’étoffe envoyée de Kayes et les boucles de cuivre sont fabriquées par des forgerons africains avec des étuis de cartouches. Plus tard, Gaden aura à faire face à une pénurie de cartouches : ses tirailleurs doivent trier de vieux stocks afin d’y récupérer celles qui paraissent encore en bon état (555).

« C'est donc, plus que jamais, le débrouillage à l'ordre du jour. » (556)

Pour la construction du poste de Dabala, Gaden se plaint de ne pas avoir assez de porteurs et de devoir acheter ou faire fabriquer lui-même les outils nécessaires : il réussit à trouver à Kérouané huit pioches et le même nombre de pelles :

« C'est avec cela et quelques clous que nous aménagerons un poste pour 200 hommes, que nous aurons peut-être à défendre et où l'on va sans doute concentrer des approvisionnements pour la prochaine colonne. » (557)

Une fois installé, la pénurie continue. Alors que le poste se situe dans une zone insalubre, il n’y a pas de médecin, et la pharmacie est complétée par Gaden avec ce qu'il a ramené de France. Rapidement, les finances sont au plus bas, il ne peut plus payer ses tirailleurs. Autre symptôme de ce manque de moyen, il ne peut faire de distribution de viande que trois fois par semaine. (558)

Cette rigueur que ne comprennent pas ces officiers qui ont l’impression de travailler durement pour la grandeur de la France est la conséquence d’une politique budgétaire drastique, visant à réduire les coûts d’occupation, qui est menée par le lieutenant-gouverneur de Trentinian, colonel mais collaborateur loyal du ministère des Colonies. (559)

2.1.2. Un manque d’information

À Bandiagara, aux avant-postes de la conquête vers l’ouest, vers l’objectif symbolique que représente le lac Tchad, les officiers chargés de consolider les positions françaises dans la boucle du Niger sur les pas de Monteil n’ont que difficilement accès à une information pourtant primordiale. Destenave a dû attendre longtemps les renseignements demandés sur les résultats de la mission Monteil, il avait aussi demandé des cartes au ministère de la Guerre, mais ces dernières ont été retenues à Kayes par le gouvernement civil et Destenave n’a reçu qu’un blâme pour s'être adressé directement au ministère de la Guerre (son ministère de tutelle, Destenave étant, comme Henri Gaden, « détaché » auprès du ministère des Colonies). Ils n’ont aucun renseignement non plus sur les missions Decœur et Toutée, parties du Dahomey vers la boucle du Niger. (560) Ceci s’explique par la volonté du ministre des Colonies, Delcassé, puis de son successeur, de garder un contrôle total sur les opérations militaires vers la boucle du Niger en en excluant les officiers soudanais. Il ne veut pas voir s’agrandir leur zone d’influence, et choisit donc des opposants connus aux Soudanais comme Monteil ou des officiers fidèles comme Toutée pour continuer, à partir du Golfe de Guinée l’extension de la zone d’influence française vers le centre de l’Afrique (561).

Au sein même de la résidence de Bandiagara, Henri Gaden fait part de l’attitude énigmatique à ses yeux du commandant Destenave :

« Pendant les premiers mois de mon séjour, je n'ai jamais rien su des affaires du pays : même les archives n'étaient pas à ma disposition. Je ne savais que ce qu'il plaisait au capitaine de dire à table, devant tous. Le travail de mise au courant avant son départ [et son remplacement temporaire par Gaden] a consisté pour moi à copier deux rapports politiques ! […] Mon expérience a été acquise tout personnellement. Je ne connaissais même pas Aguibou ! » (562)

Au départ définitif de Destenave, Henri Gaden, qui assure l’intérim s’interroge sur l’efficacité de leur action dans ces conditions de travail :

« […] pour la partie de la mission à laquelle je n'ai pas participé, c'est-à-dire la plus grande, je ne sais pas ce qui a été fait comme organisation et […] cela nous met parfois dans des situations absurdes. […] pas de renseignement, pas de copie du rapport sur les affaires de Gogouna […]. Je serais malade et rapatrié que le nouveau capitaine, arrivant ici serait absolument entre les mains de l’interprète. » (563)

Au cours de son second séjour dans la Région sud, les informations n’arrivent pas jusqu’aux officiers sur le terrain, comme Gaden :

« Quant à ce qui se passe au Soudan, nous n'en savons rien. Samory pourrait détruire la colonne Caudrelier que nous n'en serions pas, je crois, informés » (564)

« […] nous continuons comme toujours, de ne rien savoir de ce qui ce passe dans ce pays. Les renseignements arrivent au commandant de Région qui n'en dit jamais rien à personne. » (565)

« Depuis que je suis au Soudan, cette fois ci, je n'ai eu, officiellement ou par mes chefs, aucune communication sur l'état des affaires, sur la situation politique dans la région où je vais, au contact de Samory. » (566)

Le lieutenant Chanoine qui fait campagne dans la Volta fait le même constat quand il apprend par des marchands dyula qu'une colonne française avance sur Bobo-Dioulasso : « Chez nous on n'avertit jamais ceux qui auraient besoin de tout savoir. » (567)

Si les officiers soudanais souffrent d’un manque de communication que l’on peut considérer avec plus de recul comme une constante dans le fonctionnement militaire, la colonie elle-même serait largement méconnue des métropolitains : à part les Soudanais, personne ne saurait ce qui s’y passe :

« On ne peut s'imaginer ce qui se passe ici. Je recueillerai sans doute plus d'une observation intéressante pendant mon séjour . » (568)

À l’occasion du remplacement que Gaden effectue à Gourao, entre Bandiagara et Tombouctou, il pense pouvoir recueillir des informations de première main :

« Cette nouvelle destination va sans doute me permettre de connaître certains dessous inconnus en France : on ne peut se faire une idée de la situation à Tombouctou. C'est inimaginable.» (569)

En ce qui concerne la boucle du Niger, enjeu territorial du moment, Henri Gaden estime que seuls les officiers de Bandiagara sont qualifiés pour en parler et cherche à se faire entendre :

« Le Soudan dans lequel nous vivons ici n'est pas le Soudan de Kayes, Kita ou Bammako, très peu celui de Tombouctou. C'est le Soudan de Say, du Mossi et de Kong. C'est nous qui, seuls au Soudan, actuellement, sommes en relation avec ces gens là, les connaissons et pouvons y aller facilement. On n'a pas l'air de le savoir à Paris. J'enverrai d'ailleurs à Oncle G. [Gabriel Devès] des détails très complets sur cette question. » (570)

Cette impression que l’on ne peut connaître la situation sans être sur place, s’exprime régulièrement dans ses lettres et explique, ou justifie, son intérêt pour la recherche et la diffusion de toute connaissance sur la région :

« On m'a l'air bien mal renseigné, en France, sur ce qui se passe au Soudan. Cela ne m'étonne d'ailleurs pas. Je vous enverrai un de ces jours des détails sur ce qui se passe ici. » (571)

« On est bien mal renseigné en France ! » (572)

2.2. Le gouverneur Grodet et les civils

Si les militaires sur le terrain sont les seuls à réellement connaître la situation, c’est à eux seuls que doit revenir la responsabilité de la conquête, qui n’est pas une affaire de civils. Voilà le discours de base qui est décliné par les Soudanais, véritablement allergiques aux civils, sauf quand ces derniers épousent leurs points de vue et acceptent leur vision de la conquête.

Fin 1893, le gouvernement français tente de mettre fin à l’autonomie accordée aux militaires au Soudan. Le colonel Louis Archinard, le conquérant de l’empire d’Ahmadou, à la tête de la colonie depuis 1888, est rappelé et le Soudan français est placé sous l’autorité d’un gouverneur civil. Albert Grodet, gouverneur de 1ere classe, est le premier gouverneur civil du Soudan, nommé pour mettre de l’ordre dans ce pré carré des militaires. Pour Delcassé, le ministre des Colonies, il est temps de mettre fin à la conquête territoriale et de commencer l’exploitation, la mise en valeur. (573)

Mais début 1895, l’échec de Grodet est patent : sa « guerre contre les militaires » ne produit que des altercations, paralyse l’administration. Ceci est dû largement à son caractère très difficile et à son hostilité, bien réciproque, envers les militaires (574). Un de ses objectifs est en effet de soumettre les militaires aux lois de la République. Partisan déterminé de l’abolition de l’esclavage africain, il s’attaque par exemple au commandant Quiquandon qui possède plusieurs dizaines d’esclaves travaillant à son compte sur une exploitation agricole (575). Cet exemple nous montre l’impunité exceptionnelle dont bénéficient les officiers soudanais.

Si grâce à ses relations, Henri Gaden bénéficie de la bienveillance du gouverneur à son arrivée (nomination à Bandiagara, puis désignation pour le remplacement à Gourao), il se méfie de lui. Il pense que Grodet aurait voulu qu'il observe à son compte les autres officiers, jouant sûrement sur les rivalités traditionnelles entre les officiers de la Guerre et ceux de la Marine (576) :

« Il y a quelques créatures qui lui servent d'espions, je ne sais s'il pensait à moi pour ce rôle ; en tous cas il doit être actuellement fixé sur mon compte. » (577)

Henri Gaden devient vite un « anti-Grodet » inconditionnel :

« D'ailleurs partout où il [le gouverneur Grodet] passe, cet homme qui se pose en ami des faibles, écoutant toutes les réclamations, montrant partout une haine de l'officier et du militaire, partout cet homme va désorganiser. » (578)

Dès l’automne 1894, Grodet est attaqué régulièrement dans la presse « militaire » (579), et à partir de 1895, elle l’accuse d’être responsable, par son désengagement, de l’échec de la colonne de Monteil destinée à protéger Kong (580) de Samori Touré. Henri Gaden soutient cette campagne :

« Je suis convaincu que d'ici quelques mois le Gouverneur sera à bas. Delcassé n'est plus là [tombe avec le gouvernement Dupuy en janvier 1895, remplacé aux Colonies par Émile Chautemps], les dernières histoires vont faire du bruit ; on leur en fera faire d'ailleurs et le bonhomme y passera, avec un certain éclat sans doute. C'est tout ce qu'il mérite. » (581)

« Il va rentrer en France. Je vois qu'on l'attaque vivement. Je souhaite qu'il ne revienne pas ici : il a été néfaste à la colonie, néfaste à notre influence, à notre pénétration ; il a une grosse part de responsabilité dans l'échec Monteil. » (582)

Le rôle de Grodet dans l’échec de la colonne de Monteil apparaît dans l’enquête ministérielle dont les attendus ne sont connus qu’en mars 1896. Mais il est lavé de toute responsabilité, ayant pris ses décisions en tenant toujours informé le ministère des Colonies. (583)

Pour le moment, Le Hérissé, député de droite, à l’occasion du débat sur le budget colonial en mars 1895 lance une attaque en règle contre Grodet, avec la connivence d’Archinard (584) :

« Ce discours nous a fait un plaisir énorme. Je suis sûr que tout le Soudan a applaudi unanimement à tous ce qui y est dit. Tous les faits cités sont malheureusement vrais. Mais combien y en a-t-il qui ne sont pas connus en France. » (585)

Pour Gaden, cet épisode sonne le glas de Grodet et de la tentative de gouvernement civil du Soudan français :

« Quelle maladresse de nommer un gr [sic] civil dans une colonie où ce gr sera le seul civil. » (586)

« Il est temps qu'on nous mette, comme gouverneur, un homme connaissant le pays et qui ne soit pas luimême un ennemi de l'expansion coloniale. […] nous demandons tous Archinard. Voilà au moins un homme supérieur et qui connaît admirablement le pays et ses populations. Depuis son départ, on n'a fait ici que des gaffes. » (587)

Émile Chautemps, nouveau ministre des Colonies, préférant prévenir l’assaut final des militaires, ne défend pas Grodet, qui part en congé pour maladie en avril. Mais Paris n’abandonne pas l’idée de mettre le Soudan des militaires sous tutelle en l’intégrant à la nouvelle fédération de l’Afrique occidentale française, créée en juin 1895, et donc sous l’autorité du gouverneur général de l’A.O.F., J.-B. Chaudié :

« Puis cette persistance du régime civil n'est pas ce que nous avions espéré ; Je ne comprends pas que l'on persiste dans une voie que l'on sait mauvaise. C'est à cause de la chambre et de la presse […]. Mais le grand argument de la presse est qu'on a peur des dépenses, etc. Or rien n'est plus cher que le régime civil ! Le Soudan avec Grodet et sans colonne a coûté plus cher qu'avec Archinard et 2 colonnes ! Ces messieurs les civils se font des soldes superbes, des indemnités à tout propos et le budget local est fort commode pour les virements de fonds et les pêches en eau trouble ! » (588)

Gaden persiste dans sa conviction que les civils ne valent rien au Soudan :

« Mais je crois que ce sont cependant les militaires qui doivent gouverner le pays. Nous sommes plus honnêtes que les civils et coûtons moins cher. J'entends plus honnêtes que les civils d'exportation et même en général que ceux qui touchent aux colonies comme fonctionnaires à un titre quelconque. Quel ramassis de fripouilles que ces administrateurs coloniaux! » (589)

Ce durcissement du ton contre les civils qui auraient quelque velléité de s’occuper de la colonisation du Soudan, le conduit à attaquer, par exemple, E. Guillaumet, le délégué du Soudan au Conseil supérieur des Colonies. Franc-maçon, tenant de l’impérialisme économique, il présente dans son enquête (590) l’affaire de Tombouctou (591) - avec impartialité selon Person (592) - et accuse le Soudan militaire d’avoir encouragé la traite des esclaves. Gaden tente de discréditer son travail :

« Je vois la politique coloniale encombrée d'articles de Guillaumet : c'est un polisson de bas étage, qui a fait le même voyage que les canonniers anonymes qui vont, seuls, relever un camarade à Tombouctou. Il se décerne, pour cela, le titre d'explorateur. Il n'a exploré que les papiers particuliers d'officiers, qu'il s'est procurés, Dieu sait comment ! Ne se trouvera-t-il personne pour lui tirer les oreilles ? » (593)

« Envoyez-nous donc des gens qui commandent le pays pour le bien de ce pays et non des intrigants [comme Guillaumet] qui ne cherchent que les applaudissements de la foule d'ignorants qu'est la France au point de vue colonial. » (594)

Henri Gaden juge de façon identique les hommes politiques qui dirigent le pays. Il critique en eux ce qui est une valeur pour d’autres : c’est-à-dire la possibilité pour un ministre de pouvoir prendre des décisions sans être spécialiste des questions dont il a la charge. D’un, il remarque :

« Je ne croyais pas qu'il eut une compétence quelconque en matière coloniale. Il est vrai que ce n'est pas aujourd'hui une condition nécessaire. » (595)

« En matière de colonies les ministres et autres, qui ont la direction des affaires ne connaissent absolument rien. » (596)

Et quand un de ces ministres vient voir de lui-même, ce qui est un signe évident d’intérêt, Gaden reste sceptique. C’est le cas lors de la visite du ministre des Colonies André Lebon au Sénégal et au Soudan, qui est la première visite d’un ministre en Afrique subsaharienne. Il arrive le 18 octobre 1897 à Dakar, quelques jours après l’arrivée de Gaden. Le 2 novembre, il est à Kayes, chef-lieu du Soudan français, mais n’y reste qu’un jour, la fièvre jaune y sévissant. Henri Gaden pense que ce voyage trop court ne lui permettra pas de voir autre chose que ce qu’on lui montrera :

« Ce voyage ne servira, en réalité, à rien. » (597)

Gaden a tendance à ne voir dans les gouvernements successifs que des obstacles potentiels à l’action de l’armée sur le terrain. Ainsi, il croit que la campagne décisive contre Samori Touré, qu’il appelle de ses vœux, n’est retardée que pour se conformer au calendrier électoral :

« Mais réellement il me semble que nous avons absolument obéi aux ordres ministériels. Il est de plus en plus écœurant qu'on n'ait pas fait la colonne cette année, sous prétexte d'élections générales ! » (598)

Son compagnon d’armes dans la colonne qui arrête Samori Touré quelques mois plus tard, Georges Mangin (599), pense comme lui que la colonne est reportée par soucis des élections du 8 mai. En fait, le ministère des Colonies attend, pour lancer l’offensive, la signature de l’accord franco-britannique sur les frontières de leurs possessions respectives en Afrique occidentale. Cet accord avec les Anglais est signé le 14 juin 1898 : plutôt défavorable à la France avec la reconnaissance de la ligne Say-Barruwa, il lui permet d’aborder plus sereinement la lutte contre Samori Touré, mais surtout, prépare le terrain pour le coup de force de Fachoda… (600)

L’arrestation de Samori Touré est un évènement clé dans ces rapports tumultueux entre les militaires soudanais et les civils en charge du bon fonctionnement du pays, des colonies. L’argument principal de leurs prises de positions belliqueuses a toujours été l’objectif de sécurité pour le commerce, la mise en valeur des territoires. Ce but les amène à privilégier la destruction préventive de toute opposition, tout désordre potentiel. Fin 1898, l’empire de Samori Touré, leur dernier ennemi d’importance, tombe, et avec lui disparaît la raison d’être de leur hégémonie sur les affaires soudanaises. Ainsi, Henri Gaden participe directement, avec la colonne qui met un point final à la lutte contre Samori Touré, à la « plus grande ironie de cette histoire » (601). Il est lui-même très lucide sur l’évolution du Soudan français :

« Quant au Gouvernement, j'ai peur qu'il ne profite de cela [fin de l’empire de Samori Touré] pour nous donner, avant longtemps, un Gouverneur civil. » (602)

Il n’y a plus de raison de maintenir quatre mille hommes de troupe au Soudan. Dès décembre 1898, le ministre des Colonies, Guillain, assure à l’Assemblée nationale que « l’ère des conquêtes est définitivement close », et promet une diminution des effectifs militaires et donc des dépenses (603).

Autre ironie du sort qui touche directement Gaden dans ses préjugés envers les administrateurs civil, lorsqu’il part, début 1899, pour une mission de délimitation des frontières avec le Sierra Leone. Il entrevoit déjà les tensions qui vont résulter de ses rapports avec l’administration française civile de Guinée :

« Ce nouveau voyage va me faire passer par les territoires de la Guinée française et je prévois que 'Administrateur Civil de Farannah avec lequel nos rapports sont plutôt froids va m'adresser au sujet de cette violation de territoire, les lettres les plus ridicules. Ce sera une occasion de lui envoyer quelques pieds de nez polis dont je ris d'avance. » (604)

Mais la situation a déjà changé. Ce ne sont plus les civils qui craignent les débordements de l’armée mais ses supérieurs qui ont les instructions les plus strictes. Les instructions du gouverneur de la Guinée sont brèves, il aborde tranquillement les évènements. Du Soudan, lui parviennent :

« […] de nombreuses dépêches ; le commandant de Région en particulier, de Lartigue, est terriblement agité. On dirait réellement que j'ai le sort de la France entre les mains et il a l'air de craindre que je ne mette le feu aux poudres ! » (605)

Pour les militaires, le théâtre des opérations va se déplacer vers les marges de cet empire colonial qui prend peu à peu sa forme définitive. Henri Gaden suit ce mouvement, d’abord au Niger, puis plus à l’est au Tchad et finalement dans les régions sahariennes.

2.3. Conquête et pacification

2.3.1. La force et le prestige

Comme nous l’avons vu plus haut, Henri Gaden pense que la fermeté et l’utilisation de la force apportent les meilleurs résultats dans le gouvernement des Africains. Il a l’occasion de le démontrer quand, résident par intérim de la résidence de Bandiagara, il a une « vilaine affaire sur les bras avec Aguibou » : une troupe en armes de plus d'un millier de Dogon est rassemblée à proximité de Bandiagara. Henri Gaden réussit à protéger jusqu'à son village le chef, un allié des Français, qu'ils veulent tuer. À partir de renseignements précis, recueillis à l’aide d’agents africains, il peut accuser le fama Aguibou d'être à l'origine de ces troubles :

« Je me suis livré à une enquête sérieuse des faits qui s'étaient passés […]. Aguibou, acculé, a dû faire couper quelques têtes pour punir des meneurs. Les autres, très effrayés, se sont décidés à parle et lorsque le capitaine est rentré ici, il y a 3 jours, les prisonniers qu'il a convoqués ont accusé le Fama de leur avoir envoyé lui-même l'ordre de se soulever ! Ils ont fait pleine et entière soumission et l'on a pu les renvoyer. […] La première entrevue du Fama avec le capitaine a été remarquable. Il a commencé d'abord par nier. Puis, voyant que cela n'amenait aucun résultat, il a d'abord ôté son bonnet et l'a jeté par terre en signe de soumission, enfin il s'est tout d'un coup écroulé par terre, s'est prosterné à mes pieds m'embrassant la jambe à pleins bras et frottant son crâne rasé de frais contre ma botte […] j'ai dû le prier de se lever et de se rasseoir. Après cela on a fait juger par les marabouts le chef qui avait le plus contribué à agiter le pays, il a été condamné à mort et exécuté ce matin. Enfin aujourd'hui, grande assemblée de tous les chefs et notables de Bandiagara. Aguibou a été fortement secoué devant tous par le capitaine, et il a été décidé qu'il ne pourrait plus rien faire sans un conseil d'une quinzaine de vieux sages […]. » (606)

Selon Gaden, il faut arriver à se faire respecter. L’utilisation de la force, avec cet objectif, ne signifie pas, pour lui, l’instauration de la terreur, plutôt une action raisonnée dont on peut mesurer les effets, la force amenant prestige et sécurité (607).

« De là la nécessité, dans tous les pays neufs, où l'on n'est pas établi d'une façon solide, de faire souvent des actes de vigueur, pour l'exemple et pour éviter d'avoir plus tard à faire de vrais expéditions. » (608)

Il approuve ainsi la répression engagée par l’intermédiaire des soldats d’Aguibou contre les Dogon :

« Nous avons le Fama avec nous. Kombo Kani, qui, il y a quelques jours, a tiré sur des tirailleurs, est mis en coupe réglée et Dieu sait si les Toucouleurs s'y entendent ! […] Ils [les habitants] ont [sic] dans la terreur la plus absolue. C'est merveilleux. Toute cette montagne avait besoin d'un bon nettoyage. Ces MM. les Habé, qui sont tranquilles depuis que nous sommes dans le pays, sont devenus riches, ont acheté des fusils, des captifs, et envoient promener tout le monde, nous compris. Il faudra les mettre en coupe réglée pendant au moins 2 ans. S'ils ne paient pas l'impôt, que deviendrions-nous , à Bandiagara ? » (609)

« Le prestige de la France est en jeu ». Pour Vandervort (610), c’est l’argument principal des Soudanais, Archinard en tête, pour convaincre de l’utilité de leur action sur le terrain. Ne pas avancer serait considéré, par nos ennemis, nos alliés africains ainsi que les autres puissances colonisatrices, comme de la faiblesse. Ceci augmenterait l’insécurité sur le terrain et mettrait en péril la présence même des Français, en minorité numérique, sur le sol de leurs possessions :

« Il se peut que pour se venger du procédé [renvoi de son fils venu proposer des négociations], Samory vienne faire quelques pointes, brûle quelques villages des environs de Bammako ou Ségou et nous force à sortir de l'inaction projetée. Ces procédés pacifiques de notre part, ainsi que l'affaire Bonnier dont vengeance n'a jamais été tirée, portent terriblement atteinte à notre prestige ici ; et un jour viendra où nous nous ferons tout simplement mettre à la porte. » (611)

Ce qui se passe à Tombouctou est exemplaire pour Gaden. Il en prend pleinement conscience à l’occasion de son passage à Gourao où il rencontre le commandant Hourst, de retour de Tombouctou. La situation est « honteuse » (612) : des Maures pillent la région de Tombouctou et interdiction est faite à la garnison de Tombouctou de sortir de la ville.

« Il serait si facile de purger le pays à 200 km à la ronde de ces pouilleux. Les Spahis et quelques tirailleurs de la garnison y suffiraient, sans frais. Mais il faut pouvoir dire en France que le pays est pacifié ! Les noirs prennent cette inertie pour de la peur et notre prestige s'en va. Il suffira d'un fanatique quelconque pour nous créer de gros embarras, peut-être avant longtemps. » (613)

Cette atteinte au prestige de l’armée, fruit de la politique gouvernementale ne peut qu’accroître l’insécurité à la fois pour les populations et les militaires :

« C'est une bande de pirates de toutes provenances attirés là par l'impunité dont ils jouissent étant donné les ordres formels reçus par les garnisons.[…] Quant aux noirs, paisibles cultivateurs, et aux Touaregs soumis, on les laisse piller et assassiner sans leur prêter le moindre secours. C'est dire si nous sommes aimés et respectés dans le pays. […] Cela finira par l'assassinat d'un officier ou par quelque soulèvement général des Touaregs et des noirs, ce qui exigera plus de monde que les pillages de maintenant que quelques patrouilles à grande distance empêcheraient facilement. Mais on veut les garnisons prisonnières chez elles. » (614)

Les effets de l’absence de fermeté sont mécaniques, quel que soit l’ennemi en présence, ici les troupes samoriennes :

« Samory et ses gens crèveraient de faim, ou a peu près dans le Dyimini et Bilali serait chargé de les ravitailler. Il est certain qu'il pille et ravage consciencieusement tout autour de Tombougou. Comme nous restons sur la défensive la plus absolue et la plus passive, l'audace des sofas croît tous les jours. » (615)

L’utilisation exemplaire de la force aujourd’hui permet d’envisager la pacification des régions acquises sans risque d’engagement militaire :

« La conquête, ici ne pouvait être que militaire. Si elle peut se poursuivre pacifiquement aujourd'hui, c'est d'abord avec des fusils, qui ne tirent pas mais qui n'en sont pas moins là, puis ensuite et surtout avec le prestige militaire dont nous jouissons. » (616)

2.3.2. La paix

L’objectif que les militaires cherchent à atteindre à travers l’utilisation de la force est, paradoxalement, la paix. On ne décèle pas chez Gaden d’arguments d’ordre humanitaire ni l’exaltation des principes républicains pour justifier la conquête. Ce qu’il vise, c’est simplement la mise en place d'un ordre apportant la paix pour la « mise en valeur » des territoires. Il utilise souvent l’opposition entre « l’avant » des guerres et dévastations provoquées par l’affrontement des Africains entre eux et « l’après » du calme revenu avec la pacification (617) :

« Ce pays-ci [l’ancien empire foutanké d’Ahmadou] a été bouleversé par des guerres continuelles pendant une cinquantaine d'années et n'est tranquille que depuis notre arrivée. » (618)

Gallieni, dans ses Instructions, écrites peu après son arrivée à la tête du gouvernement général de Madagascar, fixe définitivement cette image du militaire colonial œuvrant avant tout pour la paix : « La tâche essentielle du soldat colonial n'est pas strictement guerrière ; elle n'est pas de vaincre militairement l'adversaire et d'occuper son sol : la conquête ne doit être considérée que comme le prélude d'une œuvre beaucoup plus vaste et beaucoup plus riche, celle de la “pacification”. » (619) L’acte de guerre n’est consenti que forcé par les évènements tels que rébellion ou insoumission. La pacification devient, sous la plume de Gallieni ou de Lyautey, tous deux représentants de sensibilités différentes au sein de l’armée, synonyme de repeuplement, développement des marchés, etc.

« La conquête pacifique est actuellement possible, il suffira ensuite de faire la police. » (620) « […] je ne comprends les colonnes ici que quand on ne peut pas faire autrement. » (621)

Les Français doivent « étendre [leur] influence » (622) en assurant la sécurité, « la liberté des communications » :

« Depuis Dalla jusqu'à Say le pillage et le vol sont élevés à la hauteur d'une institution. Il est temps que cela cesse et que les caravanes puissent circuler partout librement. » (623)

2.3.3. Défense de l’esclavage

Ces caravanes, qui provoquent l’admiration d’Henri Gaden qui voit en elles les vestiges du mythique commerce transsaharien mais aussi l’espoir d’une rentabilité à court terme de la colonie (624), transportent des barres de sel, des noix de kola mais aussi, marchandise plus précieuse, des hommes. Les marchands d’esclaves d’Afrique de l’ouest, dyula ou marka, sont vus par les Français, à la suite de Binger (625) comme les acteurs indispensables des échanges commerciaux avec les puissances européennes, et à ce titre, des partenaires à ménager :

« Une chose à respecter absolument dans tous ces pays-ci est l'esclavage. Il est beaucoup plus doux qu'on ne le croit généralement et empêche en tous cas la misère d'exister ici comme en France. Quant à la traite, la meilleure manière de la réprimer est de pacifier le pays. » (626)

« En interdisant la vente des captifs de traite sur nos marchés on en détournera simplement les caravanes. […] Notre colonie, pacifiée, ne sera jamais un centre de production de captifs. En tolérant la traite, nous tolérons donc simplement des achats par nos noirs qui contribuent à peupler notre colonie. » (627)

L’esclavage rentre dans le quotidien des officiers soudanais qui permettent à leurs tirailleurs africains de se partager le « butin » humain à l’issu des combats. Gaden nous en donne ici un témoignage direct et brocarde au passage la justification morale que l’on tente de donner à l’expansion coloniale :

« Je ne serais pas fâché de commencer par Kanoroba, qui est à 3 jours d'ici. Il y a là des quantités de femmes de sofas, sous la garde d'une petite bande. Il y aurait là un joli coup de filet à donner, qui me permettrait de marier mes tirailleurs qui, certainement, n'en seraient pas fâchés. » (628)

« Il est assez piquant de voir les Français du 19e siècle, qui se crient les uns aux autres que nous venons ici avant tout pour faire triompher la cause de la civilisation, du progrès, etc… […] nous nous appuyons précisément sur la captivité pour avancer et nous maintenir ici. » (629)

Encore une fois, au-delà de mesures « hypocrites », comme l’interdiction formelle qui n’aboutit qu’au détournement de la traite vers d’autres marchés et prive la colonie d’activités commerciales, Gaden propose la pacification comme seul moyen réellement efficace pour arrêter l’esclavage :

« Pacifions et laissons faire le temps et la transformation due à notre contact et à notre influence. » (630)

En Mauritanie, Henri Gaden, alors à la tête de la colonie, fait preuve de la même compréhension face à l’esclavage : « [il] refusera de bouleverser les fondements de l’organisation hiérarchique de la société maure en abolissant les rapports serviles tout en interdisant la traite des esclaves. » (631)

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