Clio en @frique

N° 7

Printemps 2002


L'INVENTION D'UNE CAPITALE COLONIALE :

OUAGADOUGOU DE 1919 A 1932

Anne Ricard


Source : Fonds iconographique du Centre des Archives d'Outre-Mer, Aix-en-Provence.

Cet article a été rédigé à partir de la troisième partie d'un mémoire de maîtrise d'Histoire soutenu en 2001 sous la direction de M. Jean-Louis Triaud, professeur à l'Université de Provence.


Sommaire

I - Introduction

II - Ou agadougou : capitale administrative, centre économique et lieu d'expérimentation sociale

III - Un nouveau paysage urbain

IV - Conclusion


INTRODUCTION

Au milieu du XIXème siècle, Ouagadougou conservait son caractère mystérieux et légendaire. Située à l'est de la boucle du Niger, à quelques huit cents kilomètres de la mer la plus proche, elle n'avait encore été atteinte par aucune mission d'exploration. Constituée de plusieurs groupes de cases en murs d'argile et toits de chaume abritant près de cinq mille habitants, Ouagadougou était un grand village africain. Elle était aussi la capitale du plus vaste et populeux royaume Mossi, celui de Ouagadougou. A partir de 1871, les puissances européennes se relancèrent dans l'aventure coloniale. De 1886 à 1896, elles dirigèrent vers le pays Mossi une dizaine de missions d'exploration afin d'obtenir la signature d'un traité de protectorat du Mogho Naba Wobgho (souverain du royaume de Ouagadougou). Face à la résistance de ce dernier, les Français décidèrent en 1896 de passer à la conquête armée. Le 1 septembre, Ouagadougou tombait sous les assauts de la colonne Voulet-Chanoine, suivie de près par la totalité de son royaume. Dès lors, ils entraient dans la sphère d'influence française.

Dès le mois de février 1897, Ouagadougou devint le chef-lieu de la Résidence du Mossi, circonscription militaire qui recouvrait l'ensemble du pays Mossi. Le poste français, véritable place forte, fut édifié au centre du village de Ouagadougou, à la place du palais du Mogho Naba détruit par la colonne Voulet-Chanoine. Pendant près d'une année, ce poste servit de base aux opérations de pacification françaises conduites dans le pays . Puis, les autorités militaires mirent en place les rouages du système colonial dans la Résidence et son chef-lieu. Ils procédèrent à l'organisation politique et administrative tout en laissant aux chefs autochtones une partie de leurs prérogatives séculaires. Ils établirent un premier recensement de la population afin d'appliquer l'împôt de capitation au plus grand nombre. Ils développèrent le mouvement commercial en étoffant le réseau routier et en instaurant une surveillance accrue des routes caravanières. Enfin, ils édifièrent les premières infrastructures éducatives. L'école de Ouagadougou fut construite à proximité du poste militaire.

En 1904, la résidence du Mossi fut transformée en cercle de la colonie du Haut-Sénégal-Niger. Ouagadougou devint le chef-lieu de cette nouvelle circonscription. L'administration directe devait ainsi succéder au protectorat, et la mise en valeur du territoire à la pacification.

Pourtant, quinze années plus tard, Demaret, chargé de l'inspection du cercle du Mossi concluait son rapport par ces mots: "Le pays est encore à peu près tel aujourd'hui qu'il l'était au début de notre occupation1". En effet, le pouvoir colonial s'appuyait toujours sur les chefs autochtones pour gouverner. L'économie restait autarcique et les infrastructures socio-éducatives embryonnaires. Le "paysage urbain"2 de Ouagadougou conservait ses caractéristiques pré-coloniales et témoignait du peu d'emprise de l'autorité française dans la région.

Le 1 mars 1919, Ouagadougou devenait la capitale de la nouvelle colonie de la Haute-Volta formée des cercles du Mossi, de Gaoua, de Bobo-Dioulasso, de Dori, de Dédougou, de Say et de Fada n'Gourma. Le 9 novembre 1919, François Charles Alexis Edouard Hesling, nommé lieutenant-gouverneur depuis le 16 mai, arrivait à Ouagadougou. Ses supérieurs lui avaient assigné deux objectifs principaux pour la nouvelle colonie : la mise en place d'une infrastructure cohérente et efficace pour assurer un contrôle plus étroit de la population ; et le désenclavement du pays préalable nécessaire à son développement économique. Hesling nourrit très vite pour la Haute-Volta des projets plus ambitieux. Il était pour la première fois chargé du commandement d'une colonie et entendait bien y laisser son empreinte. Il érigea Ouagadougou, chef-lieu de son gouvernement, en vitrine de la nouvelle colonie. Délaissée pendant quinze années par le pouvoir colonial, elle devint, au contraire, à partir de 1919, son terrain d'intervention privilégié.