Technologies du langage

Jean Véronis

http://aixtal.blogspot.com/2009/10/sarko-amnesique.html




Oriane Raffin vient de me demander pour 20 minutes ce que je pensais de l'incroyable prestation de Nicolas Sarkozy sur les agriculteurs hier à Poligny. Nicolas Sarkozy reprend mot pour mot un discours qu'il a déjà tenu le 19 février dernier, et ne semble strictement pas s'en apercevoir :

C'est le Petit Journal de Yann Barthès sur Canal+ qui a débusqué la chose, et je dois dire que le montage que l'équipe en a fait est superbe. Je ne suis pas grand fan du Petit Journal en règle générale, mais là, chapeau bas : montage magistral ! Curieusement la vidéo a disparu de Dailymotion depuis hier soir. Dépêchez-vous, elle est encore sur YouTube :




[mise à jour : la vidéo a été aussi retirée de YouTube — voir ici : "Censure déguisée ?"]

Incroyable, non ? Le plus piquant de l'affaire est qu'il démarre son intervention en annonçant fièrement "Moi je ne suis pas venu vous tenir un discours que vous avez déjà entendu..." ! Non seulement ce sont les mêmes mots, mais en plus, l'intonation, les pauses et même la gestuelle sont identiques. Infaisable pour la plupart d'entre nous ! Je me suis frotté les yeux un moment et je me suis rejoué l'extrait pour voir si ce n'était pas un "fake".

Comme je le disais à Oriane, je commence à me demander si Nicolas Sarkozy n'est pas un peu fatigué ces temps-ci. A vouloir être partout, tout contrôler au lieu de laisser agir ses lieutenants, ne risque-t-on pas de ne plus rien contrôler du tout ?

Il y a eu un certain nombre de signaux ces derniers temps. Par exemple, je me suis déjà demandé si je rêvais, lorsqu'au plus fort de la polémique sur Jean Sarkozy, le président est allé faire un discours sur la réforme des lycées où il critique les passe-droits, les "fils de" :

La création du lycée, c’est le geste fondateur de notre éducation nationale.

C’est un geste qui signifiait, très concrètement, la fin des privilèges de la naissance.
Cela voulait dire : « désormais, en France, c’est de l’école que sortiront les élites ». Et pas de la naissance. Cela voulait dire : « désormais, ce qui compte en France pour réussir, ce n’est plus d’être “bien né” : pour réussir, il faut travailler dur, et avoir fait la preuve, par ses études, par son travail, de sa valeur ».



Nicolas Sarkozy le 13 octobre 2009
envoyé par scarpiadm. - Regardez les dernières vidéos d'actu.


Là aussi j'ai rejoué l'extrait : ce n'était pas de la provocation, ni de la bravade, comme Nicolas Sarkozy sait parfois si bien faire. On aurait simplement dit qu'il ne faisait pas le lien avec ce qui se passait dans le vrai monde...

Cela pose pas mal de questions. Nicolas Sarkozy étudie-t-il les discours qu'on lui prépare avant de les lire (je m'étais déjà interrogé après l'incroyable discours daté et paternaliste de Dakar : le bruit a couru qu'il l'avait lu en diagonale dans l'avion...) ? Et ses "plumes" sont-elles au mieux de leur forme ? Si ce n'est pas du sabotage de leur part, ça frise au moins le relâchement !