On m’a demandé de détailler
ma chronique de l’autre jour sur Public Sénat. Pourquoi pas ? Le prolongement de la télé par le blog n’est peut-être pas inintéressant. Quoi qu’on fasse, la télé est toujours un format court par rapport au texte et à l’écrit. Je n’ai pas à me plaindre du temps accordé à ma chronique, 7 à 8 minutes, ce qui est plutôt long dans le genre, mais malgré tout, il est vrai que cela ne donne guère le loisir d’entrer dans les détails. Les voici donc.
Le point de départ de ma réflexion est l’ « hyperprésidence » de
Nicolas Sarkozy, que l’on trouve décrite (ou dénoncée) un peu partout dans les médias —le
Guardian le traitait même de «
lapin Duracell » de la politique. Pour le linguiste, il est intéressant de savoir comment cette hyperprésidence se traduit dans le discours. On pense évidemment tout de suite à l’utilisation du pronom de la première personne... J’avais fait remarquer (
ici) la présence intensive du pronom
je dans son discours d’intronisation, le 14 janvier à la porte de Versailles. Ce jour-là, Nicolas Sarkozy était en forme : un
je toutes les 17 secondes, un quart de ses phrases commençant par
ce mot... La campagne est maintenant terminée, et nous pouvons faire des calculs et des comparaisons plus précis.
Sur l’ensemble de ses discours de campagne, Nicolas Sarkozy utilise le pronom
je environ 17 fois pour 1000 mots. C’est beaucoup : le général
de Gaulle, dont on a pourtant, à l’époque, beaucoup critiqué la vision personnelle du pouvoir, utilisait le pronom
je environ 7 fois pour 1000 mots dans ses discours. Mais pour être tout à fait juste, il nous faut aller plus loin dans l’analyse. Mon collègue Damon Mayaffre (dont j’ai déjà parlé
ici) a fait remarquer que le discours politique s’est fortement personnalisé dans les dernières décennies : Georges Pompidou utilise
je 12 fois pour 1000 mots, Valéry Giscard d’Estaing 15 fois, et
François Mitterrand bat tous les records d’égotisme avec 24
je pour 1000 mots, et même jusqu’à 26 dans la dernière année de son règne (1994-1995). Jacques Chirac revient à un niveau légèrement plus humble de 18 pour 1000. Mesuré à l’aune du pronom
je, le narcissisme sarkozien est donc relatif.
Au demeurant,
Ségolène Royal n’est pas en reste, puisque celle qu’on a parfois présentée comme la fille spirituelle de Mitterrand a utilisé
je 18 fois pour 1000 mots pendant la campagne, battant donc d’une courte tête son rival. François Bayrou utilise lui aussi
je environ 17 fois pour 1000 mots, c’est-à-dire à peu près autant que Nicolas Sarkozy. En comparaison, Jean-Marie Le Pen apparaît d’une incroyable modestie, puisqu’il utilise le pronom de la première personne seulement un peu plus de 4 fois pour 1000 mots, moins que le général de Gaulle et moins que les orateurs de la IIIe République. L’image du leader charismatique et le culte de la personnalité dont le président du Front national fait (faisait ?) l’objet ne se reflète donc pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, dans sa propre mise en avant dans ses propos, pas plus que le pouvoir personnel reproché au général de Gaulle ne s’illustrait dans les siens (là s’arrête évidemment la comparaison).

D’où vient alors cette impression d’égotisme extrême qui se dégage du discours de Nicolas Sarkozy, qu’ont notée la plupart des commentateurs ? Il nous faut pousser encore plus loin l’analyse, car les mots apparaissent rarement tout seuls, et l’impact que produit chacun dépend largement de son contexte et de ses voisins. Nous verrons dans la suite de ce billet que des facteurs cachés changent radicalement la donne...
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