Technologies du langage

Jean Véronis

http://aixtal.blogspot.com/2007/09/sarko-grand-chef-plumes-1.html




Les temps ont bien changé depuis celui du général de Gaulle qui mettait un point d’honneur à écrire lui-même tous ses discours. Il s’aidait sans doute des notes de ses collaborateurs, mais il tenait seul la plume. Il faut dire que le style de campagne a lui aussi changé. Finie l’époque où une campagne présidentielle se faisait en deux mois avec quelques brèves apparitions télévisées et quelques meetings publics. Désormais, il faut tenir la scène au jour le jour sur le terrain et —surtout— dans les médias. A la moindre baisse de rythme, on parlera de trou d’air.

La dernière campagne a été exceptionnellement longue. Pour ne parler que de la période de septembre 2006 à mai 2007, ce ne sont pas moins de 175 discours que les quatre grands candidats ont prononcés en public dans les différentes villes de France (y compris outre-mer), dont 63 pour Nicolas Sarkozy à lui tout seul. Au cours du seul mois d’avril, le futur président a prononcé à lui tout seul 18 grands discours publics, sans parler, évidemment, des nombreuses conférences de presse, interviews, visites et réunions qui ont agrémenté son agenda. Cela représente plus d’un discours majeur tous les deux jours, soit en un mois 680 000 caractères, 114 000 mots, 5800 phrases… L’équivalent d’un beau roman.

Comment un homme (ou une femme) politique normalement constitué peut-il se livrer à un tel exercice intensif d’écriture tout en se déplaçant constamment d’un point à l’autre du territoire et en honorant le reste de son agenda (et parfois au passage des fonctions de ministre d'État...) ? La réponse est simple : pour la plupart d’entre eux, ce sont des collaborateurs qui écrivent les discours. Seul François Bayrou a, pendant cette campagne, écrit ses discours lui-même. Tous ses collaborateurs l’attestent. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu’il ne s’aide pas de leurs notes, et qu’il ne leur soumette pas des brouillons. Un autre homme politique connu pour produire lui-même ses discours était Jean-Marie Le Pen, dont le talent oratoire lui permettait d’ailleurs très souvent de les improviser en public. Dans cette campagne, toutefois, sa parole a été mise sous contrôle. On craignait peut-être les dérapages : plus d’improvisations, et, bien que peu d’informations précises aient filtré, j'ai trouvé dans ses textes la trace de plusieurs mains.



Le phénomène n’est pas nouveau. D’autres personnages politiques ont eu recours à ce que l’on appelait auparavant des « nègres », et que l’on appelle désormais de façon politiquement plus correcte des « plumes ». Ce fut le cas, notamment, de Jacques Chirac lors de la campagne de 1995, et sa plume de l’époque, Henri Guaino, s’est habilement recyclée, puisque c’est lui qui a écrit les discours majeurs de Nicolas Sarkozy pendant la campagne (et d’autres depuis, comme le discours devant le MEDEF). La différence dans la dernière campagne, est que les plumes ne sont plus perçues comme des artifices vaguement inavouables et honteux : désormais, on les montre, elles ont même les honneurs de la presse et paradent sur les plateaux télé.

Je vais essayer de vous montrer dans la suite de ce billet comment on peut retrouver par des moyens automatiques les discours écrits par les différentes plumes. Cette recherche s’apparente à une recherche en paternité. Chacun de nous laisse dans ses textes des traces stylistiques qui lui sont personnelles et qui permettent, si ce n’est d’identifier un auteur à coup sûr, mais du moins d’émettre de fortes hypothèses... J’ai montré dans d’autres billets [1, 2, 3, 4, 5] comment l’anaphore (c’est-à-dire la répétition des débuts de phrases) trahit la plume d’Henri Guaino. C’est un indice, mais il y en a beaucoup d’autres : choix du vocabulaire, mots fétiches et tics de langage, longueur des phrases, utilisation des temps verbaux, de la ponctuation, etc.

Cette « signature » stylistique des textes a été utilisée depuis les années 1960 dans les recherches d’attribution d’auteur. Le cas le plus célèbre est sans doute l’étude de Mosteller et Wallace, qui en 1964, ont mis fin à des décennies de controverses sur l’attribution des célèbres Federalist papers, une série de 85 essais parus sous pseudonyme aux Etats-Unis à la fin du XVIIIè siècle et appelant les habitants de l’État de New York à ratifier la Constitution. Vous vous souvenez aussi peut-être de la controverse qui a entouré la révélation par mon collègue Dominique Labbé des ressemblances étonnantes entre certaines pièces de Molière et celles de Corneille. L’idée que Corneille servait de plume à Molière court depuis quelques décennies, mais, environnée de « preuves » statistiques, l’affaire a fait grand bruit (voir ici et ici)...

Sarkozy et Guaino ne sont ni Molière ni Corneille, mais vous allez voir dans la suite qu'on trouve des choses intéressantes dans leurs textes.


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