A propos de l'auteur

Jean Véronis
Aix-en-Provence
(France)

Discours 2007

Les discours des présidentiables

Réalisé par Jean Véronis
Université de Provence


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Dominique Voynet, Discours devant la Fondation Nicolas Hulot (31/01/07)

"Alors, soulagée ?" Cette question, on me l'a évidemment posée bien plus qu'à d'autres, dix fois, vingt fois, cent fois peut-être depuis le 22 janvier. "Soulagée". Comme si ne devait être retenu de la démarche de Nicolas que la baisse sensible du niveau de stress dans les appareils politiques à l'annonce de sa décision. Comme si les questions posées ne l'étaient plus réellement dans les mêmes termes. Comme si, les projecteurs de cette salle une fois éteints, on allait enfin pouvoir passer à autre chose, à une autre urgence, à d'autres promesses. Ce n'est pas ma façon de voir.

Je suis écologistes depuis toujours et je suis décidée à faire en sorte que ces questions vitales pour l'humanité ne soient pas sacrifiées dans cette campagne. Le premier mérite du pacte, c'est la méthode. L'interpellation des citoyens, bien sûr, mais aussi des politiques invités, pour une fois, sur ce sujet, à prendre des engagements clairs. Nous ne sommes pas dupes, je crois. Certains candidats ont signé d'un clic, sans prendre la mesure des défis auxquels nous sommes confrontés, sans prendre la mesure des transformations des politiques publiques, de nos modes de vie qui sont sur la table. On mesure, par exemple, l'ampleur de la révolution culturelle qui reste à accomplir quand on consulte le site Internet d'un des candidats éminents auditionné ce matin : la recherche par mots-clés écologie, environnement, nature ne donne aucun résultat. Je vous laisse le soin de faire l'expérience. Mais la plupart des candidats ont travaillé, et même beaucoup travaillé sur des questions qui ne leur étaient pas, c'est un euphémisme, réellement familières. Je crois que ça les a conduits à appréhender la richesse, la complexité, l'exigence des analyses et des propositions des écologistes.

Pendant très longtemps, nos alertes ont été interprétées comme autant de manifestations irrationnelles d'un manque de confiance dans l'avenir, dans le progrès humain, nos propositions ont été jugées excessives ; elles étaient menaçantes pour l'emploi, pour l'économie, pour le confort des hommes.

Aujourd'hui, la réalité des faits eux-mêmes n'est plus contestée. Je ne répéterai pas après tant d'autres le résultat des travaux des experts du GIEC, mais la grande avancée, c'est que plus personne ne mégote et ne conteste l'ampleur des bouleversements. Aujourd'hui se confirme aussi le fait qu'il est décidément beaucoup plus coûteux et beaucoup moins efficace de ne pas prendre les mesures d'anticipation, de réparation, d'adaptation que d'y faire face avec courage.

Pour beaucoup de candidats, rentrer dans cette démarche a permis aussi de prendre conscience du fait qu'il ne suffira pas d'adopter à la marge des mesures indolores facilitant les bonnes pratiques de ceux qui sont déjà convaincus. Il s'agit d'examiner l'ensemble des décisions, de refonder l'ensemble des politiques publiques à l'aune des défis écologiques. Et, vous permettrez de le dire ici, c'est pas un problème technique ; c'est un choix de civilisation.

Et là, je me sens l'envie de vous dire à quel point c'est difficile de parler de certaines choses dans la campagne présidentielle. Parce que en campagne, on vous dit : quelle est la première mesure, madame Voynet, que vous prendriez si vous étiez présidente de la république ? Soyez concrète. Pas de discours. Des actes. Des décisions. Des mesures techniques. Sauf que il n'y a pas de lieu pour dire que la nature c'est pas d'abord un ensemble de ressources à exploiter pour des industries minières ; que la biodiversité c'est pas d'abord des brevets potentiels pour l'industrie pharmaceutique ; que la faune sauvage c'est pas d'abord du gibier au bout du fusil. Y a pas de lieu pour dire que l'être humain c'est pas d'abord une force de travail à exploiter ; que c'est même pas seulement un ensemble de gènes et de molécules ; que c'est de la sensibilité, de l'amour, du besoin des autres, de l'éducation, de la culture, de la création. Et c'est pas des mesures qui vont nous aider à faire face à ça.

Alors changer, ça suppose de modifier le regard que nous portons sur la légitimité, sur l'efficacité de l'organisation de la société. Telle qu'elle est, elle est insoutenable. Elle détruit les conditions de vie sur terre. Elle secrète une violence intolérable. Elle condamne des centaines de milliers d'êtres humains à une abjecte pauvreté. Le pacte écologique ne dit pas les choses exactement comme ça, mais il n'en est pas loin. Il est fondé sur une analyse juste de la gravité des problèmes. Il rompt avec une tradition décourageante qui conduit en général en France à poser un diagnostic juste, mais à proposer, soit des gestes symboliques à l'impact négligeable, au motif que c'est mieux que rien, qu'il faut que les esprits évoluent et que ça prépare les gens à d'autres gestes qui seront réalisés dans le futur, soit des réformes globales hors de portée des outils actuels de la gouvernance mondiale. Il invite chacun les pouvoirs publics, les acteurs privés, les associations, les citoyens, les entreprises à la mobilisation autour d'objectifs dont je me permettrais de penser qu'ils sont à la fois très ambitieux et très réalistes.

À ce stade, j'ai envie de vous dire que tout n'est pas possible, qu'il faut faire des choix, que ce sera tout sauf confortable, qu'on sera confronté à des conflits d'usages, à des conflits d'intérêts, et qu'il faudra faire preuve d'énormément de ténacité et de cohérence. Ténacité parce que le changement de trajectoire du paquebot va être difficile, douloureux et supposera, pour beaucoup, des révisions déchirantes. Ténacité aussi parce que il faut pour transformer une conviction, une intuition, en stratégie pour l'action.

J'étais à Kyoto au moment de la négociation du protocole du même nom, en tant que ministre de l'aménagement du territoire et de l'environnement. J'étais à Montréal au moment de la négociation du protocole sur les biosécurités. J'ai mesuré ce que suppose l'aboutissement d'un chantier de ce type. Ce que suppose aussi, pour que ça change quelque chose dans la vie des gens, la nécessité de mettre en place à tous les niveaux une cohérence entre les politiques qui sont conduites. On n'arrivera pas à une gestion responsable de l'eau en encourageant financièrement l'irrigation du maïs, en renonçant à maîtriser les effectifs des élevages de porcs et de volailles. On n'arrivera pas à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les transports en organisant la compétition entre les agrocarburants et les cultures vivrières, ici et dans les pays en voie de développement ou en relançant la construction d'autoroutes. On n'arrivera pas à renoncer sérieusement à l'incinération des ordures ménagères si on ne revoit pas la politique de production des emballages, l'obsolescence programmée de tant d'équipements et l'organisation du système de la grande distribution.

Et puis, à quoi bon se prononcer contre les OGM en plein champ au niveau national dans une campagne présidentielle, si on n'est pas en mesure de convaincre ses partenaires politiques de renoncer à subventionner les entreprises du secteur au prétexte qu'elles sont françaises ou dans les régions ?

Alors je vous propose quatre choses aujourd'hui. D'abord de juger les discours, bien sûr, et les engagements aujourd'hui, mais surtout les actes. On ne peut pas signer le pacte qui propose une réorientation en profondeur des pratiques agricoles si on refuse que les lois sur l'eau disent quoi que ce soit du rôle des pratiques actuelles en la matière. On ne peut pas réorienter les pratiques agricoles si on conclut un pacte qui conduit le parti majoritaire à faire activement campagne pour le syndicat agricole qui refuse obstinément toute réorientation des aides. On ne peut pas diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre si on se dit écolo à Paris mais qu'on propose partout, dans toutes les villes, des grands contournements routiers et des autoroutes nouvelles pour désenclaver. On ne peut pas protéger les océans si on refuse, à Bruxelles, les mesures qui vont permettre de gérer rationnellement les stocks d'anchois et de mettre en place les mesures de protection des requins.

La deuxième chose que je voulais vous dire, c'est que les bouleversements qui nous attendent ne se feront pas contre les citoyens. Ils se feront en mobilisant la société. Ça sera pas facile. Tenir tête à des intérêts puissants, surmonter, combattre les réticences, les stratégies de contournement ou d'évitement qui vont être déployées par ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change, à ceux qui sont arc-boutés sur leurs intérêts, leurs privilèges. Et je ne vais pas lister les lobbys, vous les connaissez, qui sont à l'oeuvre dans la décision. Mais, quand même, le fait que, sept ans après, Total n'ait toujours pas admis qu'il devait assumer sa responsabilité après le naufrage de l'Erika, c'est quelque chose qui nous pose problème. Et ça s'explique par les relations qu'entretient cette multinationale au coeur de l'État, avec ceux qui prennent les décisions.

Il nous faudra aussi convaincre ceux qui ont l'impression de ne pas être en mesure de faire des choix, ceux qui ont l'impression de subir parce qu'ils exécutent des tâches sans autonomie, parce qu'ils sont acculés, par les difficultés du quotidien, à gérer la survie. Il faudra leur démontrer qu'en prenant en compte sérieusement la crise écologique, on va créer des emplois et vivre mieux.

La troisième chose, c'est que je crois indispensable de faire vivre les outils qui permettent la mise en mouvement de la société. Tout d'abord la vie associative, toujours suspecte de défendre des intérêts égoïstes, "pas dans mon jardin", toujours suspecte de coûter cher. Moi, la vie associative, ça m'a tout appris ; ça m'a fondé ; ça m'a créé ; ça m'a tout appris de la vie en général mais de la vie politique aussi, confrontée à l'indifférence, aux tergiversations, aux contradictions, aux manoeuvres dilatoires de tant de politiques. Mais je voudrais aussi évoquer les outils démocratiques qui ont été mis en place ces dernières années : la commission nationale du débat public, la démocratisation des enquêtes publiques. Il n'est plus possible, décidément, de prendre des décisions avant même que le débat ne soit conduit, dans des domaines lourds, sur lesquels nous savons quels sont les enjeux. Je pense à la décision qui a été prise de construire l'EPR avant même que la commission nationale du débat n'ait fini son travail. Je pense aussi aux sujets de controverse scientifique : les OGM, les nanotechnologies. Est-ce que vous ne pensez pas que le moment est venu de faire enfin confiance aux conférences de citoyens et pas à la seule parole des intérêts économiques. Qu'il s'agisse de l'impact d'essais nucléaires dans le Pacifique, de la dissémination des OGM, de l'impasse de l'incinération, qu'il s'agisse de l'accumulation de pesticides, dans les graisses de nos corps et de celles de tous les êtres vivants, c'est d'abord par la voix des citoyens et de la montée en puissance des associations que ces problèmes ont été posés.

Dernier point : je voudrais aussi vous dire ma confiance dans le fait que nous pouvons, que nous allons changer. Pour l'essentiel, nous savons ce qu'il faut faire. Nous agissons sur le terrain depuis vingt-cinq ans. Nous avons en mémoire beaucoup d'expériences, beaucoup de compétences dans la société, beaucoup d'initiatives qui ont été négligées, méprisées... qui, bien que cohérentes, efficaces et tellement bon marché par rapport aux milliards investis dans des programmes de recherche surdimensionnés, qui ne servaient pas le progrès humain. Il nous revient aujourd'hui de le dire, au niveau local, au niveau national, au niveau européen, la société bouge, les politiques aussi. Pour sortir du nucléaire, pour rompre avec le modèle routier et la construction d'autoroutes chaque fois qu'on constate qu'une infrastructure est saturée, pour changer la politique des déchets, pour mettre en mouvement la société autour d'objectifs qualitatifs - consommer moins, consommer mieux, accéder à de nouveau services plutôt qu'accumuler des biens de consommation dont on sera frustré aussitôt même qu'on les aura acquis - il nous faut des techniques, il nous faut réfléchir sur nos comportements, acquérir de nouveaux réflexes, changer notre façon d'être au monde, notre façon d'être avec les autres. J'en suis absolument convaincue, désormais, grâce à la mobilisation qui s'est faite autour du pacte, grâce au travail de Nicolas et de tous ceux qui l'ont accompagné, grâce au travail que nous menons sur le terrain depuis longtemps - et je voudrais ici saluer, avec la passion qu'il mérite, le travail des élus verts dans les régions et dans les villes, confrontés à des partenaires qui leur expliquent que c'est toujours très compliqué même s'ils doivent aujourd'hui reconnaître que l'essentiel du bilan qu'ils pourront présenter aux citoyens est dû à leur travail - grâce à toutes ces énergies, grâce à toutes ces forces, nous allons prendre ensemble les bonnes décisions pour protéger l'essentiel : l'essentiel c'est la vie ; l'essentiel c'est la paix ; l'essentiel c'est ce qu'on construit ici, pas seuls, pas chacun pour soi, pas pour sauver sa peau, mais pour aller ensemble dans une direction moins violente et plus riche et plus intelligente et plus humaine.

Merci à vous tous et merci à toi, Nicolas.