Gisèle Freund naît à Schöneberg, près
de Berlin, le 19 décembre 1908 dans une famille de la bourgeoisie
juive allemande. Elle a un frère, Hans. Son père Julius
Freund, dirige des affaires familiales, c'est aussi un grand collectionneur,
passionné d'art. Sa mère, Clara, est issue d'une famille
d'industriels. C'est une femme rigide et conservatrice qui impose à
sa fille des études d'arts ménagers.
Gisèle Freund réussit néanmoins à passer
son baccalauréat et reçoit à cette occasion son
premier appareil photo, offert par son père. Elle étudie
ensuite la sociologie à l'université de Francfort-sur-le-Main,
adhère aux Jeunesses socialistes et manifeste contre la montée
du nazisme. En 1933, avertie d'une prochaine arrestation d'étudiants,
Gisèle part précipitamment pour Paris où elle avait
déjà séjourné auparavant. Elle s'inscrit
à la Sorbonne pour une thèse de sociologie sur la photographie
en France au XIXe siècle, un sujet totalement nouveau à
l'époque. Pour gagner sa vie, elle commence à photographier
des écrivains qui deviendront célèbres et la rendront
célèbre elle-aussi. Elle réalise notamment le portrait
d'André Malraux en 1935 pour illustrer la réédition
de son livre La Condition humaine. A la même époque,
Gisèle Freund se lie d'amitié avec Adrienne Monnier, directrice
de la librairie et maison d'édition " La Maison des Amis
des Livres ", située rue de l'Odéon. C'est Adrienne
qui aide Gisèle Freund à traduire sa thèse en français
et à la publier en 1936. Dans la librairie de son amie, Gisèle
rencontre de nombreux écrivains. Elle tire leurs portraits sans
aucune retouche, une éthique professionnelle à laquelle
elle est restée fidèle tout au long de sa carrière,
tout comme elle est restée fidèle à son refus de
travailler pour la publicité ou de photographier la misère,
les massacres ou la mort.
En 1936, l'année de la publication de sa thèse, Gisèle
Freund se marie, acquiert la nationalité française et
travaille pour le magazine américain Life. Elle divorcera
quelques années plus tard. Elle est à Londres lorsque
la guerre est déclarée en 1939, et elle s'empresse de
regagner Paris. Juive et d'origine allemande, elle réalise qu'elle
est trop en danger dans la capitale. Elle part se réfugier chez
des amis d'Adrienne Monnier qui vivent à Saint-Sozy, un petit
village du Lot, près de Souillac. Elle y passe deux ans, puis
part en Argentine où elle est invitée par la milliardaire
Victoria Ocampo, sur l'intervention d'André Malraux. Mal à
l'aise dans la richissime demeure de son hôtesse, elle quitte
Buenos Aires et part en reportage en Terre de Feu, en Uruguay, puis
dans d'autres pays d'Amérique latine. Elle travaille aussi pour
le ministère de l'information du gouvernement de la France Libre.
Au lendemain de la guerre, Gisèle Freund revient à Paris
en 1946. Elle y présente ses photos dans une exposition consacrée
à l'art sud-américain, puis repart en Patagonie où
elle travaille pour le Musée de l'Homme. Elle signe ensuite un
contrat avec l'agence américaine Magnum qui a ouvert son premier
bureau en France. Elle est la seule journaliste femme de cette agence
avec laquelle elle travaille jusqu'en 1954. Elle travaille ensuite pour
de nombreux magazines : Paris Match, Art et décoration, Images
du Monde, Verve
Elle continue aussi à photographier
les artistes qu'elle aime. Sa notoriété grandit dans toute
l'Europe où elle est sollicitée pour des conférences
qu'elle peut animer en allemand, en français, en anglais ou en
espagnol, quatre langues qu'elle pratique parfaitement.
En 1968, Gisèle Freund est le premier photographe invité
à exposer ses uvres au Musée d'art Moderne de Paris.
A l'occasion de cette reconnaissance tardive par sa patrie d'adoption,
la critique est élogieuse. Gisèle Freund compte désormais
parmi les grands noms de la photographie internationale. Elle s'octroie
alors le temps d'écrire. Elle publie notamment Photographie
et Société, une analyse sociologique dans le prolongement
de sa thèse. Cet ouvrage deviendra un classique pour les étudiants
en photographie. En 1980, Gisèle Freund reçoit le grand
prix national des Lettres pour la photographie. Un an plus tard, elle
réalise le portrait officiel de François Mitterrand ;
ce sera pratiquement son dernier travail photographique. Le Centre Pompidou
lui consacre une nouvelle exposition en 1991.
Elle lègue plus de trois cents photographies à l'Etat
quelque temps avant sa mort, survenue le 30 mars 2000 à Paris.
Dans les Entretiens qu'elle avait accordés en 1991 à
Rauda Jamis, Gisèle Freund s'est peu attardée sur sa vie
privée. Elle y évoque rapidement son mariage en 1936 et
son divorce quelques années plus tard et y dit son regret de
ne pas avoir eu d'enfants. Elle souligne aussi que, devenue française
par son mariage, elle avait pu rapidement obtenir un passeport, mais
pas de carte d'identité. Ce n'est que beaucoup plus tard, en
1983, à la veille d'être décorée de la Légion
d'honneur par le Président de la République François
Mitterrand, qu'elle reçu sa carte d'identité nationale.
Dans Le monde et ma caméra, Gisèle Freund avait
déjà dit sa souffrance d'être étrangère
en France ; elle le redit à Rauda Jamis :
Mon grand problème, toute ma vie, à été
de me faire accepter comme Française. Une vraie tragédie
! Une obsession ! J'en ai tellement souffert... C'est seulement lorsque
j'ai reçu la Légion d'honneur que, curieusement, les choses
ont un peu changé dans mon esprit. Je me sens au moins acceptée.
On me considère enfin comme une Française, comme Max Ernst
par exemple, ou Marc Chagall. " Les Français sont doués,
finalement, pour récupérer les talents étrangers
" disait Adrienne. 

Gisèle
Freund, portrait.
1991, p. 69.
Bibliographie
Gisèle Freund,
La Photographie en France au XIXe siècle, Paris, Maison
des amis des livres Adrienne Monnier, 1936.
Mexique précolombien, Neuchâtel, Ides & Calends,
1954.
James Joyce in Paris : His final Years, New York, Harcourt, 1965.
Le monde et ma caméra, Paris, Denoël Gonthier, 1970.
Mémoires de l'il, Paris, Seuil, 1977.
Photographie et société, Paris, Seuil, 1974.
Trois jours avec Joyce, Paris, Denoël, 1983.
Itinéraires, Paris, Albin Michel, 1985.
Gisèle Freund, portrait. Entretiens avec Rauda Jamis,
Paris, éd. des Femmes, 1991.
Christian Caujolle, " Gisèle Freund ", Encyclopaedia
Universalis, CD Rom 2000.
Michel Guerrin, " Gisèle Freund, la photographe qui
aimait les écrivains ", Le Monde, 1er avril 2000.
Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Dictionnaire des femmes
célèbres, Paris, Robert Laffont-Bouquins, 1992, "
Freund Gisèle ", p. 329.
Florence Montreynaud, Le XXe siècle des femmes,
Paris, Nathan, 1989, " Elles photographient ", p. 268.
Brigitte Ollier, " Une figure de la photo ", Libération,
1-2 avril 2000.
Erwin Spatz, " Gisèle Freund et la photo ",
Les Nouveaux Cahiers, n° 18, 1969, pp. 77-78.
Tribune juive, n° 1481, 2000, p.27, " Gisèle
Freund ".
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