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Terres rouges
Le Bassin minier du Grand-Duché de Luxembourg
par
Charles Barthel
Si le Grand-Duché de Luxembourg figure de nos jours en excellente
position parmi les Etats les plus prospères du globe, il y a à
cela une raison majeure qu'aucun historien n'oserait contester:
les origines lointaines du bien-être actuel remontent à la découverte,
ou plutôt la re-découverte, vers le milieu du XIXe
siècle, des minerais de fer oolithiques aux confins méridionales
du pays. La superficie du gisement localisé sur les contreforts
du bassin lorrain est certes assez réduite. Elle enveloppe à
peine 3.700 hectares. Aussi la faible teneur en fer de
l'extraction locale fait-elle plutôt piètre figure en
comparaison avec les mines riches de la Suède, du Brésil ou de
la Mauritanie. Il n'en demeure pas moins vrai que l'existence de
cette ressource naturelle a donné naissance à une industrie
sidérurgique performante. Son essor spectaculaire, notamment à
partir des années 1870, marque un tournant capital. Il
constitue le point de départ d'une évolution prometteuse –
on aimerait dire: providentielle –, dont l'aboutissement fut
la transformation de cette misérable contrée agraire qu'était
le Luxembourg ancien en une nation moderne qui, aujourd'hui, a
trouvé sa place dans le concert européen.
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> Il y a plus de 150
millions d'années: la formation des minettes
Les terres rouges du Bassin minier luxembourgeois font
partie intégrante de la plus vaste réserve métallifère
d'Europe. L'ensemble du gisement s'étend grosso modo
sur une bande territoriale longue d'une centaine de
kilomètres et large d'une quarantaine de kilomètres.
Il couvre le Sud du Grand-Duché (canton
d'Esch-sur-Alzette), la Lorraine mosellane, le plateau
de Briey et la région aux abords de la ville de Nancy,
soit au total une formation d'une superficie de 110.000
hectares exploitables contenant environ 5.000.000.000
tonnes de minerais de fer oolithique |
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Les oolithes sont de petites sphères (graines)
ferrugineuses. Leur diamètre varie entre 0,5 et 2 millimètres.
Ils se sont formés il y a plus de 150 millions d'années, quand
la Lorraine se trouvait en zone littorale d'une vaste mer qui
recouvrait tout le Bassin parisien. C'est alors que, sous
l'action d'un climat chaud et humide, le fer des régions
continentales avoisinantes a été libéré avant d'être
transporté par les rivières jusqu'en bordure d'océan. Ici,
par suite du contact entre l'eau fluviale et l'eau marine, le
fer fut précipité et aggloméré avec des roches marneuses
tantôt calcaires tantôt siliceuses pour constituer plusieurs
couches superposées. Séparées par des intercalaires ou
des entre-deux stériles, ces strates de minerais se
caractérisent par :
- une légère inclinaison en
direction du Sud-Ouest. Cette circonstance explique au
demeurant pourquoi les champs de mine en Lorraine descendent
parfois jusqu'à 150 ou 200 mètres sous terre, alors qu'au
Grand-Duché les gisements affleurent souvent sur les flancs de
coteau, ou se situent à une profondeur nettement moins
importante qu'en France voisine ;
- une épaisseur variable de 0,5 à 7 mètres par strate. Il va
cependant sans dire que des contraintes techniques, combinées
à des critères de rentabilité, s'opposent à l'exploitation
industrielle des couches souterraines d'une hauteur réduite;
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| Certaines minières
datant du temps des pionniers étaient creusées dans
des couches peu épaisses qui n'atteignaient même pas
la hauteur d'homme. Leur exploitation fut cependant
assez vite abandonnée au fur et à mesure que le
travail sous terre était mécanisé. (coll. Marcel
Klein ©) |
- une composition chimique et une teneur en fer
variables. On distingue de la sorte neuf couches de
minerai. Chacune d'elles porte le nom d'une couleur: la jaune,
la rouge, la brune, la verte, la grise,
etc. En effet, là où le non initié découvre
indistinctement une roche rougeâtre plus ou moins foncée, l'œil
expert du mineur discerne les fines nuances de l'apparence
externe du matériau, et partant, de la qualité variable du
minerai.
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Afin
de relier les sites d'extraction aménagés dans les
couches supérieures du gisement au réseau des chemins
de fer localisé au fond des vallées, la construction
d'un plan incliné s'avère souvent indispensable. Mine
Neudorf à Esch-sur-Alzette (coll. Musée
Nat. des Mines Rumelange ©) |
La teneur en fer des minerais
lorrains-luxembourgeois est en général assez faible. Au
Grand-Duché, elle est de 25 à 32%; en Lorraine, la moyenne est
légèrement plus élevée. Dans certaines régions, en
l'occurrence du côté de Briey, la proportion de fer contenue
dans certaines couches peut atteindre 40% et davantage. Il n'en
reste pas moins que ce pourcentage est inférieur à celui du minerai
d'alluvion et du minerai à fer fort couramment
utilisés par les maîtres de forges jusqu'au milieu du XIXe
siècle. D'où aussi le nom populaire de minette
donné aux terres rouges du bassin, étant entendu que le
diminutif «ette»
rattaché au mot «mine»
(= minerais) veut dire «petite mine» ou «pauvre mine».
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Les débuts de
l'exploitation industrielle des minerais de fer du
canton d'Esch-sur-Alzette ne bouleversent pas seulement
le paysage économique et social du Grand-Duché. Il
laissent en outre des traces profondes dans
l'environnement géographique.
Minière Berens du Kirchberg au début des années 1920
(coll. Musée
Nat. des Mines Rumelange ©) |
> Mythes fondateurs et réalité historique :
La re-découverte des minettes au milieu du XIXe siècle
L'emploi du minerai de fer
oolithique est chose courante dans les forges de l'antiquité
celtique et gallo-romaine. Plusieurs sites archéologiques à
Rumelange ou ailleurs dans le Sud du Grand-Duché en témoignent.
Toutefois, avec la chute de l'empire romain, le know-how indispensable
à l'extraction et à la réduction de la minette aux bas-fours
tombe dans l'oubli, … jusqu'au milieu du XIXe siècle.
En ce temps-là, tandis que la réserve des minerais d'alluvion
utilisés dans l'intervalle s'épuise, le gisement oolithique
est «redécouvert» dans des circonstances qu'il reste à élucider.
Plusieurs
récits concourent pour nous rapporter l'heureux événement.
Selon une des versions, Auguste Metz, l'exploitant des forges de
Berburg et du Grundhof au Nord-Est du pays, a eu à ses services
le garde-chasse Pierre Kersch, un homme intelligent originaire
de la petite localité d'Esch-sur-Alzette, la future métropole
du Bassin minier luxembourgeois. Kersch aurait été frappé par
l'aspect quasi identique des minerais d'alluvion utilisés dans
les hauts-fourneaux de son maître et les lourdes roches rouges
du Sud du Grand-Duché qu'on employait couramment à l'époque
pour construire des fours à boulanger. Or, un jour, Kersch est
envoyé par son patron en Lorraine chez les De Wendel, propriétaires
des usines de Hayange. C'est à l'occasion que le garde-chasse
fait un constat lourd de conséquences: le minerai enfourné par
les sidérurgistes français ressemble étrangement aux cailloux
qui traînent un peu partout autour de son village natal! Kersch
n'hésite pas un instant. Il se procure à Hayange quelques échantillons
que, ensemble avec des pierres ramassées à Esch-sur-Alzette,
il apporte à son employeur luxembourgeois. Celui-ci a vite fait
d'être convaincu. Les analyses chimiques et les premiers essais
au haut-fourneau révèlent effectivement les qualités intéressantes
de la minette redécouverte. Là-dessus, Auguste Metz déplace
Pierre Kersch à Esch où, sans faire du bruit, il doit acheter
un maximum de terrains miniers. L'opération se solde par un
plein succès. Comme la plupart des terres briguées sont
impropres à une utilisation agricole, le grade-chasse devenu
entre-temps homme d'affaires peut se rendre acquéreur, pour
compte de la Société en commandite Metz et Cie.,
de 800 hectares payés 60.000 francs au total. Une trentaine
d'années plus tard, les mêmes terrains valent plus de quinze
millions de francs !
Une autre version attribue le mérite de la redécouverte des minerais
oolithiques au géomètre français Renaudin. Celui-ci se serait
trouvé à Esch-sur-Alzette en vacances chez des parents
lorsque, au cours d'une excursion en compagnie de quelques
jeunes gens de la région, il serait tombé par hasard sur une
carrière où l'on taillait des pierres pour construire des
fours à boulanger. Puisque les randonneurs décident de s'y
abriter pour casser la croûte, Renaudin, frappé par la densité
et la couleur rouge de la roche, aurait alors examiné de plus
près le site avant de s'exclamer: «Dir meng léiv Jong, dat
ass sech de la mine!» – «Mes chers amis, en voilà de
la mine!».
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Relevant du domaine des mythes, les récits plutôt
pittoresques brodés par la tradition populaire locale
autour des débuts de l'extraction industrielle des réserves
oolithiques ne tiennent pas la route. Ils voilent une réalité
assez prosaïque. A croire le géologue Michel
Lucius, tous les sidérurgistes nationaux de la première
moitié du XIXe siècle auraient bel et bien
eu connaissance de l'existence des gisements de
minettes. Pourtant ils répugnent à s'en servir, entre
autres faute des moyens de transport adéquats. Cet
obstacle majeur disparaît dans la foulée de l'aménagement
d'un réseau routier étoffé et, surtout, de la mise en
place des chemins de fer. |

En termes commerciaux, la minette représente une
marchandise pondéreuse de peu de valeur. Il est par
conséquent important de réduire autant que faire se
peut le coût du transport de la mine à l'usine.
Souvent la solution idéale consiste à construire un
funiculaire. (coll. Luciano
Pagliarini ©)
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Grâce aux nouvelles facilités, les conditions
d'approvisionnement des forges en ressources énergétiques
sont à leur tour révolutionnées: les classiques
charbons de bois sont délaissés en faveur du coke métallurgique
importé d'Allemagne. Or, le recours à ce combustible
de haute qualité aboutit du coup à une optimisation du
processus de réduction dans les hauts-fourneaux. Il
fraye finalement la voie à l'utilisation massive des
terres rouges du Bassin minier. |

Les premiers funiculaires
font leur apparition dans le pays des terres rouges dès
l'implantation des premières usines sidérurgiques dans
les années 1870. Ils autorisent les maîtres de forges
à esquiver les tarifs de transport souvent exorbitants
pratiqués par les compagnies ferroviaires. Câble aérien
de la mine du Hutbierg (1909) (coll.
Marcel
Klein ©) |
> Le régime des concessions, ou:
quand la législation minière devient un instrument de
politique sociale
Par l'adoption des deux lois du 15 mars 1870 et du 12
juin 1874, la Chambre des députés réorganise la législation
minière en introduisant le système domanial. A
l'exception des exploitations à ciel ouvert, tous les gisements
sis sur la rive droite de l'Alzette, et dont «le terrain de
recouvrement […] dépasse une hauteur de 6 mètres», ainsi
que tous les champs miniers localisés sur la rive gauche de la
rivière, pour autant qu'ils sont enfouis à une profondeur d'au
moins 24 mètres, sont désormais déclarés propriété de l'Etat
et soumis à un régime de concessions. Simultanément,
les élus de la nation décident de subordonner l'octroi des
concessions à l'approbation préalable par le parlement. Ce
faisant, ils font preuve de sagesse car, en érigeant les
contrats d'exploitation en conventions-loi, ils réussissent
à doter le pouvoir public d'un puissant instrument
d'orientation économique et sociale.
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Une
odeur de Far West. Les premières exploitations minières
au pays des terres rouges (coll. Luciano
Pagliarini ©) |
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Toutes les conventions-loi passées avec les
exploitants renferment effectivement deux clauses
importantes. La première interdit aux
concessionnaires de faire du commerce avec les minettes
tout en les obligeant (à partir de 1882) de transformer
les minerais en fonte sur place, c'est-à-dire à l'intérieur
des frontières du Grand-Duché. Le but visé par la
mesure est évident. Au lieu de favoriser l'exportation
des roches ferrifères, l'Etat veut stimuler le développement
de l'industrie métallurgique nationale. Aussi
l'objectif d'une maximisation des plus-values va-t-il
main dans la main avec la multiplication des emplois en
procurant un gagne-pain à un plus grand nombre de
concitoyens. |

Le manque de travail
en milieu rural pousse d'innombrables manouvriers
agricoles à chercher un nouvel emploi. Avant le milieu
du XIXe siècle ils étaient contraints à émigrer
; désormais l'ouverture
des mines offre un gagne-pain qui leur permettent
de rester dans le pays (coll.
Marcel
Klein ©)
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La deuxième disposition dérive
directement de la première. Puisque celle-ci exclut de facto
comme concessionnaires toutes personnes autres que les maîtres
de forges, le pouvoir public astreint les industriels à livrer
aux agriculteurs une certaine quantité de scories Thomas
à un prix de faveur. La philosophie générale à l'origine de
cette obligation se dégage de l'esprit d'équité qui jadis
animait les parlementaires. Voici, dans ses grandes lignes, le
raisonnement qui les guidait: grâce à sa richesse minérale,
le Sud industrialisé du pays est avantagé par rapport aux
contrées agricoles des Ardennes au Nord du pays. Or, en
transformant la minette en fonte et en acier, il naît un
sous-produit fort utile. Ce sont les scories phosphatées qui,
broyées et finement moulues, donnent un excellent engrais
chimique dont les paysans éprouvent un besoin pressant pour
fertiliser les sols en général assez pauvres. D'où la notion
de justice distributive, car quoi de plus naturel
de se servir de la «fortune» d'une partie du Grand-Duché pour
soulager la misère des autres régions moins gâtées par la
nature?
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La même idée de solidarité nationale joue encore autrement. Quand on
se met pendant le dernier tiers du XIXe siècle
à compléter le tissu ferroviaire par la construction
des voies secondaires et des chemins de fer vicinaux, il
éclate au grand jour combien ces nouvelles lignes,
certes salutaires au point de vue du désenclavement des
campagnes isolées et du développement du commerce et
des petites industries en milieu rural, seront déficitaires
sous l'angle de la rentabilité des capitaux investis.
Partant, on décide là encore d'employer la richesse
minière du canton d'Esch-sur-Alzette dans le but de
voler au secours des régions les plus déshérités.
Une partie des terrains concessibles du Bassin minier
est ainsi d'office affectée à subventionner la création
d'un réseau ferré à caractère régional ou local
dont profite la collectivité de tous les citoyens. La
façon de procéder débouche automatiquement sur un
atout complémentaire aux yeux de la haute bourgeoisie
autrefois au pouvoir. Les élites politiques d'antan
s'inquiètent en fait beaucoup de la prolétarisation de
la société et de l'extraordinaire concentration ouvrière
dans quelques grandes cités industrielles du Sud. Or,
afin de contrecarrer cette évolution dangereuse pour le
maintien de l'ordre et de la paix sociale, n'a t'on pas
intérêt à développer les moyens de communication
rapides qui permettent aux ruraux d'aller travailler
dans les mines et les usines, tout en continuant à
habiter leurs hameaux, à l'abri des courants
socialistes et révolutionnaires? Poser la question,
c'est y répondre! |

La
naissance d'un nouveau type d'hommes. Mineur
luxembourgeois vers les années 1860.
(coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
> Les techniques d'exploitation
Etant donné qu'en certains endroits du Grand-Duché les couches de
minettes apparaissent parfois à fleur de sol (en l'occurrence
dans la région de Rumelange), ou bien qu'elles sont enfouies à
quelques mètres seulement de la surface, l'installation de
chantiers à ciel ouvert est loisible. L'exploitation des
terrains ferrifères se fait alors par gradins. Chaque gradin
correspond soit à une couche de minerai, soit à un entre-deux
stérile ou terre morte inutilisable. L'abatage
proprement dit est pratiqué au moyen d'explosifs. Les matériaux
ainsi déblayés sont chargés dans des berlines. Ces buggi
– comme on dit au Luxembourg –, circulent sur les terrasses
où des rails ont été posés le long de chaque front de taille
au fur et à mesure que les travaux avancent
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Ciel
ouvert de la minière Kirchberg
(coll. Marcel
Klein ©) |
Dur,
mais moins dangereux. Le travail dans les ciels ouverts (coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
La méthode du ciel ouvert présente de nombreux
avantages. Elle est relativement bon marché et donne par conséquent
un prix de revient assez bas. Outre le bénéfice du coût réduit,
elle offre l'atout d'une plus grande sécurité pour les
ouvriers. Ceux-ci peuvent travailler à l'air libre sans
encourir certains risques qui guettent les mineurs de fond. Les
ciels ouverts permettent finalement de valoriser des veines de
faible épaisseur qu'il serait matériellement difficile sinon
impossible d'exploiter par galeries à cause des frais excessifs
par rapport au rendement des filons.
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Les
gradins de la Côte Rouge du Halberg près de
Differdange (coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
(coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
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Le mode d'exploitation de loin le plus répandu est
toutefois celui des galeries souterraines. On y
pratique généralement, et ce dès les débuts de l'ère
industrielle au XIXe siècle, les méthodes
par piliers sans remblayage et du dépilage.
«Forêt»
sous terre: le boisage dans les galeries.
(coll. Marcel
Klein ©) |
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A partir des
flancs de coteau, on commence par aménager une galerie
principale vers l'intérieur de la montagne. Ce tunnel sert
avant tout au roulage, c'est-à-dire respectivement à l'évacuation
des minerais extraits et au transport des outils ou des matériaux
employés dans les chantiers. Parfois la voie principale est
doublée d'une deuxième galerie parallèle, mais de taille réduite.
Celle-ci revêt une double fonction. D'une part elle assure un
maximum de sécurité à la circulation des hommes qui peuvent
s'y déplacer à l'abri du va-et-vient des rames de buggis;
d'autre part elle autorise une meilleure aération de la mine.
A intervalles réguliers, des galeries latérales partent dans les
différentes couches de minerais. Ces galeries secondaires sont
reliées entre elles par des diagonales qui constituent
le point de départ des chantiers proprement dits. Les
dimensions d'un chantier sont déterminées en fonction de la
solidité du toit (plafond) de la mine. En principe, la
prudence recommande de ne point dépasser une largeur de cinq mètres
dans les couches supérieures, ou de trois mètres dans les
couches inférieures. Chaque chantier est poussé sur une
longueur d'environ 80 à 100 mètres. Les blocs ou piliers
laissés entre les chantiers doivent avoir au moins dix à
quinze mètres d'épaisseur afin d'empêcher les effondrements
prématurés de la mine.
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Dans
un chantier du Thillenberg. Le porion entouré d'une équipe
de mineurs.
(coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
En effet, dès
que les chantiers ont atteint la longueur prévue, les mineurs
s'affairent au dépilage des blocs. La technique employée
est celle des chambres et des piliers. Aux limites extrêmes
de la mine, on creuse d'abord la percée. Elle isole un
pilier qui mesure à peu près cinq mètres sur dix mètres. Le
pilier lui-même est ensuite refondu parallèlement au chantier.
C'est la recoupe. Après le creusement de la percée et
de la recoupe, le mineur procède au dégraissage des
deux blocs résidus qui sont amincis jusqu'à ce qu'ils forment
des quilles. La dernière opération consiste enfin à
faire foudroyer simultanément les deux quilles. Leur
destruction au moyen d'explosifs provoque l'éboulement du toit
au dessus du chantier de sorte que la pression des terrains
morts qui pèsent sur la mine est allégée.
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Soit dit en
passant: les effondrements à l'intérieur de la mine se
répercutent souvent jusqu'à la surface où, après des
années, voire des décennies, ils provoquent des
affaissements de terrain ou la formation de crevasses.
Si ces mouvements de la terre occasionnent des dégâts
matériels, les sociétés minières sont, en vertu de
la loi, tenues d'indemniser les personnes spoliées. Il
va cependant sans dire que ce genre d'affaires était
source d'innombrables et d'interminables litiges.
Notons également que le creusement de puits verticaux pour
atteindre les champs miniers (technique surtout répandue
en Lorraine, où les couches ferrifères sont localisées
à une plus grande profondeur) constituent plutôt
l'exception au Grand-Duché. Sauf pour les deux minières
du Ellergronn
et de la Hoehl à Esch-sur-Alzette, ce mode d'extraction nettement plus onéreux
n'est guère employé. |
«Pauline»
à Roncourt. Un des nombreux chevalements qui
surplombent les puits d'extraction du plateau lorrain.
(coll.
Marcel
Klein ©) |
> Les mineurs au travail
Sur un chantier travaillent d'ordinaire trois hommes, soit un mineur et
deux manœuvres, qui forment une équipe. A l'aide d'un tourniquet
ou d'une tarière (plus tard, au début XXe siècle,
ces engins manuels sont remplacés par des marteaux
pneumatiques), le mineur effectue la perforation des trous de
mine profonds d'un mètre à peu près. Tout l'art consiste
à avoir l'œil assez expérimenté pour déterminer la position
et l'inclinaison idéale des perforations car, suivant que cette
position est bien ou mal choisie, la masse abattue par les
explosifs bourrés dans le trou, est plus ou moins élevée.
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| (coll.
Marcel
Klein ©) |
La
préparation d'une charge d'explosifs: la pose des mèches
(coll. Luciano
Pagliarini ©) |
Voilà qui importe, car jadis les mineurs sont rémunérés
en fonction des quantités de minette sorties de la mine. Aussi,
sur chaque berline quittant un chantier, le mineur accroche-t-il
un jeton. Celui-ci porte un numéro qui, à la sortie des
galeries, permet au chef-porion d'identifier et de comptabiliser
le nombre de wagonnets remplis par chaque équipe. Le porion
peut d'ailleurs refuser un buggi si celui-ci est mal chargé ou
s'il contient trop de roche stérile.
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Quai
de chargement de la Minière du Bois de Rodange. Le
minerai sorti de la mine dans des berlines à voie étroite
est transvasé dans des wagons de chemins de fer à écartement
normal avant d'être acheminé à l'usine. (coll.
Marcel
Klein ©) |
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Bâtiment
administratif de la Minière du Bois de Rodange. (coll.
Marcel
Klein ©) |
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A
la sortie des galeries, le porion ou le gérant de la
mine comptabilisent les berlines portées au crédit de
chaque équipe de mineurs. (coll.
Marcel
Klein ©) |
Quand
la fumée et la poussière provoquées par les explosions se
sont dissipées et que toute la portée du coup de mine s'est
effondrée, l'équipe retourne au chantier déserté pendant la
phase du dynamitage. Le premier geste du mineur consiste alors
à sonder le toit de la galerie à l'aide d'une tige métallique
afin de s'assurer que le plafond est solide et qu'il ne menace
pas d'écraser les hommes par un éboulement tardif. Si le toit
ne présente pas toutes les garanties de stabilité, on procède
immédiatement au boisage.
Pour deux raisons, les mineurs utilisent de préférence des
troncs de sapin. Ce bois est d'abord moins cher que le chêne
par exemple; ensuite il est moins résistant. Ce dernier aspect
paraît à première réflexion peu compatible avec le souci de
sécurité. En réalité toutefois, le contraire est vrai car,
avant de craquer, le bois élastique du sapin courbé sous la
pression d'un toit en train de s'effondrer se met à chanter,
comme disent les mineurs. C'est le signal pour les hommes de
quitter d'urgence le chantier !
Toutes
précautions prises, les manœuvres se mettent à casser les
gros blocs de minerai avant de les charger dans les buggi.
Ceux-ci sont ensuite poussés dans la galerie secondaire où
attendent les berlines de tous les chantiers d'une diagonale. Dès
qu'une rame complète est formée, le convoi est sorti de la
mine, soit par des chevaux, soit – dès le tournant des XIXe
et XXe siècles – par des locomotives à traction
diesel ou électrique.
> La montagne qui dévore les hommes
Les conditions générales du travail et de la sécurité
dans les mines de fer du Luxembourg sont – relativement
parlant – assez bonnes en comparaison avec celles qui caractérisent
d'autres exploitations souterraines en Europe. Plusieurs
circonstances concourent pour expliquer cette situation
heureuse.
Primo. A cause
de la faible profondeur des couches oolithiques, le «climat»
dans les chantiers est plutôt agréable. Il y règne une température
constante de 10 à 12 degrés. L'aération des galeries est en règle
générale également très satisfaisante. Parfois, grâce à
une deuxième sortie des mines, les entrailles de la terre sont
balayées par un léger vent qui approvisionne en
permanence le labyrinthe des tunnels avec de l'air frais. En
tout cas, les mineurs du fer ne sont point exposés aux chaleurs
carrément suffocantes qui transforment en enfer le lieu de
travail de leurs camarades affairés dans les bas-fonds d'un
puits de charbon.
Secundo. Les
eaux d'infiltration et de ruissellement ne constituent pas un véritable
problème au Grand-Duché, d'autant plus que la légère
inclinaison des strates de minettes draine les eaux vers le
Sud-Ouest, c'est-à-dire en direction de la Lorraine où l'exhaure
(évacuation des eaux) se fait au moyen de puissantes pompes. En
d'autres termes, le risque d'une inondation subite des galeries
est quasi inexistant. Il en est de même des dangers émanant du
grisou. Ce gaz qui
peut provoquer des explosions catastrophiques dans les houillères,
est absent dans les mines de fer.
| Les hommes des terres rouges ont néanmoins payé
leur tribut à la montagne. Des éboulements inopinés
du toit des galeries, des erreurs de manipulation au
moment de la préparation de la charge des explosifs ou
le simple non respect des consignes de sécurité
comptent sans doute parmi les causes les plus fréquentes
des accidents. Le plus souvent – heureusement – les
ouvriers s'en sortent avec des blessures plus ou moins
graves. Parfois, hélas,
Sainte Barbe, la patronne et protectrice des
mineurs, n'est pas au rendez-vous. Les statistiques
officielles établies entre 1864 et 1981 sont fort éloquentes
à cet sujet. Elles dénombrent 1.477 accidents mortels
dans les mines du Grand-Duché, soit en moyenne 13
accidents par année! |

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Sainte
Barbe., la sainte patronne protectrice des mineurs.
(coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
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Année
pour année, le 4 décembre, les mineurs forment cortège
pour transporter la statue de Sainte Barbe à l'église en
passant par les rues des corons. La manifestation
s'accompagne souvent de salves d'explosifs que les hommes
se font un plaisir de tirer en l'honneur de leur sainte
patronne. (coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
> Production
Dès l'aube de l'ère industrielle, une partie des minettes
luxembourgeoises est vendue à l'exportation. Il s'agit du minerai
en provenance des ciels ouverts non-concessibles, de l'extraction
des exploitations déjà opérationnelles avant la réforme législative
des années 1870 et de la production des mines cédées aux
compagnies ferroviaires à titre de subventions. Les principaux
clients sont des entreprises sidérurgiques belges et allemandes.
Le gros des richesses du sous-sol national est cependant consommé
sur place, surtout à partir du moment où le procédé
Thomas-Gilchrist rend loisible la transformation des fontes
brutes en acier.
Les fontes fabriquées à base des minettes du canton d'Esch-sur-Alzette
sont en effet de médiocre qualité. Leur composition chimique
phosphoreuse les rend cassantes. Le problème est seulement résolu
à la fin des années 1870. C'est alors que deux Anglais –
Sidney Thomas et Percy Gilchrist – mettent au point la technique
qui, grâce à un convertisseur (cornue) au revêtement
basique, permet de transformer les coulées brutes en acier.
Quelques années plus tard, la première aciérie du Grand-Duché
est mise en service à Dudelange. L'usine fait partie d'un groupe
d'entreprises indépendantes, mais apparentées, qui décident en
1911 de fusionner sous la raison sociale des Aciéries Réunies
de Burbach-Eich-Dudelange (ARBED). Avec ses nombreux
hauts-fourneaux et ses concessions minières, ses houillères,
cokeries, usines transformatrices et filiales commerciales au
Luxembourg, en Allemagne, en France, en Belgique et ailleurs dans
le monde, la nouvelle société accède très tôt au rang d'une
des plus puissantes multinationales métallurgiques en Europe.
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| Grâce
à la mécanisation, la productivité dans les mines a pu
être considérablement augmentée. (coll.
Marcel
Klein ©) |
Aujourd'hui, tandis que l'ARBED forme équipe avec
les Espagnols d'ACERALIA et les Français d'USINOR au sein du
groupe ARCELOR, l'activité minière au Grand-Duché a complètement
cessé. Le déclin de l'industrie extractive remonte à vrai
dire aux années 1970. Il a été inauguré par la crise économique
consécutive au choc pétrolier. Il s'ensuivit une
restructuration en profondeur de l'appareil de production métallurgique
qui aboutit, en novembre 1981, à la fermeture de la dernière
mine des terres rouges du Grand-Duché.
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Fin
d'une ère glorieuse. Le silo à minettes de Pétange... (coll.
Marcel
Klein ©) |
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...et
sa démolition au cours des années 1970. (coll.
Marcel
Klein ©) |
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La
dernière mine du Grand-Duché. Avec la fermeture du
Thillenbierg en novembre 1981, l'histoire de l'extraction
minière au bassin des terres rouges s'achève. (coll.
Luciano
Pagliarini ©) |
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