|
|
01/07/2001 La
Recherche Bruno Poucet
et Etienne Save sont respectivement directeur de
recherche et chargé de recherche au sein de l'UPR 9012 du
CNRS. poucet@lnf.cnrs-mrs.fr
L'hippocampe des chauffeurs de taxi londoniens
(1) B. Poucet, Psychol.
Rev. 100 , 163, 1993. (2) J. O'Keefe et L.
Nadel, Hippocampus as a Cognitive Map, Clarendon,
Oxford, 1978. (3) B. Poucet et al. , Rev.
Neurosci. 11 , 95, 2000. (4) J.S. Taube,
Prog. Neurobiol. 55 , 225, 1998. (5) P.P.
Lenck-Santini et al. , Hippocampus , 2001, sous
presse. (6) P. Dudchenko et J.S. Taube, Behav.
Neurosci. 111 , 3, 1997. (7) T. Ono et
al. , J. Neurophysiol. 70 , 1516, 1993.
(8) E.T. Rolls et S.M. O'Mara, Hippocampus 5
, 409, 1995. (9) E.A. Maguire et al. , J.
Neurosci. 17 , 7103, 1997. (10) H. Eichenbaum
et al. , Neuron 23 , 209, 1999. (11)
N.S. Clayton et D.W. Lee, « Memory and the hippocampus
in food-storing birds », in Animal Cognition in
Nature. Academic Press, p 99, 1998. (12) E. A. Maguire
et al., Proc. Natl. Acad. Sci. 97 , 4398, 2000.
| |
|
|
|
> SAVOIRS
Former
Le chef
d'orchestre de la mémoire spatiale
Trouver
son chemin ou se perdre : l'équation, binaire de prime abord,
se révèle à inconnues multiples. Dans le cerveau, deux
populations de neurones, découvertes presque par hasard,
permettraient de mémoriser les lieux et de s'orienter dans
l'espace. Chez le rat, on frôle les certitudes. Et chez
l'homme ? Se déplacer
dans une ville familière se fait tout naturellement, presque
sans y penser. En revanche, en arrivant dans une ville
inconnue, nous éprouvons souvent de grandes difficultés
d'orientation. Ces difficultés diminuent tandis que nous
apprenons à nous repérer, à situer par exemple les monuments
les uns par rapport aux autres, les avenues par rapport aux
espaces verts, etc. Nous parvenons alors à mémoriser les
relations spatiales entre les lieux importants et nous formons
dans notre cerveau une représentation de la ville. C'est cette
mémoire spatiale que l'on va utiliser pour choisir le trajet
le plus court entre deux lieux, ou encore pour se souvenir de
l'emplacement où nous avons garé la voiture ! Ainsi, notre
mémoire permet d'organiser et de stocker des informations
spatiales (configuration de repères, trajets entre les
différents lieux, etc.) sélectionnées au cours de la
découverte de l'environnement. Finalement, la mémoire spatiale
confère à l'individu la capacité d'adapter son comportement en
fonction des contraintes de l'environnement.
La mémoire spatiale n'est pas, bien sûr, l'apanage de
l'homme. Les compétences spatiales de nombreuses espèces
animales sont remarquables, ce qui n'est pas étonnant si l'on
considère que leur survie dépend en grande partie de leur
capacité à mémoriser les caractéristiques spatiales du milieu
dans lequel elles évoluent. Les études sur l'animal favori des
laboratoires, le rat, ont permis de dévoiler en partie la
nature des mécanismes comportementaux et cérébraux à l'origine
de la mémoire spatiale chez les mammifères. Dès le début du
siècle, les recherches sur l'apprentissage, qui reposaient
alors essentiellement sur l'utilisation de labyrinthes souvent
complexes, avaient démontré l'aptitude du rat à s'orienter
dans l'espace et à mémoriser de nombreux emplacements. Les
travaux contemporains n'ont fait que confirmer cette capacité,
notamment grâce à la mise au point de procédures qui excluent
la possibilité pour l'animal d'utiliser des repères directs
(tels que des traces olfactives) ou des chaînes d'actions
stéréotypées. Lorsque ces précautions sont prises, on peut
ainsi montrer que la mémoire spatiale repose sur une mémoire
des lieux et de leurs relations(1).
Heureux hasard. En 1978, paraissait un ouvrage
qui devait avoir un impact remarquable sur les recherches
ultérieures concernant le substrat neuronal de la mémoire
spatiale(2). Ce livre défendait avec vigueur l'hypothèse selon
laquelle cette mémoire serait logée dans l'hippocampe des
mammifères. Cette théorie s'appuyait sur une découverte
accidentelle faite quelques années auparavant par John O'Keefe
au University College de Londres. Alors que O'Keefe et son
collaborateur John Dostrovsky enregistraient l'activité
neuronale unitaire de l'hippocampe chez le rat, ils eurent la
surprise d'observer qu'un certain nombre de cellules,
parfaitement silencieuses la plupart du temps, présentaient
des bouffées de décharge électrique soudaines lorsque l'animal
se trouvait à certains emplacements de l'environnement.
En étudiant de plus près les caractéristiques de cette
décharge neuronale, ils établirent qu'elle ne dépendait pas de
l'orientation, de la trajectoire ou de l'activité de l'animal,
mais du lieu où il se trouvait. Ils acquirent ainsi la
conviction que chacun de ces neurones représentait un endroit
particulier de l'espace et les appelèrent « cellules de lieu »
pour indiquer que leur décharge était essentiellement liée à
la position de l'animal à tel ou tel endroit de son
environnement. O'Keefe et Lynn Nadel entreprirent alors de
réanalyser la littérature concernant les effets
comportementaux entraînés par les lésions de l'hippocampe. Ils
observèrent que les déficits postlésionnels pouvaient, dans la
majorité des cas, résulter de la perte de la capacité de
l'animal à se repérer dans l'espace. En rapprochant cette
observation de la découverte des cellules de lieu, ils émirent
l'hypothèse que celles-ci fourniraient le support neuronal de
la mémoire spatiale et que cette mémoire reposerait sur le
codage exocentrique - autrement dit indépendant de la position
du sujet - des relations spatiales entre les lieux.
Cette hypothèse audacieuse fut d'abord accueillie avec
scepticisme par la communauté scientifique. Néanmoins, en
raison même de son côté provocateur, elle finit par susciter
l'intérêt de nombreux chercheurs qui se lancèrent dans
l'investigation approfondie des propriétés de ces neurones.
Décharges caractéristiques. L'enregistrement de
l'activité des cellules de lieu chez le rat nécessite
l'implantation chronique préalable de micro-électrodes dans
l'hippocampe. Ainsi équipé, l'animal se déplace tout à fait
normalement dans l'environnement expérimental. Les signaux
électriques provenant des neurones de l'hippocampe sont
amplifiés, puis traités par des programmes informatiques qui
permettent de calculer leur fréquence en fonction de la
position de l'animal dans l'environnement. Les cellules de
lieu représentent environ 50 % du million de neurones
pyramidaux qui constituent la principale classe de cellules
dans l'hippocampe. Le champ d'activité de chacune - soit la
zone de l'environnement dans laquelle leur décharge est
intense - peut être de forme et de taille variées, couvrant de
10 % à 50 % de l'environnement exploré. Ces champs d'activité
sont établis en quelques minutes dans un environnement nouveau
et, une fois établis, peuvent persister pendant des semaines.
Leur position est sous la dépendance des indices visuels de
l'environnement : ainsi, la rotation de ces indices entraîne
une rotation correspondante de la position des champs
d'activité. Cependant, le retrait des indices visuels
n'entraîne pas pour autant la disparition immédiate des champs
d'activité, qui peuvent rester stables pendant plusieurs
dizaines de minutes. Cette conservation temporaire des
caractéristiques de la décharge neuronale reposerait sur
l'utilisation additionnelle d'informations d'origine
vestibulaire et proprioceptive liées aux mouvements de
l'animal. Elle ferait aussi intervenir des informations
tactiles et olfactives permettant la correction des erreurs
computationnelles inhérentes aux calculs de position issus des
seules informations de mouvement(3). A l'échelle de la
population neuronale, l'activité de ces petits intégrateurs
d'informations multi-sensorielles serait la traduction
électrophysiologique de la mémoire spa- tiale de
l'environnement, chaque cellule représentant une position
spécifique de l'animal au sein de cet environnement. Un
nouveau pas de géant eut lieu dans un laboratoire de la State
University à New York. En 1985, Jim Ranck découvrit, là encore
un peu par hasard, une autre population de neurones aux
propriétés rigoureusement complémentaires de celles des
cellules de lieu : les cellules d'orientation. Initialement
décrites dans le postsubiculum, une aire qui reçoit les
projections de l'hippocampe, les cellules d'orientation furent
ensuite trouvées dans de nombreuses autres structures ayant
toutes des connexions importantes avec l'hippocampe. Comme
leur nom le suggère, les cellules d'orientation ne sont
actives que lorsque la tête de l'animal est orientée dans une
direction spécifique, indépendamment de la position du rat
dans son environnement. En outre, chacune de ces cellules
présente une activité maximale pour une direction de la tête
donnée, appelée direction de décharge préférentielle. De façon
analogue à ce que l'on observe avec les cellules de lieu, la
direction de décharge préférentielle des cellules
d'orientation est contrôlée par les indices visuels, mais
reste stable un certain temps lorsque ces indices sont retirés
: les informations liées aux mouvements de l'animal ne sont
donc pas transitoires, mais intégrées(4). Et, de même que les
cellules de lieu ne sont pas de simples cellules sensorielles,
les cellules d'orientation effectuent, elles aussi, une
intégration complexe d'informations en provenance de plusieurs
canaux sensoriels.
La similarité des propriétés des cellules de lieu et
des cellules d'orientation, ainsi que leur complémentarité en
termes de signal de sortie laissent penser que ces deux
populations de neurones pourraient faire partie d'un même
réseau fonctionnel. Ce réseau, réactivé chaque fois que
l'animal est confronté à un environnement donné, serait le
support d'une certaine forme de mémoire spatiale. Cette idée
est appuyée par l'existence de connexions anatomiques étroites
entre les différentes composantes de ce réseau et par le fait
que les cellules de lieu et les cellules d'orientation
semblent fonctionnellement couplées les unes avec les autres.
Ainsi, l'enregistrement simultané de cellules de lieu et de
cellules d'orientation montre qu'il est possible de prédire
l'activité spatiale d'une des deux populations à partir de
l'observation de l'activité au sein de l'autre population.
Quel pourrait être le rôle de ce réseau ?
Convergences. L'hypothèse privilégiée à l'heure
actuelle est que ce système permettrait à l'animal de
connaître, à chaque instant, à la fois sa position et son
orientation dans l'espace. On conçoit aisément l'importance de
ces deux types d'informations pour la réalisation de trajets
efficaces et optimaux. Bien que nécessaires, ces informations
ne sont pourtant pas suffisantes puisqu'elles ne spécifient
pas le but poursuivi par l'animal. Néanmoins, certaines études
soulignent leur importance en montrant que l'activité des
cellules de lieu et des cellules d'orientation est prédictive
du comportement spatial de l'animal. Pour prouver qu'il existe
un lien réel entre l'activité de ces cellules et le
comportement spatial, plusieurs équipes se sont récemment
attachées à dégager des convergences entre les deux
phénomènes. Le principe de ces expériences est relativement
simple : il consiste à considérer que si les informations
codées par les cellules de lieu et les cellules d'orientation
sont importantes pour la mémoire spatiale, alors des
perturbations de ces informations devraient avoir des
répercussions sur le comportement lui-même. Or, il se trouve
que l'on peut perturber les signaux produits par les cellules
de lieu en manipulant les informations environnementales. Par
exemple, lorsque l'on effectue une rotation des repères
visuels en présence de l'animal, il arrive fréquemment que
l'emplacement du champ d'activité des cellules de lieu reste
inchangé.
Dans ce cas, les relations spatiales entre les champs
d'activité et les repères sont modifiées : la représentation
interne de l'environnement codée par la population des
neurones hippocampiques est, en quelque sorte, orientée de
façon incorrecte. Le résultat des études reposant sur ce
principe montre que les performances de rats réalisant une
tâche de localisation spatiale de cible par rapport aux
repères visuels sont, alors, considérablement dégradées.
Autrement dit, lorsque leur représentation interne ne converge
pas avec l'environnement réel, les rats ne semblent plus
capables de réaliser correctement la tâche en question. Plus
convaincant encore, l'animal s'oriente sur la base de sa
représentation interne erronée, et l'on peut souvent prédire
ses choix en observant l'activité de ses cellules de lieu(5)
ou de ses cellules d'orientation(6). Ses comportements
semblent, en l'occurrence, assujettis aux informations de
localisation et de direction mémorisées et restituées par ces
cellules.
Comparaison. Que peut-on dire de l'hippocampe
chez les primates et en particulier chez l'homme ? De toute
évidence, la situation n'est pas complètement comparable. Chez
le singe, par exemple, on trouve des cellules de lieu
similaires en de nombreux points à celles observées chez le
rat, mais qui seraient plus sensibles à l'emplacement vers
lequel l'animal porte son attention qu'à celui où il se trouve
réellement(7,8). Chez l'homme, les progrès accomplis dans le
domaine de l'imagerie fonctionnelle ont permis de dégager
quelques résultats montrant le rôle de l'hippocampe dans
l'orientation et dans la mémoire spatiale. Ainsi, des
chercheurs anglais ont observé une activation spécifique de
l'hippocampe droit chez des chauffeurs de taxi londoniens à
qui l'on demandait d'imaginer leur déplacement au sein de la
ville de Londres et dont l'activité cérébrale était examinée
par tomographie par émission de positons(9) (voir l'encadré :
« L'hippocampe des chauffeurs de taxi londoniens »). Ce
résultat remarquable est en accord avec l'idée que
l'hippocampe jouerait un rôle fondamental dans la mémoire
spatiale chez de nombreuses espèces dont l'homme. Chez ce
dernier, il pourrait également contribuer à la construction de
la mémoire autobiographique de l'individu, en fournissant à
chaque souvenir un cadre spatial permettant de le restituer
avec précision. Certains chercheurs n'hésitent d'ailleurs pas
à avancer une fonction comparable chez l'animal(10,11). Que ce
soit chez l'animal ou chez l'homme, les merveilleux petits
intégrateurs d'informations de l'hippocampe n'ont pas fini
d'exciter la curiosité des chercheurs ! Bruno Poucet et Etienne Save
La mémoire et l'oubli
|
|
|