Maîtrise de Biologie cellulaire
UNIVERSITE
AIX-MARSEILLE II
FACULTE DES SCIENCES
DE LUMINY
Sujet de TER :
Les
ARNs d’interférence
Magali Liénart
ANNEE 2002-2003
Rapport effectué sous la direction de Juan Iovanna à l’EMI0116 de l’INSERM « stress
cellulaire »
Centre de recherche INSERM, EMI0116, Parc Scientifique et
Technologique de Luminy
Case915, Cedex9, 13288 Marseille France
Tél : 04 91 82 75 38
Fax : 04 91 82 60 83
Email : magalilienart@aol.fr
INTRODUCTION
Après la découverte des propriétés régénératrices des cellules souches
embryonnaires et adultes ainsi que de certaines de leurs nombreuses
applications thérapeutiques possibles, on découvre aujourd’hui l’existence d’un
mécanisme qui vient bouleverser les sciences de la vie. Ce mécanisme universel
gouvernant le vivant et sa reproduction, très conservé au cours de l’évolution,
et pourtant jusqu’alors ignoré, est baptisé « ARNs
interférents » par les scientifiques. Il permet d’induire une
résistance aux acides nucléiques de pathogènes endogènes ou exogènes, en
réponse à l’introduction d’ARNs double brin dans la
cellule (transposons, transgènes ou virus), par la
« mise en veille » de certains gènes responsables du déclenchement de
graves maladies. La compréhension et la maîtrise de ce mécanisme ouvrent des
perspectives aussi immenses qu’imprévisibles en ce qui concerne les génomes
végétaux, animaux et humains. On commence seulement à explorer les processus moléculaires
responsables du phénomène et à apprécier les espoirs qu’ils portent. En effet,
bien qu’il soit encore trop tôt pour mesurer la portée exacte de cette
découverte, la communauté scientifique est persuadée qu’elle ouvre des
perspectives thérapeutiques nouvelles. Ces perspectives viennent prolonger et
amplifier celles déjà entrevues par le séquençage du génome de l’espèce
humaine. Des études génétiques ont même étendu son action probable à
l’inhibition de la traduction au cours du développement, au remodelage de la
chromatine, et à la méthylation des ADNs. Cela lui confère un rôle de régulateur de
l’expression des gènes. Cette étude va permettre de se remémorer les conditions
dans lesquelles le phénomène a été découvert, puis de détailler son mécanisme et
enfin d’en déterminer la portée thérapeutique et l’impact de cette découverte
dans le monde de la biologie. Cela se fera notamment à partir de l’étude d’un
exemple de pratique thérapeutique en cours de développement, faisant intervenir
son mécanisme dans la lutte contre l’infection par le HIV chez les mammifères.
I DECOUVERTE DU
PHENOMENE
En 1990, alors que le
professeur Richard Jorgensen tentait de rendre la couleur pourpre de pétunias
encore plus intense, en injectant le gène responsable de la coloration, des
fleurs blanches apparurent : l’introduction d’un transgène
exogène dont la fonction était déjà réalisée par un gène du pétunia a inhibé le
processus de coloration. Le phénomène fut nommé co-suppression car non
seulement le transgène est devenu inactif mais le
gène endogène a lui aussi été modifié. La co-suppression concerne aussi des
unicellulaires comme Neurospora crassa. D’autres
chercheurs montrèrent que les plantes étaient capables de résister à
l’injection d’ARN viral en le dégradant spécifiquement selon un processus
apparemment voisin de celui réalisé pour le phénomène de co-suppression.
Parallèlement, d’autres biologistes découvraient que l’injection d’ARNds (ARN double brin) pouvait bloquer l’expression de
certains gènes et les rendre « silencieux », chez le ver C.elegans : ce phénomène prit le nom
« d’interférence de l’ARN » ou «ARNi ».
On montra par la suite que ce dernier se produit également chez
II MECANISME
Le
phénomène d’interférence de l’ARN suit un mécanisme encore assez mal connu.
Néanmoins, ses principales étapes ont été modélisées. Nous abordons d’abord la
description globale de ce mécanisme, puis dans un deuxième temps, nous
détaillons les relations structure-fonction de
quelques enzymes intervenant au cours du phénomène.
II-1 Les différentes étapes du mécanisme
Le phénomène d’interférence de l’ARN suit un mécanisme encore assez mal
connu. Il peut être déclenché par l’introduction dans la cellule de transgène monocopie fortement
exprimé ou transgène moins fortement exprimé, mais en
multicopie dans le génome, d’ARNs
viraux ou réplicons de virus dont les gènes endogènes ont été intégrés par
recombinaison homologue, et donc aussi de transposons.
Quelle que soit son origine, l’ARN se retrouve sous forme d’ARN double
brin (ARNds) dans la cellule, pour permettre
l’initiation du mécanisme (figure 1). Le mécanisme commence par le
clivage de l’ARNds par

Figure 1 : les différentes étapes du
mécanisme d’interférence de l’ARN.
Pour l’étape d’amplification impliquant la polymérase RdRP
(figure 1, voie 2 et figure 2), l’extrémité 3’OH de l’ARNsi issue du clivage de l’ARNds
par RISC est essentielle: le brin anti-sens de l’ARNsi
s’hybride à l’ARNm cible et sert d’amorce pour la
réaction réalisée par RdRP. Cet ARNds
synthétisé par RdRP est soumis à un nouveau cycle de
digestion par Dicer pour produire des ARNsi secondaires en plus grande quantité. Une fraction des
nouveaux ARNsi synthétisés sont alors déroulés par
une hélicase, et cette fois les deux brins (sens et
anti-sens) peuvent servir d’amorces pour le cycle de RdRP
suivant. Cela conduit à une amplification de type exponentiel qui permet une
augmentation de l’efficacité du phénomène. Ainsi les nouveaux ARNds synthétisés subissent une élongation en amont de l’ARNds d’origine : on parle du phénomène de
transitivité de l’ARN d’interférence, responsable de l’extinction de
l’expression de différents gènes ayant leur séquence en amont de la région
cible initiale. De plus, ces ARNsi peuvent être
transmis aux générations suivantes, ce qui permet de perpétuer le phénomène de
cellules mères en cellules filles.

Figure 2 : les étapes d’amplification dans
le mécanisme d’interférence de l’ARN.
II-2 Quelques enzymes impliquées dans le mécanisme
II-2-a Dicer
La
structure (figure
3) des RNases III-like enzyme comme Dicer comporte :
-en C-terminal un ARNds binding
motif (dsRBD)
-avec deux motifs de la catalyse
de
-en N-terminal une longue
extension dont la séquence prédit une activité ARN hélicase avec dans le
domaine hélicase un motif ATP-binding site et une boite DECH
-et un domaine PAZ (Piwi /
Argonaute / Zwille)

Figure 3: la structure de l’enzyme
Dicer.
L’enzyme Dicer
produit deux classes de petits ARNs de fonctions distinctes :
-
les ARNmi (micro RNAs) qui régulent la
traduction des ARNm
-
les ARNsi (small interfering RNAs) qui
dirigent la destruction de l’ARN par le phénomène d’interférence de l’ARN
Dicer est une
endonucléase qui clive uniquement les ARNds (figure 4), quelle que soit
leur séquence, et la structure de l’ARNsi produit porte un phosphate à
l’extrémité
Il existe trois classes de
RNases III, basées sur la structure de leurs domaines :
-
les RNases III bactériennes portent un
domaine catalytique simple et un domaine de liaison à l’ARNds. Elles
fonctionnent comme une enzyme dimérique avec des domaines antiparallèles
formant deux centres catalytiques, grâce
à la contribution de chacun des monomères.
-
Les RNases III de Drosha portent un domaine
catalytique double
-
Les RNases III de classe 3 portent un domaine
catalytique double, des motifs hélicases, et motifs PAZ. Elles clivent donc les
ARNds en ARNsi et initient les phénomènes d’interférence de l’ARN.
Dicer appartient aux
RNases III de classe 3. Quand les motifs de Dicer s’alignent
antiparallèlement sur l’ARNds, il y a
production de quatre sites (1 et 2) actifs mais dont les deux centraux seraient
inactifs ( 2) à cause de l’introduction
de résidus dans le centre catalytique du deuxième domaine de Dicer, responsable
de la différence par rapport à la séquence consensus des RNases III de classe1.
Dicer porte alors deux domaines catalytiques (1), d’où le clivage des deux
brins de l’ARNds, tous les 22 nucléotides d’intervalle. Les modifications dans
Dicer par rapport à la séquence consensus entraînent une variation dans
l’espace entre les centres catalytiques, ce qui explique la variation
spécifique dans la longueur des ARNsi
produits. Dicer clive l’ARNds préférentiellement à ses extrémités et facilite
l’alignement de nouvelles enzymes dans la région interne du substrat.
L’efficacité du clivage dépend de la longueur de l’ARNds. Dicer reste liée au
produit du clivage, ce qui ralentit l’activité enzymatique.
Dicer ne nécessite
pas de cation bivalent pour la liaison à l’ARNds substrat, mais en nécessite
pour son activité de clivage. De plus, les ions Mg2+ stabilisent la
dimérisation. La liaison à l’ARNds résiste à l’augmentation de la stringence
ionique ( augmentation de KCl ), mais pas l’activité de clivage de Dicer (
Dicer devient inactif ).
Le clivage de
l’ARNds ne nécessite pas d’ATP chez les Mammifères, mais pour
-
pour le déplacement de Dicer le long de
l’ARNds et le déroulement local du
substrat, deux étapes sans doute nécessaires à la réalisation du clivage de
l’ARNds, bien que d’autres facteurs soient nécessaires pour l’activation du
domaine ATPase-like de Dicer
-
pour permettre le relargarge du produit par
l’enzyme et pour son transfert à la nucléase RISC
-
pour permettre un réarrangement structural de
Dicer nécessaire pour la liaison et le clivage du substrat suivant
Ces deux dernières
hypothèses expliqueraient que l’activité de Dicer soit plus lente pour les
Mammifères.
Dicer semble être localisée dans le réticulum
endoplasmique, au moins pour Dicer humaine, ce qui
est avantageux pour la production d’ARNmi et d’ARNsi, mais aussi pour l’augmentation de spécificité de Dicer, qui lui permet de discriminer les ARNds devant rendre silencieux des gènes, de ceux
essentiels pour la traduction et pour d’autres processus ARN-dépendants.
On pense donc que le
phénomène d’interférence de l’ARN a lieu à l’interface réticulum
endoplasmique-cytosol. D’autres indices ont conduit à penser cela, comme le
fait que les ARNs pré-messagers résistent au phénomène d’interférence de l’ARN,
et que l’enzyme RISC peut être associée à des ribosomes.
