Université de provence / Institut d'ergologie

Institut d'Ergologie

Aix-Marseille 1

     

Origines historiques de l'ergonomie et de l'ergologie, rédigé par F. Vatin, 2006.
 

De ergon (travail) et nomos (loi) ou logos (discours); littéralement “science du travail”.

A première vue, l’histoire du mot “ ergonomie ” est simple et récente. On peut en dater très précisément l’apparition, puisqu’il résulte de la traduction de l’anglais ergonomics, forgé en 1949 par l’ingénieur et psychologue gallois Keith Frank Hywel Murell (1908-1984). Nous allons voir que la question est plus complexe. D’une part, le mot d’ergonomie avait déjà été construit par deux fois au cours du XIXe siècle dans d’autres contextes théoriques : en polonais (ergonomji) en 1857, puis en français en 1858 chez Jean-Gustave Courcelle-Seneuil (voir infra). D’autre part, le mot ergonomie a été en concurrence avec celui d’ergologie qui est lui aussi apparu à plusieurs reprises dans des contextes théoriques variés.

1. Les trois naissances du mot ergonomie

En français, le terme d’ergonomie dans son acception moderne : “étude scientifique des conditions de travail et des relations entre l’homme et la machine” (Petit Robert, 1987) est très récent. Le catalogue en ligne de la Bibliothèque nationale de France ne fait apparaître aucun titre d’ouvrage comportant ce terme avant 1960, si ce n’est l’occurrence de 1857 sur laquelle nous reviendrons. Entre 1960 et 1970, il n’y a encore que dix véritables titres présent dans le catalogue. Les premières, résultant de publications du Bureau International du Travail (B.I.T.) ou de l’Organisation de Coopération et de Développement économiques (O.C.D.E). sont des transpositions de l’anglais. On trouve également une bibliographie belge, et deux petits traités traduits, l’un du néerlandais, et l'autre de l'anglais mais écrit par le Suédois Otto G. Edholm, qui est un des principaux fondateurs de la discipline. En ce qui concerne la bibliographie proprement française, elle se limite aux quatre volumes d’un Traité d’ergonomie militaire réalisé sous la direction du général Marot, aux actes d'un Congrès de la Société d’ergonomie de langue française qui s’est tenu à Marseille en 1966 et de trois ouvrages : celui du docteur Pierre Bugard en 1964, la thèse de Maurice de Montmollin en 1967 et enfin, la même année, le Traité de physiologie, sous-titré “ ergonomie ” dirigé par Jean Scherer.

Ce n’est qu’à la fin des années 1960 que l’ergonomie devient en français une expression consacrée. O. G. Eldholm (ou peut-être son traducteur) prend la peine d’écrire : “ Le dernier chapitre a pour titre “ Ergonomie ” ; ce terme n’est peut-être pas familier à beaucoup de lecteurs ; tiré de deux mots grecs, il doit indiquer ce qui a trait aux “ coutumes, habitudes ou lois du travail ”. Son invention est née du besoin d’un terme pour décrire l’étude scientifique de l’homme et de son travail. Son domaine recouvre l’ensemble des “ aspects physiologiques, anatomiques, psychologiques de l’homme dans son ambiance de travail ”. Ce livre se présente en somme comme une introduction au problème de l’ergonomie ”. Le terme sent encore alors en France le néologisme pédant. Il constitue la transposition de l’anglais ergonomics, lui même forgé sur economics, pour désigner une nouvelle société savante : l’ “ Ergonomics Research Society ”. Cette société sera à l’origine de la création de l’ “ International Ergonomics Association ” (I.E.A) qui tint son premier congrès à Oxford en 1961. Les Américains empruntèrent le terme dès 1957 en créant l’“Human Factor and Ergonomic Society” alors que l’année suivante les Allemands traduisaient littéralement l’expression en créant la “Geselschaft für Arbeitwissenschaft”. Mais, après le Congrès de 1961, le terme “ ergonomie ” s’imposa dans les dénominations des associations nationales en Italie (“Societa Italia di Ergonomia”, 1961), ou en France et dans les pays francophones (“Société ergonomique de langue française”, 1963).

On peut se demander pourquoi le terme d’ergonomie arriva ainsi en France comme une traduction de l’anglais, alors qu’il sonne “juste” aux oreilles françaises, comme le prouve sa première construction française en 1858 (cf. infra) et que les francophones (Français et Belges, mais aussi Italiens francophones et Suisses) jouèrent un rôle précurseur dans l’étude scientifique du travail humain. Mais, dans le domaine francophone, c’est dans l’entre-deux-guerres le terme d’ergologie et non celui d’ergonomie dont on tenta la diffusion. Il fallait donc une impulsion externe pour que, finalement, ergonomie s’impose. Avant de regarder les acceptions du terme ergologie et sa concurrence, pas totalement éteinte aujourd’hui, avec celui d’ergonomie, il nous faut présenter les deux premières tentatives avortées d’introduction de ce dernier terme.

La première est l’oeuvre d’un ingénieur et naturaliste polonais Wojciech Jastrzebowski (1799-1882). Dans un opuscule relevant de la Naturphilosophie publié en 1857, il définissait ainsi l’ergonomie: “ Par ce terme Ergonomie, dérivé du grec ergon (travail) et nomos (principe ou loi) nous désignons la ‘Science du Travail’, qui est l’usage des forces et facultés dont l’homme a été doté par son Créateur. La Science du Travail, compris dans l’acception la plus large du terme “ travail ”, peut être divisé en deux principales disciplines : La science du travail utile, du travail qui améliore ou qui est louable, par quoi nous entendons l’usage des forces et facultés dont l’homme a été doté par son Créateur ou leur usage pour le bien commun, et la science du travail malfaisant, du travail qui détériore ou du travail indigne par laquelle nous entendons l’usage contraire (ou l’intention d’usage contraire) des dites forces et facultés.”

Inutile de préciser que l’on ne trouvera rien sur l’ergonomie au sens moderne dans ce texte, qui vise à définir les bonnes conduites de l’homme, celles qui, en accord avec les intentions de son créateur, lui apporteront l’“ Eternelle Félicité ” Pourtant, les ergonomes polonais ont jugé utile de le rééditer et l’Association internationale d’ergonomie a fait de Jastrzebowski une figure fondatrice de son histoire. C’est là un témoignage du rapport fétichiste aux mots, de la confusion des mots et des notions, qui rend difficile à admettre que l’inventeur d’un terme n’ait rien à apporter à un objet de pensée ultérieurement désigné par le même terme.

Mais le cas de Jastrzebowski soulève une autre question : le contenu possible d’une “science du travail”.. L’incongruité de son usage du terme d’ergonomie par rapport au sens moderne de ce terme résulte alors moins du caractère plus théologique que scientifique de sa démarche, que de l’acception qu’il donne au terme travail. En fait, son usage du terme ergonomie témoigne, comme il le dit lui-même dans le passage cité plus haut, du champ sémantique très large de la notion de travail, qui irrigue toute la pensée du XIXe siècle et que l’on pourra voir à l’oeuvre chez les ingénieurs (le concept de “ travail mécanique ”) comme chez les physiologistes (la “ division physiologique du travail ” d’Henri Milne Edwards). L’universalité du travail comme loi du monde physique, biologique et social est en ce sens, comme l’a bien vu Augustin Cournot, une des idées centralesde la pensée du XIXe siècle : “ Ex nihilo nihil; aucune force (mécanique ou autre) ne se crée de toutes pièces; toute production ou dépense de force implique la dépense ou la reproduction de forces congénères, en dose équivalente. Sous l'empire de ce principe, la science de la nature prend un grand air de ressemblance avec nos théories industrielles ou économiques: l'homme en travaillant sur une échelle réduite se conforme aux lois du travail qui se fait sans relâche dans l'immense laboratoire de la nature ”.

On comprend alors que l’expression d’ergonomie ait pu surgir exactement à la même époque dans un contexte théorique apparemment éloigné de celui de Jastrzebowski : l’économie politique. Jean-Gustave Courcelle-Seneuil (1833-1893) découpe en effet son Traité d’économie politique de 1858 en deux grandes parties : la première, “ théorique ou ploutologie ” (i. e. “ science de la richesse ”), la seconde, “ pratique ou ergonomie ” (i.e. “ science du travail ”). On ne trouvera pas dans cet ouvrage de développements consacrés à l’usage du terme ergonomie. Ceux-ci ne semblent par s’imposer pour l’auteur. Ergonomie n’est pour lui qu’un mot à consonance savante pour désigner la science pratique de l’activité économique ou travail, par opposition à la science abstraite de la richesse. Sur le fond, la distinction de Courcelle-Seneuil est en effet reprise à Pellegrino Rossi, qui le premier avait jugé utile de distinguer l’économie politique pure ou rationnelle et l’économie politique appliquée, prenant exemple sur les cas du droit (rationnel versus positif) ou de la mécanique (rationnelle, versus appliquée ou industrielle). Ce qui compte ici pour notre propos est donc moins la référence au travail (ergon) que le choix du suffixe (nomos), qui induit une dimension pratique par opposition au caractère théorique du logos. C’est pourquoi Courcelle-Seneuil use en revanche du suffixe logos pour la partie théorique de son économie politique (ploutologie). Mais, comme nous l’avons vu, à côté du terme ergonomie est également apparu celui d’ergologie. C’est à cette deuxième question que nous allons nous intéresser maintenant.

2. Ergonomie et ergologie

C'est à Ernst Haeckel que l'on doit semble-t-il la création en allemand du terme d'ergologie, comme, histoire mieux connue, de celui d'écologie. L’ergologie désigne pour lui “la partie de la physiologie qui étudie le travail de l'organisme vivant en tant qu'il se réduit à des processus relevant des lois physiques et chimiques”. Nous retrouvons là une expression de cette conception générale du travail qui marque la pensée du XIXe siècle. L'ergologie, composée d’une ergologie animale et une ergologie végétale, s'oppose pour Haekel à la perilogie (science des relations de l'organisme avec son environnement), dont l'oecologie (écologie) est pour lui une des composantes. Le terme d’ergologie est ensuite employé par les ethnologues allemands de la tradition des Kulturkreise (“ aires culturelles ”), dont notamment le père Wilhelm Schmidt (1868-1954) dans le sens de “pratiques matérielles”, sans que nous puissions confirmer qu’il y a là un lien direct avec Haeckel, ce qui est toutefois plus que probable.

Dans le domaine francophone le terme d'ergologie a également précédé historiquement celui d'ergonomie, si on néglige le néologisme sans suite de Courcelle-Seneuil. Ce terme est employé en effet dans l'entre-deux-guerres par le Docteur Paul Sollier, qui crée en 1925 à Bruxelles une Ecole d'Ergologie annexée à l'Institut des Hautes Etudes de Belgique, et, en 1931, le Bulletin Ergologique du Comité National Belge de l'Organisation du Travail. L'Ecole d'ergologie, qui existe encore au sein de l'Université libre de Bruxelles, est aujourd'hui spécialisée dans des formations psychosociales (gestion du personnel et d'orientation professionnelle). Dans l'ouvrage qu'il rédige avec José Drabs, Paul Sollier définit l'ergologie comme une vaste science du travail humain: “ L'Ergologie ou Science du Travail groupe, par conséquent, l'ensemble des connaissances se rapportant au travail humain. Or ces connaissance sont d'ordres très variés et appartiennent à des disciplines très différentes. On peut les grouper en trois catégories: 1. Etude du facteur humain dans le travail: objet de la psychotechnique (psycho-physiologie et physiologie), de la médecine et de l'hygiène professionnelle. 2. Etude du facteur technique: objet de toutes les sciences des arts techniques et de la technologie dans ses rapports avec le facteur humain. 3. Etudes des facteurs sociaux, économiques, politiques et juridiques, éthiques: objet des sciences sociales ”.

Cette définition très étendue incorpore l'ergonomie au sens moderne. Celle-ci est abordée sous le terme de psychotechnique, dont Sollier et Drabs donnent également une définition large comme “ technique du facteur humain ”, soit “ psychologie appliquée ”. Il distingue trois branches: la “ psychotechnique pédagogique ” (psychopédagogie), la “ psychotechnique économique ” (technique des affaires, de la vente, de la publicité) et enfin “ psycho-technique ergologique ”, qui est l'objet véritable de l’ouvrage. Sous cette dernière formule, Sollier anticipe véritablement l'ergonomie moderne. On aurait donc assisté à un simple transfert sémantique, de peu d'importance, de l'ergologie vers l'ergonomie. C'est en fait plus compliqué, car, comme le terme d'ergonomie, celui d'ergologie est apparu à plusieurs reprises dans différents contextes théoriques. De plus, si le terme d'ergonomie est maintenant fixé, associé qu'il est à une profession reconnue, il n'en est pas de même de celui d'ergologie, qui fait encore aujourd'hui l'objet comme nous allons le voir d'usages idiosynchrasiques au sein d'écoles intellectuelles plus ou moins étroites.

Dans les années 1930, le terme d'ergologie est emprunté à la tradition ethnologique allemande par Georges Montandon (1879-1944). Son Traité d'Ethnologie de 1934 se compose de deux parties: la première est consacrée à “ l'ologénèse et les cycles culturels ”, soit à la théorie des Kulturkreise; la seconde à l' “ ergologie systématique ”. Il précise dans l'introduction de celle-ci: “ L'ethnographie matérielle systématique est l'ergologie (lo ergon, l'oeuvre). C'est à peu près la même chose que la technologie, avec cette différence toutefois que la technologie entre encore plus dans le détail technique des phénomènes, mais sans faire de synthèse et en s'appuyant plus sur les données des procédés occidentaux ”. L'ergologie systématique de Montandon correspond finalement à la technologie comparée d'André Leroi-Gourhan, dont les premiers travaux, effectués dans le sillage de Marcel Mauss, sont d'ailleurs contemporains. La réputation pour le moins sulfureuse de Montandon, grand ami de Céline, devenu en février 1942 expert raciologue au Commissariat général aux questions juives et finalement assassiné à la Libération par un commando de résistants, peut expliquer l’oubli de son oeuvre. Aussi, le terme d'ergologie, qui n’était pas mal venu dans ce contexte, n'a pas été conservé par la tradition ethnologique, qui a opté, à la suite de Mauss et de Leroi-Gourhan, celui de technologie

Le terme d’ergologie ne devait toutefois pas rester sans emploi. Nous en trouvons quatre acceptions dans la littérature récente. En 1968, le philosophe Gilles-Gaston Granger avançait l'idée d'une “ ergologie transcendantale ” pour penser le travail de connaissance, idée qui inspira Yves Schwartz (voir infra). On peut noter ensuite la création en 1979 d'une éphémère Revue d'ergologie, qui ne semble avoir connu qu'une livraison au sommaire énigmatique à notre entendement. Les troisième et quatrième occurrences correspondent en revanche à deux mouvements intellectuels vivants, le premier lancé à Rennes autour du linguiste Jean-Marie Gagnepain (1923-2006), le second à Aix-en-Provence autour du philosophe Yves Schwartz.

Selon les conceptions de Gagnepain et de ses disciples, l' “ ergologie ” constitue un des pôles d'un système “ tétralogique ” composé de “ quatre déterminismes différents et quatre sciences de l’humain différentes (quatre anthropologies) ”: la glossologie (linguistique), la sociologie (ou histoire), l'axiologie (science de la valeur ou du droit) et donc l'ergologie. La définition qui est donnée de cette dernière discipline par Thomas Ewens est finalement proche de celle de Montandon: “ Si la glossologie désignait l’étude du signe et de la parole, ‘l’ergologie’ convenait pour désigner l’étude des outils et des produits de la technique. Ergologie, plutôt que “ technologie”, car Gagnepain le sentait bien, ‘technologie’ est un fourre-tout qui pourrait provoquer des confusions. ” Il est intéressant de signaler que l’ergologie de “ l'Ecole de Rennes ” (comme se désignent eux-mêmes les disciples de Jean-Marie Gagnepain) a inspiré des archéologues spécialistes de l'histoire des techniques, mais aussi des psychiatres du Centre Hospitalo-Universitaire de Rennes.

Yves Schwartz a reconstruit le terme d'ergologie indépendamment de Jean Gagnepain. Sa conception d'une philosophie du travail engagée dans l’action ergonomique remonte au début des années 1980, mais ce n’est que dix ans plus tard qu’il la désigne par le terme d' ergologie. Il se réfère d'ailleurs en 1997 à Gagnepain sans connaître précisément le parallélisme terminologique de leurs démarches :respectives: “ Roger Cornu nous rappelait le projet d'ergo-linguistique initié à Rennes par Jean Gagnepain dans les années 1970 ”. Le projet de Schwartz diffère toutefois de celui de Gagnepain en ce qu'il ne vise pas à créer une nouvelle discipline. C'est pourquoi, plus que d'ergologie, Schwartz parle d' “ approche ergologique”, de “ processus ergologique ”, de “ paradigme ergologique ”, en assumant le flou de la notion pour évoquer une attitude philosophique attentive à l'activité humaine in presentia: “ “Ergologique” est le terme le plus neutre, le plus extensif, le plus indéterminé, pour évoquer, en ce sens, l'activité humaine ”.

Conclusion : les mots des disciplines et les territoires académiques

Si les cadres philosophiques mobilisés par Gagnepain et Schwartz sont à certains égards opposés (le structuralisme de Lacan pour le premier, la philosophie du vivant de Canguilhem pour le second), on peut comparer leurs démarches du point de vue d’une sociologie des disciplines académiques et en tirer quelques conclusions pour une histoire des mots des sciences de l’homme. Ces deux penseurs ont en commun d’avoir réuni autour d'eux des émules issus de disciplines variées et de déboucher sur des “ pratiques cliniques ”. De même, comme celle de Gagnepain, la pensée ergologique de Schwartz a reçu une reconnaissance à l'étranger, notamment en Amérique latine. Signalons enfin que Schwartz a réussi à faire reconnaître son projet par l’institution universitaire avec la création en 2004 au sein de l'Université de Provence d’un “ Institut d'ergologie ”, qui délivre un diplôme national de Master intitulé: “ Ergologie (Analyse pluridisciplinaire des situations de travail.) ”.

Cette étude permet de tirer quelques conclusions générales sur l'histoire des mots désignant des disciplines. Cette terminologie est nécessairement fluctuante, puisqu'elle varie avec le savoir lui-même et son découpage épistémologique et social. Au XIXe siècle, nombreux furent les auteurs qui tentèrent de construire un plan général du savoir, de Bentham à Spencer, en passant par Ampère, Comte ou Cournot. Cette ambition se traduisit nécessairement par une tendance au néologisme. Ampère en est une illustration caricaturale, Comte, plus modéré en la matière, imposa “ sociologie ”. Plus tard, Haeckel fut aussi un grand néologiste et nous a laissé “ écologie ” et ergologie ”. Le recours aux langues savantes (grec et latin) fut l'instrument privilégié de ces “ néologisateurs ”. En ce XIXe siècle où l'idée de “ travail ” domine la conscience sociale, politique, mais aussi scientifique, il eût été étonnant que personne ne songeât à créer une “ science du travail ” sous le nom d'ergonomie ou d'ergologie. On ne saurait donc s’étonner des occurrences répétées de ces termes chez Jastrebowski et Courcelle-Seneuil, puis chez Haeckel. Pourtant ergonomie ne s'imposa finalement en français qu'après la seconde guerre mondiale comme transposition de l'anglais. Quant à ergologie, si le terme semble s’être stabilisé en allemand dans la littérature ethnologique, ce n’a pas été le cas en français.

Même si l'ergonomie reste aujourd'hui une discipline restreinte et éclatée (son corps professionnel est composé d'ingénieurs, de médecins, de physiologistes, de psychologues, voire de socio-économistes), elle est suffisamment assise, avec ses formations, ses publications, ses pratiques reconnues sur le marché des entreprises, pour que le terme d'ergonomie soit fixé. Il a évolué et continuera d'évoluer dans sa signification, mais au rythme de l'évolution de la pratique ergonomique elle-même. Il n'en est pas de même en revanche du terme d'ergologie qui reste “ libre ” et donc “ appropriable ” par des courants de pensée indépendants, comme l'école de Rennes de Gagnepain et celle d'Aix de Schwartz. Derrière les mots des sciences, ce sont aussi des espaces intellectuels qui cherchent à se constituer. Un mot non encore fixé est une opportunité pour faire valoir un projet scientifique, philosophie ou social dans l'espace public. Faire l'histoire de mots qui sont ainsi apparus, disparus, réapparus est en ce sens un bon instrument pour une histoire des sciences ouverte sur le champ social, au delà de la sempiternelle querelle de l'internalisme et de l'externalisme.

Bibliographie

Sources primaires (par ordre chronologique)

Jastrzebowsk, Wojciech, Rys Ergonomji czyli Nauki o Pracy opartej na prawdach poczerpnietych Nauki Przirody (1857), CIOP (Centralny Instytut Ochrony Pracy), Varsovie, 1997.
Courcelle-Seneuil, Jean-Gustave, Traité théorique et pratique d'économie politique, Paris, Guillaumin, 1858, 2 vol.
Montandon, Georges, Traité d'ethnologie cyclo-culturelle et d'ergologie systématique : l'ologénèse culturelle, Paris : Payot, 1934., p. 215
Edholm, Otto G., La Science du travail. L'ergonomie Texte français de Bernard Tourville, Paris, Hachette, 1967.
Gagnepain, Jean, Du vouloir-dire : traité d’épistémologie des sciences humaines, Paris, Pergamon Press, 1982, 2 vol.
Schwartz, Yves, Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe, Toulouse, Octares, 2000.

Sources secondaires

International Ergonomic Aassociation, History of the International Ergonomics Association: the first Quarter of a Century (Ilkka Kuorinka, editor), IEA Press, Grealou, 2000.
Monod , Hugues et Bronislaw Kapitaniak, Ergonomie, Paris, Masson, 1999.
Tort, Patrick, “ Ergologie ” in Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, Paris, Puf, 1996.
Vatin, François, Le travail, sciences et société. Essais de sociologie et d’épistémologie du travail, Bruxelles, Presses de l'Université de Bruxelles, 1999.