| De ergon (travail)
et nomos (loi) ou logos (discours); littéralement “science
du travail”.
A première vue, l’histoire
du mot “ ergonomie ” est simple et récente. On peut
en dater très précisément l’apparition, puisqu’il
résulte de la traduction de l’anglais ergonomics, forgé
en 1949 par l’ingénieur et psychologue gallois Keith Frank
Hywel Murell (1908-1984). Nous allons voir que la question est plus complexe.
D’une part, le mot d’ergonomie avait déjà été
construit par deux fois au cours du XIXe siècle dans d’autres
contextes théoriques : en polonais (ergonomji) en 1857, puis en
français en 1858 chez Jean-Gustave Courcelle-Seneuil (voir infra).
D’autre part, le mot ergonomie a été en concurrence
avec celui d’ergologie qui est lui aussi apparu à plusieurs
reprises dans des contextes théoriques variés.
1. Les trois naissances du mot ergonomie
En français, le terme d’ergonomie
dans son acception moderne : “étude scientifique des conditions
de travail et des relations entre l’homme et la machine” (Petit
Robert, 1987) est très récent. Le catalogue en ligne de
la Bibliothèque nationale de France ne fait apparaître aucun
titre d’ouvrage comportant ce terme avant 1960, si ce n’est
l’occurrence de 1857 sur laquelle nous reviendrons. Entre 1960 et
1970, il n’y a encore que dix véritables titres présent
dans le catalogue. Les premières, résultant de publications
du Bureau International du Travail (B.I.T.) ou de l’Organisation
de Coopération et de Développement économiques (O.C.D.E).
sont des transpositions de l’anglais. On trouve également
une bibliographie belge, et deux petits traités traduits, l’un
du néerlandais, et l'autre de l'anglais mais écrit par le
Suédois Otto G. Edholm, qui est un des principaux fondateurs de
la discipline. En ce qui concerne la bibliographie proprement française,
elle se limite aux quatre volumes d’un Traité d’ergonomie
militaire réalisé sous la direction du général
Marot, aux actes d'un Congrès de la Société d’ergonomie
de langue française qui s’est tenu à Marseille en
1966 et de trois ouvrages : celui du docteur Pierre Bugard en 1964, la
thèse de Maurice de Montmollin en 1967 et enfin, la même
année, le Traité de physiologie, sous-titré “
ergonomie ” dirigé par Jean Scherer.
Ce n’est qu’à la fin
des années 1960 que l’ergonomie devient en français
une expression consacrée. O. G. Eldholm (ou peut-être son
traducteur) prend la peine d’écrire : “ Le dernier
chapitre a pour titre “ Ergonomie ” ; ce terme n’est
peut-être pas familier à beaucoup de lecteurs ; tiré
de deux mots grecs, il doit indiquer ce qui a trait aux “ coutumes,
habitudes ou lois du travail ”. Son invention est née du
besoin d’un terme pour décrire l’étude scientifique
de l’homme et de son travail. Son domaine recouvre l’ensemble
des “ aspects physiologiques, anatomiques, psychologiques de l’homme
dans son ambiance de travail ”. Ce livre se présente en somme
comme une introduction au problème de l’ergonomie ”.
Le terme sent encore alors en France le néologisme pédant.
Il constitue la transposition de l’anglais ergonomics, lui même
forgé sur economics, pour désigner une nouvelle société
savante : l’ “ Ergonomics Research Society ”. Cette
société sera à l’origine de la création
de l’ “ International Ergonomics Association ” (I.E.A)
qui tint son premier congrès à Oxford en 1961. Les Américains
empruntèrent le terme dès 1957 en créant l’“Human
Factor and Ergonomic Society” alors que l’année suivante
les Allemands traduisaient littéralement l’expression en
créant la “Geselschaft für Arbeitwissenschaft”.
Mais, après le Congrès de 1961, le terme “ ergonomie
” s’imposa dans les dénominations des associations
nationales en Italie (“Societa Italia di Ergonomia”, 1961),
ou en France et dans les pays francophones (“Société
ergonomique de langue française”, 1963).
On peut se demander pourquoi le terme d’ergonomie
arriva ainsi en France comme une traduction de l’anglais, alors
qu’il sonne “juste” aux oreilles françaises,
comme le prouve sa première construction française en 1858
(cf. infra) et que les francophones (Français et Belges, mais aussi
Italiens francophones et Suisses) jouèrent un rôle précurseur
dans l’étude scientifique du travail humain. Mais, dans le
domaine francophone, c’est dans l’entre-deux-guerres le terme
d’ergologie et non celui d’ergonomie dont on tenta la diffusion.
Il fallait donc une impulsion externe pour que, finalement, ergonomie
s’impose. Avant de regarder les acceptions du terme ergologie et
sa concurrence, pas totalement éteinte aujourd’hui, avec
celui d’ergonomie, il nous faut présenter les deux premières
tentatives avortées d’introduction de ce dernier terme.
La première est l’oeuvre d’un
ingénieur et naturaliste polonais Wojciech Jastrzebowski (1799-1882).
Dans un opuscule relevant de la Naturphilosophie publié en 1857,
il définissait ainsi l’ergonomie: “ Par ce terme Ergonomie,
dérivé du grec ergon (travail) et nomos (principe ou loi)
nous désignons la ‘Science du Travail’, qui est l’usage
des forces et facultés dont l’homme a été doté
par son Créateur. La Science du Travail, compris dans l’acception
la plus large du terme “ travail ”, peut être divisé
en deux principales disciplines : La science du travail utile, du travail
qui améliore ou qui est louable, par quoi nous entendons l’usage
des forces et facultés dont l’homme a été doté
par son Créateur ou leur usage pour le bien commun, et la science
du travail malfaisant, du travail qui détériore ou du travail
indigne par laquelle nous entendons l’usage contraire (ou l’intention
d’usage contraire) des dites forces et facultés.”
Inutile de préciser que l’on
ne trouvera rien sur l’ergonomie au sens moderne dans ce texte,
qui vise à définir les bonnes conduites de l’homme,
celles qui, en accord avec les intentions de son créateur, lui
apporteront l’“ Eternelle Félicité ” Pourtant,
les ergonomes polonais ont jugé utile de le rééditer
et l’Association internationale d’ergonomie a fait de Jastrzebowski
une figure fondatrice de son histoire. C’est là un témoignage
du rapport fétichiste aux mots, de la confusion des mots et des
notions, qui rend difficile à admettre que l’inventeur d’un
terme n’ait rien à apporter à un objet de pensée
ultérieurement désigné par le même terme.
Mais le cas de Jastrzebowski soulève
une autre question : le contenu possible d’une “science du
travail”.. L’incongruité de son usage du terme d’ergonomie
par rapport au sens moderne de ce terme résulte alors moins du
caractère plus théologique que scientifique de sa démarche,
que de l’acception qu’il donne au terme travail. En fait,
son usage du terme ergonomie témoigne, comme il le dit lui-même
dans le passage cité plus haut, du champ sémantique très
large de la notion de travail, qui irrigue toute la pensée du XIXe
siècle et que l’on pourra voir à l’oeuvre chez
les ingénieurs (le concept de “ travail mécanique
”) comme chez les physiologistes (la “ division physiologique
du travail ” d’Henri Milne Edwards). L’universalité
du travail comme loi du monde physique, biologique et social est en ce
sens, comme l’a bien vu Augustin Cournot, une des idées centralesde
la pensée du XIXe siècle : “ Ex nihilo nihil; aucune
force (mécanique ou autre) ne se crée de toutes pièces;
toute production ou dépense de force implique la dépense
ou la reproduction de forces congénères, en dose équivalente.
Sous l'empire de ce principe, la science de la nature prend un grand air
de ressemblance avec nos théories industrielles ou économiques:
l'homme en travaillant sur une échelle réduite se conforme
aux lois du travail qui se fait sans relâche dans l'immense laboratoire
de la nature ”.
On comprend alors que l’expression d’ergonomie ait pu surgir
exactement à la même époque dans un contexte théorique
apparemment éloigné de celui de Jastrzebowski : l’économie
politique. Jean-Gustave Courcelle-Seneuil (1833-1893) découpe en
effet son Traité d’économie politique de 1858 en deux
grandes parties : la première, “ théorique ou ploutologie
” (i. e. “ science de la richesse ”), la seconde, “
pratique ou ergonomie ” (i.e. “ science du travail ”).
On ne trouvera pas dans cet ouvrage de développements consacrés
à l’usage du terme ergonomie. Ceux-ci ne semblent par s’imposer
pour l’auteur. Ergonomie n’est pour lui qu’un mot à
consonance savante pour désigner la science pratique de l’activité
économique ou travail, par opposition à la science abstraite
de la richesse. Sur le fond, la distinction de Courcelle-Seneuil est en
effet reprise à Pellegrino Rossi, qui le premier avait jugé
utile de distinguer l’économie politique pure ou rationnelle
et l’économie politique appliquée, prenant exemple
sur les cas du droit (rationnel versus positif) ou de la mécanique
(rationnelle, versus appliquée ou industrielle). Ce qui compte
ici pour notre propos est donc moins la référence au travail
(ergon) que le choix du suffixe (nomos), qui induit une dimension pratique
par opposition au caractère théorique du logos. C’est
pourquoi Courcelle-Seneuil use en revanche du suffixe logos pour la partie
théorique de son économie politique (ploutologie). Mais,
comme nous l’avons vu, à côté du terme ergonomie
est également apparu celui d’ergologie. C’est à
cette deuxième question que nous allons nous intéresser
maintenant.
2. Ergonomie et ergologie
C'est à Ernst Haeckel que l'on doit
semble-t-il la création en allemand du terme d'ergologie, comme,
histoire mieux connue, de celui d'écologie. L’ergologie désigne
pour lui “la partie de la physiologie qui étudie le travail
de l'organisme vivant en tant qu'il se réduit à des processus
relevant des lois physiques et chimiques”. Nous retrouvons là
une expression de cette conception générale du travail qui
marque la pensée du XIXe siècle. L'ergologie, composée
d’une ergologie animale et une ergologie végétale,
s'oppose pour Haekel à la perilogie (science des relations de l'organisme
avec son environnement), dont l'oecologie (écologie) est pour lui
une des composantes. Le terme d’ergologie est ensuite employé
par les ethnologues allemands de la tradition des Kulturkreise (“
aires culturelles ”), dont notamment le père Wilhelm Schmidt
(1868-1954) dans le sens de “pratiques matérielles”,
sans que nous puissions confirmer qu’il y a là un lien direct
avec Haeckel, ce qui est toutefois plus que probable.
Dans le domaine francophone le terme d'ergologie
a également précédé historiquement celui d'ergonomie,
si on néglige le néologisme sans suite de Courcelle-Seneuil.
Ce terme est employé en effet dans l'entre-deux-guerres par le
Docteur Paul Sollier, qui crée en 1925 à Bruxelles une Ecole
d'Ergologie annexée à l'Institut des Hautes Etudes de Belgique,
et, en 1931, le Bulletin Ergologique du Comité National Belge de
l'Organisation du Travail. L'Ecole d'ergologie, qui existe encore au sein
de l'Université libre de Bruxelles, est aujourd'hui spécialisée
dans des formations psychosociales (gestion du personnel et d'orientation
professionnelle). Dans l'ouvrage qu'il rédige avec José
Drabs, Paul Sollier définit l'ergologie comme une vaste science
du travail humain: “ L'Ergologie ou Science du Travail groupe, par
conséquent, l'ensemble des connaissances se rapportant au travail
humain. Or ces connaissance sont d'ordres très variés et
appartiennent à des disciplines très différentes.
On peut les grouper en trois catégories: 1. Etude du facteur humain
dans le travail: objet de la psychotechnique (psycho-physiologie et physiologie),
de la médecine et de l'hygiène professionnelle. 2. Etude
du facteur technique: objet de toutes les sciences des arts techniques
et de la technologie dans ses rapports avec le facteur humain. 3. Etudes
des facteurs sociaux, économiques, politiques et juridiques, éthiques:
objet des sciences sociales ”.
Cette définition très étendue
incorpore l'ergonomie au sens moderne. Celle-ci est abordée sous
le terme de psychotechnique, dont Sollier et Drabs donnent également
une définition large comme “ technique du facteur humain
”, soit “ psychologie appliquée ”. Il distingue
trois branches: la “ psychotechnique pédagogique ”
(psychopédagogie), la “ psychotechnique économique
” (technique des affaires, de la vente, de la publicité)
et enfin “ psycho-technique ergologique ”, qui est l'objet
véritable de l’ouvrage. Sous cette dernière formule,
Sollier anticipe véritablement l'ergonomie moderne. On aurait donc
assisté à un simple transfert sémantique, de peu
d'importance, de l'ergologie vers l'ergonomie. C'est en fait plus compliqué,
car, comme le terme d'ergonomie, celui d'ergologie est apparu à
plusieurs reprises dans différents contextes théoriques.
De plus, si le terme d'ergonomie est maintenant fixé, associé
qu'il est à une profession reconnue, il n'en est pas de même
de celui d'ergologie, qui fait encore aujourd'hui l'objet comme nous allons
le voir d'usages idiosynchrasiques au sein d'écoles intellectuelles
plus ou moins étroites.
Dans les années 1930, le terme d'ergologie
est emprunté à la tradition ethnologique allemande par Georges
Montandon (1879-1944). Son Traité d'Ethnologie de 1934 se compose
de deux parties: la première est consacrée à “
l'ologénèse et les cycles culturels ”, soit à
la théorie des Kulturkreise; la seconde à l' “ ergologie
systématique ”. Il précise dans l'introduction de
celle-ci: “ L'ethnographie matérielle systématique
est l'ergologie (lo ergon, l'oeuvre). C'est à peu près la
même chose que la technologie, avec cette différence toutefois
que la technologie entre encore plus dans le détail technique des
phénomènes, mais sans faire de synthèse et en s'appuyant
plus sur les données des procédés occidentaux ”.
L'ergologie systématique de Montandon correspond finalement à
la technologie comparée d'André Leroi-Gourhan, dont les
premiers travaux, effectués dans le sillage de Marcel Mauss, sont
d'ailleurs contemporains. La réputation pour le moins sulfureuse
de Montandon, grand ami de Céline, devenu en février 1942
expert raciologue au Commissariat général aux questions
juives et finalement assassiné à la Libération par
un commando de résistants, peut expliquer l’oubli de son
oeuvre. Aussi, le terme d'ergologie, qui n’était pas mal
venu dans ce contexte, n'a pas été conservé par la
tradition ethnologique, qui a opté, à la suite de Mauss
et de Leroi-Gourhan, celui de technologie
Le terme d’ergologie ne devait toutefois pas rester sans emploi.
Nous en trouvons quatre acceptions dans la littérature récente.
En 1968, le philosophe Gilles-Gaston Granger avançait l'idée
d'une “ ergologie transcendantale ” pour penser le travail
de connaissance, idée qui inspira Yves Schwartz (voir infra). On
peut noter ensuite la création en 1979 d'une éphémère
Revue d'ergologie, qui ne semble avoir connu qu'une livraison au sommaire
énigmatique à notre entendement. Les troisième et
quatrième occurrences correspondent en revanche à deux mouvements
intellectuels vivants, le premier lancé à Rennes autour
du linguiste Jean-Marie Gagnepain (1923-2006), le second à Aix-en-Provence
autour du philosophe Yves Schwartz.
Selon les conceptions de Gagnepain et de
ses disciples, l' “ ergologie ” constitue un des pôles
d'un système “ tétralogique ” composé
de “ quatre déterminismes différents et quatre sciences
de l’humain différentes (quatre anthropologies) ”:
la glossologie (linguistique), la sociologie (ou histoire), l'axiologie
(science de la valeur ou du droit) et donc l'ergologie. La définition
qui est donnée de cette dernière discipline par Thomas Ewens
est finalement proche de celle de Montandon: “ Si la glossologie
désignait l’étude du signe et de la parole, ‘l’ergologie’
convenait pour désigner l’étude des outils et des
produits de la technique. Ergologie, plutôt que “ technologie”,
car Gagnepain le sentait bien, ‘technologie’ est un fourre-tout
qui pourrait provoquer des confusions. ” Il est intéressant
de signaler que l’ergologie de “ l'Ecole de Rennes ”
(comme se désignent eux-mêmes les disciples de Jean-Marie
Gagnepain) a inspiré des archéologues spécialistes
de l'histoire des techniques, mais aussi des psychiatres du Centre Hospitalo-Universitaire
de Rennes.
Yves Schwartz a reconstruit le terme d'ergologie indépendamment
de Jean Gagnepain. Sa conception d'une philosophie du travail engagée
dans l’action ergonomique remonte au début des années
1980, mais ce n’est que dix ans plus tard qu’il la désigne
par le terme d' ergologie. Il se réfère d'ailleurs en 1997
à Gagnepain sans connaître précisément le parallélisme
terminologique de leurs démarches :respectives: “ Roger Cornu
nous rappelait le projet d'ergo-linguistique initié à Rennes
par Jean Gagnepain dans les années 1970 ”. Le projet de Schwartz
diffère toutefois de celui de Gagnepain en ce qu'il ne vise pas
à créer une nouvelle discipline. C'est pourquoi, plus que
d'ergologie, Schwartz parle d' “ approche ergologique”, de
“ processus ergologique ”, de “ paradigme ergologique
”, en assumant le flou de la notion pour évoquer une attitude
philosophique attentive à l'activité humaine in presentia:
“ “Ergologique” est le terme le plus neutre, le plus
extensif, le plus indéterminé, pour évoquer, en ce
sens, l'activité humaine ”.
Conclusion : les mots des disciplines et
les territoires académiques
Si les cadres philosophiques mobilisés
par Gagnepain et Schwartz sont à certains égards opposés
(le structuralisme de Lacan pour le premier, la philosophie du vivant
de Canguilhem pour le second), on peut comparer leurs démarches
du point de vue d’une sociologie des disciplines académiques
et en tirer quelques conclusions pour une histoire des mots des sciences
de l’homme. Ces deux penseurs ont en commun d’avoir réuni
autour d'eux des émules issus de disciplines variées et
de déboucher sur des “ pratiques cliniques ”. De même,
comme celle de Gagnepain, la pensée ergologique de Schwartz a reçu
une reconnaissance à l'étranger, notamment en Amérique
latine. Signalons enfin que Schwartz a réussi à faire reconnaître
son projet par l’institution universitaire avec la création
en 2004 au sein de l'Université de Provence d’un “
Institut d'ergologie ”, qui délivre un diplôme national
de Master intitulé: “ Ergologie (Analyse pluridisciplinaire
des situations de travail.) ”.
Cette étude permet de tirer quelques
conclusions générales sur l'histoire des mots désignant
des disciplines. Cette terminologie est nécessairement fluctuante,
puisqu'elle varie avec le savoir lui-même et son découpage
épistémologique et social. Au XIXe siècle, nombreux
furent les auteurs qui tentèrent de construire un plan général
du savoir, de Bentham à Spencer, en passant par Ampère,
Comte ou Cournot. Cette ambition se traduisit nécessairement par
une tendance au néologisme. Ampère en est une illustration
caricaturale, Comte, plus modéré en la matière, imposa
“ sociologie ”. Plus tard, Haeckel fut aussi un grand néologiste
et nous a laissé “ écologie ” et ergologie ”.
Le recours aux langues savantes (grec et latin) fut l'instrument privilégié
de ces “ néologisateurs ”. En ce XIXe siècle
où l'idée de “ travail ” domine la conscience
sociale, politique, mais aussi scientifique, il eût été
étonnant que personne ne songeât à créer une
“ science du travail ” sous le nom d'ergonomie ou d'ergologie.
On ne saurait donc s’étonner des occurrences répétées
de ces termes chez Jastrebowski et Courcelle-Seneuil, puis chez Haeckel.
Pourtant ergonomie ne s'imposa finalement en français qu'après
la seconde guerre mondiale comme transposition de l'anglais. Quant à
ergologie, si le terme semble s’être stabilisé en allemand
dans la littérature ethnologique, ce n’a pas été
le cas en français.
Même si l'ergonomie reste aujourd'hui
une discipline restreinte et éclatée (son corps professionnel
est composé d'ingénieurs, de médecins, de physiologistes,
de psychologues, voire de socio-économistes), elle est suffisamment
assise, avec ses formations, ses publications, ses pratiques reconnues
sur le marché des entreprises, pour que le terme d'ergonomie soit
fixé. Il a évolué et continuera d'évoluer
dans sa signification, mais au rythme de l'évolution de la pratique
ergonomique elle-même. Il n'en est pas de même en revanche
du terme d'ergologie qui reste “ libre ” et donc “ appropriable
” par des courants de pensée indépendants, comme l'école
de Rennes de Gagnepain et celle d'Aix de Schwartz. Derrière les
mots des sciences, ce sont aussi des espaces intellectuels qui cherchent
à se constituer. Un mot non encore fixé est une opportunité
pour faire valoir un projet scientifique, philosophie ou social dans l'espace
public. Faire l'histoire de mots qui sont ainsi apparus, disparus, réapparus
est en ce sens un bon instrument pour une histoire des sciences ouverte
sur le champ social, au delà de la sempiternelle querelle de l'internalisme
et de l'externalisme.
Bibliographie
Sources primaires (par ordre chronologique)
Jastrzebowsk, Wojciech, Rys Ergonomji czyli
Nauki o Pracy opartej na prawdach poczerpnietych Nauki Przirody (1857),
CIOP (Centralny Instytut Ochrony Pracy), Varsovie, 1997.
Courcelle-Seneuil, Jean-Gustave, Traité théorique et pratique
d'économie politique, Paris, Guillaumin, 1858, 2 vol.
Montandon, Georges, Traité d'ethnologie cyclo-culturelle et d'ergologie
systématique : l'ologénèse culturelle, Paris : Payot,
1934., p. 215
Edholm, Otto G., La Science du travail. L'ergonomie Texte français
de Bernard Tourville, Paris, Hachette, 1967.
Gagnepain, Jean, Du vouloir-dire : traité d’épistémologie
des sciences humaines, Paris, Pergamon Press, 1982, 2 vol.
Schwartz, Yves, Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe,
Toulouse, Octares, 2000.
Sources secondaires
International Ergonomic Aassociation, History of the International Ergonomics
Association: the first Quarter of a Century (Ilkka Kuorinka, editor),
IEA Press, Grealou, 2000.
Monod , Hugues et Bronislaw Kapitaniak, Ergonomie, Paris, Masson, 1999.
Tort, Patrick, “ Ergologie ” in Dictionnaire du Darwinisme
et de l'Evolution, Paris, Puf, 1996.
Vatin, François, Le travail, sciences et société.
Essais de sociologie et d’épistémologie du travail,
Bruxelles, Presses de l'Université de Bruxelles, 1999.
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